Elle ouvrit les yeux.
Pas dans la cave.
Pas sous les chênes.
Pas dans la lumière grise et humide de la Maison Vale.
Dans son appartement.
Le plafond blanc. La petite fissure près de la plinthe qu’elle n’avait jamais fait réparer. L’odeur tiède du linge qui séchait sur le radiateur. Le bruit lointain d’une voiture dans la rue en contrebas. Une lumière pâle de fin d’après-midi filtrait entre les rideaux entrouverts.
Élise resta immobile un long moment, allongée sur le dos, nue sous le drap. Son cœur battait trop fort. Trop bas. Entre ses cuisses, elle était encore sensible, comme après une nuit entière de caresses. Sa peau se souvenait. Ses seins aussi. Tout son corps portait encore l’empreinte de mains, de bouches, de souffles… qui n’avaient peut-être jamais existé.
Elle inspira profondément. L’air sentait le savon neutre et le bois du parquet. Rien à voir avec l’odeur de pierre froide, de terre mouillée et de sexe qui avait collé à sa peau pendant des semaines. Et pourtant, son corps ne semblait pas avoir reçu le message. Ses tétons étaient encore un peu gonflés. Sa chatte battait doucement, comme si elle attendait encore qu’on la touche.
Elle se redressa lentement.
Le monde ne bascula pas.
Il resta là, banal et solide.
Elle posa ses pieds au sol. Le parquet était froid. Réel. Elle traversa la chambre jusqu’à la salle de bain et alluma la lumière. Dans le miroir, son visage était le même : cheveux roux un peu emmêlés, yeux bleus un peu cernés, bouche légèrement gonflée. Sur son poignet gauche, une marque rosée. Comme le souvenir d’une sangle. Elle passa le doigt dessus. La peau était douce. Aucune brûlure. Juste une sensibilité absurde, presque électrique.
— Merde… souffla-t-elle.
Elle se doucha longtemps. L’eau bien chaude lui coula d’abord sur la nuque, puis entre les seins, le long du ventre, entre ses lèvres. Elle lava sa peau avec une lenteur presque rituelle, comme pour vérifier que chaque centimètre lui appartenait encore. Ses doigts glissèrent sur ses hanches, sur le creux de ses reins, sur la courbe de ses fesses. Tout était là. Solide. Chaud. Vivant.
Quand ses doigts remontèrent entre ses cuisses, elle frissonna. Elle était déjà humide. Pas d’excitation consciente. Juste une mémoire du corps. Une mémoire très précise. Elle s’appuya contre le carrelage froid et se toucha plus franchement. Deux doigts d’abord, qui glissèrent le long de sa fente lisse, puis s’enfoncèrent en elle. L’eau ruisselait sur ses épaules pendant qu’elle se pénétrait avec une lenteur grave, les yeux mi-clos. Les images revenaient par vagues : la pierre froide dans son dos, la bouche de Théo entre ses jambes, le regard de Camille sous les arbres, le bruit obscène de son propre sexe qu’on ouvrait, qu’on prenait, qu’on photographiait.
Elle ajouta un troisième doigt. Sa respiration changea. Ses hanches se mirent à bouger d’elles-mêmes contre sa main. L’orgasme monta lentement, profondément, comme s’il venait de plus loin que ce simple appartement. Elle jouit en silence, un long frisson lui parcourant les jambes, le front collé au mur, la bouche ouverte sous le jet d’eau.
Ensuite, elle resta sous la douche jusqu’à ce que l’eau devienne tiède. Puis froide. Elle ne bougea pas tout de suite. Elle laissa le froid lui rappeler qu’elle était bien là, dans un corps qui lui appartenait encore.
Habillée d’un simple t-shirt long et d’une culotte de dentelle noire très fine, elle fit le tour de l’appartement. Tout était à sa place. Son carnet de notes sur la table. Son appareil photo. Les tirages qu’elle n’avait pas encore classés. Une tasse sale dans l’évier. Aucune trace de la Maison Vale. Aucune lettre. Aucune clé ancienne. Aucun médaillon.
Et pourtant.
Sur la table de nuit, son téléphone affichait une notification qu’elle ne se souvenait pas d’avoir reçue.
Un message.
Numéro inconnu.
Tu es sortie.
Mais tout n’est pas resté dedans.
— C.
Élise fixa l’écran longtemps.
Son pouls battait dans sa gorge… et plus bas, entre ses cuisses, sous la dentelle déjà légèrement collée à sa peau.
Elle s’assit au bord du lit. La culotte noire était fine, presque transparente. Elle écarta un peu les cuisses et posa la paume à plat entre ses jambes, sans vraiment se caresser. Juste pour sentir. Sa chatte était chaude. Encore ouverte. Encore marquée par des gestes qui n’avaient peut-être existé que dans sa tête… ou dans un autre endroit.
Le corps se souvenait.
Trop bien.
Était-ce une simulation ?
Un rêve trop long, trop détaillé, trop charnel ?
Ou est-ce que la maison avait seulement… changé de forme ?
Avait-elle glissé d’un monde à un autre sans s’en rendre compte ?
Elle ne savait pas.
Pas encore.
Elle alluma une cigarette (elle n’avait pas fumé depuis des semaines — ou depuis des années, selon le point de vue) et resta assise au bord du lit, le t-shirt remonté sur ses cuisses, la culotte de dentelle visible. La fumée montait lentement vers le plafond. Dehors, la ville continuait sa vie ordinaire. Des voix. Un klaxon. Un chien quelque part.
Rien de tout cela ne ressemblait à la Maison Vale.
Et pourtant, son corps, lui, n’avait pas fini de croire.
Elle écrasa la cigarette, se recoucha sur le dos, et glissa une main sous la dentelle. Cette fois, elle ne chercha pas à se faire jouir. Elle se caressa juste assez pour sentir le sang battre sous ses doigts, pour vérifier que le désir était toujours là, intact, vivant, réel.
Une chose était certaine :
son désir, lui, n’avait pas été effacé.
Il était là.
Chaud.
Lent.
Intact.
Et quelque part,
quelqu’un savait qu’elle était réveillée.
Élise ferma les yeux.
Dans le noir derrière ses paupières, elle crut un instant revoir les chênes.
Et une silhouette rousse qui l’attendait.
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