Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'apprenti boulanger — Chapitre 2
Auteur
L'apprenti boulanger
Chapitre 2
Mon souffle met de longues minutes à retrouver un rythme normal. Encore étourdi par la violence du plaisir, je contemple le désordre autour de nous : les vêtements éparpillés sur le sol farineux, la farine étalée sur l’inox, les traces de nos corps encore visibles. Un coup de chaud brutal me monte au visage. Qu’est-ce qui vient de me prendre ? Je ne suis absolument pas du genre à faire ça, encore moins sur mon lieu de travail avec mon patron. Mon cœur bat trop fort. Mes jambes tremblent un peu. Je me précipite sur mes habits et commence à me rhabiller à la hâte, les mains légèrement tremblantes. Le boxer, le pantalon, le tee-shirt… tout me paraît trop lent. Je sens encore la chaleur de son sperme en moi, la farine collée à ma peau, l’odeur de sa sueur sur mon cou.
En relevant les yeux, je croise le regard de Zach. Il est adossé au plan de travail, à demi-nu, un sourire amusé et parfaitement détendu dessiné sur les lèvres. Il n’a pas l’air gêné le moins du monde. Au contraire. Il a l’air… satisfait. Comme s’il venait de gagner quelque chose.
— Déjà pressé, Tyler ? me glisse-t-il d’une voix douce, presque taquine.
— Je… oui. Il faut que j’y aille, Zach. À demain, j’articule en bafouillant, incapable de croiser son regard plus de deux secondes tant la gêne me submerge. Je ramasse mon sac sans le regarder, je pousse la porte de service et je sors dans l’air frais de l’après-midi. Derrière moi, je l’entends encore rire doucement.
Une fois chez moi, je me glisse immédiatement sous une douche brûlante. L’eau ruisselle sur ma peau, entraînant les derniers grains de farine, mais impossible de me débarrasser des idées qui tournent en boucle dans ma tête. Je reste longtemps sous le jet, les yeux fermés, les mains appuyées contre le carrelage. Je revois chaque détail : sa bouche, ses mains, la façon dont il m’a pris, le son de sa voix quand il me demandait si j’aimais ça. Et surtout… le fait que j’ai dit oui. Que j’ai gémi. Que j’ai joui en le suppliant de me remplir.
Je sors de la douche, m’essuie machinalement, m’assieds sur mon lit encore un peu défait. La soirée s’étire. Je n’arrive pas à manger. Je regarde mon téléphone sans l’allumer. Les heures passent. Je cogite. Est-ce que ce n’était qu’un coup d’une nuit pour lui ? Est-ce qu’il va me regarder différemment demain ? Est-ce que j’ai tout gâché ? Est-ce que je suis juste une conquête de plus, une de celles dont tout le monde parle en ville ? La gêne me noue l’estomac. Je n’ai jamais été aussi impulsif. Je n’ai jamais couché avec mon patron. Et pourtant… au fond de moi, le souvenir de ses mains sur mes hanches, de son corps collé au mien, de sa queue en moi, me donne encore le frisson. J’ai adoré. C’est ça qui me trouble le plus. J’ai adoré.
Je dors mal. Je me réveille plusieurs fois, le corps encore sensible, l’esprit trop plein.
Le lendemain, à trois heures trente, la porte du laboratoire me paraît plus lourde que d’habitude. Mon estomac est noué. Je pousse la porte en retenant mon souffle. Zach est déjà là, penché sur le pétrin, en train de travailler. Dès qu’il entend mes pas, il se retourne et me gratifie d’un sourire lumineux, sans la moindre ombre d’embarras. Comme si rien ne s’était passé. Ou plutôt : comme s’il savait exactement ce qui s’était passé et que ça lui plaisait.
— Bonjour Tyler, dit-il calmement, sa voix encore un peu rauque.
— Bonjour Zach… je réponds à voix basse, restant à distance, près de l’entrée. Je range mon sac, j’enfile mon tablier, j’évite son regard.
Mais il ne me laisse pas le temps de m’esquiver. En trois pas décidés, il réduit l’espace entre nous, attrape doucement mes poignets et me recule jusqu’à me coller le dos contre le mur du laboratoire. Sa présence massive m’enveloppe aussitôt. Je sens la chaleur de son corps, l’odeur familière de farine et de sa peau. Mon cœur se remet à battre la chamade. Je tourne la tête, mal à l’aise, incapable de soutenir son regard trop longtemps.
Il penche son visage vers le mien, posant une main à côté de ma tête, ses yeux ancrés dans les miens avec une assurance déconcertante. Sa bouche n’est plus qu’à quelques centimètres de la mienne.
— Ne m’imite pas ce visage inquiet, murmure-t-il tout près de mes lèvres. Je lis en toi comme dans un livre ouvert, Tyler. Je sais très bien que tu en as encore envie ce matin… Je le vois dans tes yeux. Dans la façon dont tu trembles un peu.
Je tente de protester, mais le souffle me manque. La gêne me brûle les joues. Je voudrais lui dire que c’était une erreur, que je ne suis pas ce genre de gars, que ça ne peut pas recommencer. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Ses lèvres sont si proches que j’ai envie de combler la distance, d’embrasser cette bouche qui m’a fait perdre la tête la veille. Zach esquisse un petit rire confiant, approche encore un peu plus sa bouche de la mienne et ajoute dans un souffle chaud, presque contre mes lèvres :
— Mais pour l’instant, on a du pain sur la planche et des clients à servir. Sois sage pendant le service… et je te promets qu’en fin de journée, je te donnerai tout ce que tu veux.
Le désir de l’embrasser me traverse comme une onde. Je sens mon corps pencher légèrement vers lui malgré moi. Mais il me gratifie d’un clin d’œil, me libère lentement et retourne à son pétrin comme si de rien n’était. Moi, je reste un instant collé au mur, le cœur battant trop fort, les joues en feu, les lèvres encore brûlantes de l’envie qu’il vient de susciter. Je sens encore l’empreinte de ses doigts sur mes poignets.
Toute la journée, la tension est électrique. Chaque fois que nos regards se croisent, mon estomac se retourne. Il me passe un plateau, ses doigts effleurent les miens un peu trop longtemps. Il se place derrière moi pour corriger un geste, et son torse frôle mon dos. Je suis mal à l’aise, hyper conscient de chaque mouvement, de chaque regard. Et pourtant… mon corps réagit. Je le veux encore. C’est ça qui me rend fou. La gêne et le désir se mêlent jusqu’à me donner le vertige.
En fin de service, quand le silence revient et que les derniers clients sont partis, je range les derniers ustensiles, le cœur déjà trop rapide. Zach est adossé au plan de travail, les bras croisés, un sourire confiant aux lèvres. Il m’attend. Ses yeux me fixent sans détour.
— Alors ? lâche-t-il simplement, la voix basse, presque un défi.
Je n’hésite plus. Je traverse le laboratoire d’un pas décidé, m’arrête juste devant lui, et je plaque mes lèvres contre les siennes.
Pendant le reste de mon apprentissage, le laboratoire est devenu le théâtre de nos désirs les plus fous. Tous les jours, une fois les grilles baissées et le silence revenu, nous nous sommes pris comme des bêtes sur les plans de travail en inox, contre les sacs de farine, trempés de sueur et brûlants de passion. C’était brut, intense, addictif. Les matins, on travaillait côte à côte comme si de rien n’était, mais dès que la dernière cliente partait, les regards changeaient. Zach me pinçait la hanche en passant, me collait contre le pétrin « pour corriger un geste », me tirait dans l’arrière-boutique sous prétexte de vérifier une commande. Et chaque soir, on recommençait. Sur la table, contre le mur, à genoux dans la farine. On se mordait, on se marquait, on s’épuisait jusqu’à ce que nos jambes ne nous portent plus. Et pourtant, le lendemain, on était de nouveau là à trois heures trente, les yeux un peu cernés, le corps encore sensible, et on recommençait.
Les mois ont passé ainsi. Une routine étrange, presque secrète, faite de farine, de sueur et de gémissements étouffés. On ne parlait jamais vraiment de ce qu’on faisait. On ne mettait pas de mots. C’était juste nous, le laboratoire, et cette faim qui ne s’éteignait jamais complètement.
Puis mon diplôme est arrivé. La réalité aussi. J’ai trouvé mon premier vrai poste à deux cents kilomètres de là. Un CDI, un salaire correct, un appartement plus grand. Nous nous sommes quittés un soir d’été, après une dernière fournée et une dernière étreinte contre le plan de travail encore chaud. Zach m’a embrassé longuement, a passé sa main dans mes cheveux, et m’a simplement dit :
— Va. Fais ta vie.
On ne s’est pas fait de promesses. Le temps a filé. Les messages se sont espacés. Puis ils ont cessé. Deux cents kilomètres, c’est peu sur une carte, et pourtant ça a suffi pour que le silence s’installe.
Pourtant, durant toute cette année loin de lui, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que je ne pense à Zach. Sa voix rauque le matin. L’odeur de farine et de cannelle collée à sa peau. La façon dont il riait quand je jurais après un pâton trop collant. La chaleur de son corps quand il me prenait par-derrière en murmurant des cochonneries à mon oreille. Je croyais m’être éloigné pour avancer, pour construire quelque chose de « sérieux ». Mais je ne faisais que tourner en rond. Les dates que je sortais me semblaient fades. Les appartements trop silencieux. Les nuits trop longues. Je réalisais, lentement, douloureusement, que ce que j’avais ressenti pour lui dépassait de loin le simple plaisir charnel. Que ce « plan cul » régulier, cette parenthèse sauvage, avait creusé en moi un vide que personne d’autre ne pouvait remplir.
Un an plus tard, de passage dans la région pour un mariage de cousins, mes pas m’ont ramené machinalement vers la boulangerie à la fin du service. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. La lumière du laboratoire était allumée. J’ai toqué à la porte arrière, presque honteux de ma faiblesse. Quand Zach m’a aperçu à travers la vitre, son visage s’est éclairé d’un sourire inoubliable, le même qu’autrefois, un peu insolent, un peu tendre. Il a ouvert la porte, m’a attiré à l’intérieur d’un geste, et en croisant son regard, j’ai su que rien n’avait vraiment changé. Ou plutôt : que tout avait changé, et que c’était exactement ce qu’il fallait.
Depuis ce jour-là, nous ne nous sommes plus jamais séparés. J’ai démissionné de mon travail à l’autre bout de la région, j’ai fait mes cartons en une semaine et j’ai emménagé chez lui. Zach m’a embauché officiellement comme boulanger-pâtissier à ses côtés. On partage désormais le même lit, le même café du matin, les mêmes fournées de trois heures trente, et les mêmes nuits où on se retrouve encore, parfois, contre le plan de travail, juste pour le plaisir de se rappeler d’où on vient.
Quand je regarde en arrière, je ne peux m’empêcher de sourire face aux tours que nous joue l’existence. Il m’aura fallu vivre une rupture dévastatrice avec un ex à qui j’avais tout donné, penser que ma vie sentimentale était brisée, pour finalement renaître dans les bras de mon patron. Ce qui n’était au départ qu’un plan cul régulier, une parenthèse charnelle et sauvage sur un plan de travail couvert de farine, s’est révélé être le point de départ de la plus belle histoire de ma vie.
La vie est faite de détours imprévisibles. Il aura suffi d’une seule phrase bienveillante un matin de détresse — « Tu n’es pas en train de tout rater » — pour que mon monde bascule. Puis d’une attirance assumée, de gestes de plus en plus osés, de corps qui se cherchent dans le silence du laboratoire. Ensuite d’une séparation de deux cents kilomètres, d’une année entière à tourner en rond, à croire que j’avançais alors que je ne faisais que m’éloigner de ce qui comptait vraiment. On ne peut rien prévoir à l’avance. On croit savoir ce qu’on veut, on croit reconstruire, on croit tourner la page… et puis un jour on se retrouve devant une porte de service, le cœur battant, et on comprend que la page n’avait jamais vraiment été tournée.
Aujourd’hui, aux côtés de Zach, je sais au plus profond de moi que j’ai enfin trouvé la bonne personne. Pas celle qui était parfaite sur le papier. Pas celle que j’avais idéalisée. Juste celle qui, un matin à trois heures trente, a posé une main sur mon épaule et m’a empêché de sombrer. Celle qui m’a baisé contre les sacs de farine, qui m’a fait rire, qui m’a manqué jusqu’à la moelle, et qui m’a ouvert la porte un an plus tard sans poser de questions inutiles.
Ce soir, alors que je range les derniers plateaux, Zach s’approche par-derrière, une poignée de farine dans la main. Avant que je puisse réagir, il me l’envoie en pleine figure. Je tousse, je jure, la farine me rentre dans le nez et dans les yeux. Il éclate de rire, ce rire grave et un peu méchant que je connais par cœur.
— T’as encore la tête dans les nuages, Tyler. Faut rester concentré.
Je lui saute dessus. On se bagarre comme des gosses, on glisse sur le sol farineux, on se mordille, on s’embrasse entre deux éclats de rire. Puis le rire s’éteint. Ses mains se posent sur mes joues, blanchies de farine. Les miennes s’accrochent à sa nuque. Et on s’embrasse longuement, profondément, au milieu du laboratoire désert, comme on l’a fait tant de fois… et comme on le fera encore demain.
Fin.
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