Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Halloween à New York, ligne métro L — Chapitre 1 · La ligne L un soir d'Halloween
Auteur
Halloween à New York, ligne métro L
Chapitre 1 · La ligne L un soir d'Halloween
Le métro de New York, la nuit d'Halloween, c'est un aquarium. On y nage dans une soupe tiède de costumes, de bière renversée, de faux sang séché et de rires trop forts. La rame de la ligne L est pleine à craquer, bourrée de vampires en plastique, de sorcières à perruques roses, d'un type déguisé en panneau de signalisation qui empêche tout le monde de bouger depuis trois stations.
J'ai enfilé un costume de Spiderman. Pas le modèle à cinq dollars avec la toile imprimée et le masque en carton : le vrai, celui en Lycra épais qui coûte le prix d'une semaine de courses, celui que j'ai commandé en juin en me disant que si je devais passer six mois à la salle, autant que quelqu'un le voie. Je ne suis ni très massif, ni particulièrement grand. Mais le tissu reste assez fin, il colle, et sous la lumière blafarde des néons il dessine des formes toniques, fermes, un dos qui commence enfin à se dessiner, des pectoraux qui se creusent, des cuisses qui ont arrêté de trembler sous la barre.
Impossible de tenir debout correctement. À chaque cahot, la foule se recompose comme un liquide, et les corps se frottent sans le vouloir. Une haleine chaude dans ma nuque. Un coude dans mes côtes. Une ombrelle qui me rentre dans le mollet. Sous le costume, ma peau a déjà commencé à travailler : la sueur perle au creux des reins, descend lentement le long de la colonne, s'accumule là où l'élastique de mon jockstrap serre. Je respire mal sous le masque en Lycra, alors je l'ai remonté jusqu'au nez, juste assez pour retrouver de l'air, cet air qui sent le métal chaud, la sueur et le sucre.
À un moment, un freinage plus sec que les autres.
Je pars en arrière. Franchement en arrière, les bras trop surpris pour rattraper quoi que ce soit, et je tombe, non, je m'écrase, sur une masse dure comme un mur. Un mur qui a des pectoraux. L'impact me remonte dans la cage thoracique, me coupe le souffle une seconde, et avant même que je comprenne ce qui m'a arrêté, je le sens : la chaleur qui monte du tissu, l'odeur qui arrive en retard sur le choc, savon, sueur propre, peinture corporelle, quelque chose de boisé.
Une main se pose sur ma hanche pour me remettre d'aplomb. Large. Épaisse. Des doigts qui englobent presque toute la crête de l'os, le pouce qui vient se caler juste au-dessus, dans le creux mou où la peau est fine, et une paume qui couvre la moitié de la fesse à travers le fin tissu, et une chaleur qui traverse le Lycra comme s'il n'existait pas.
Je tourne la tête pour m'excuser.
Et je reste bloqué, la bouche entrouverte.
Il est immense. Pas simplement grand : large. Une armoire à glace, le genre de carcasse que je croise parfois à la salle, ces types qui font trois exercices et monopolisent la moitié des poids libres. Il porte un costume de Hulk, et « costume » est un mot généreux. Un t-shirt blanc ridiculement petit, déchiré aux épaules et sur le côté, qui ne tient plus que par miracle autour d'un bras et du col. Un short minuscule, lacéré sur les bords, taillé pour un homme deux fois moins large. Et partout, sur la peau, cette peinture verte mate, appliquée à la va-vite, déjà marbrée par la sueur aux plis du cou et des épaules, craquelée sur les reliefs, plus claire là où le sel a coulé. Il a des poils bruns bouclés qui dépassent de la peinture sur le torse. Ça devrait être grotesque.
Ça ne l'est pas du tout.
Il me sourit. Sa main est toujours sur ma hanche.
— Tout va bien ? demande-t-il. Sa voix est grave, posée, un peu amusée. Elle descend dans ma poitrine comme une vibration qu'on reçoit avant de l'entendre.
— Ouais… pardon. Merci.
Il retire sa main seulement quand je commence à pivoter complètement vers lui. Et le wagon nous secoue de nouveau.
Me voilà projeté contre son torse, la joue presque collée au t-shirt déchiré, les deux mains plantées dans ce qui doit être des abdominaux parce que ça ne peut pas être autre chose, ça ne cède pas, ça ne cède pas d'un millimètre. Sous mes paumes, je sens la gaine musculaire se contracter, se relâcher, respirer. Je sens la chaleur qui monte, l'humidité de sa peau, le grain de la peinture qui commence à s'effriter sous mes doigts.
— Remarque, dit-il tranquillement au-dessus de ma tête, la dernière fois que je t'ai vu, tu étais plus agile.
Il parle de Spiderman. Évidemment qu'il parle de Spiderman.
— La dernière fois que je t'ai vu, réponds-je en levant le menton, tu soulevais un wagon de métro. Tu ne rentrais pas dedans.
Il rit. Un rire court, sincère, qui descend dans sa cage thoracique. Et je le sens. Je sens les abdos se contracter sous mes paumes, je sens la vibration contre mon sternum, et je sens, même à travers la cagoule remontée sur mon nez, son odeur plus fortement et c'est presque trop.
Enivrant. Voilà le mot. Je n'en trouve pas d'autre et je n'ai pas envie d'en chercher.
On reste comme ça. Trois stations. Peut-être quatre. La foule nous presse l'un contre l'autre et personne ne trouve rien à redire, parce qu'on est Halloween, parce qu'on est deux types en costume, parce qu'il y a un panneau de signalisation qui bloque la moitié de l'allée. Sa main redescend. Elle frôle ma cuisse quand un groupe de filles nous bouscule en riant. Frôle encore. Le bout de ses doigts traîne sur le Lycra tendu, remonte d'un centimètre, redescend, et chaque passage laisse une traînée de chaleur qui ne se dissipe pas. Des frissons remontent le long de la jambe et vont se loger directement dans mon bas-ventre, là où ils n'ont rien à faire. Ma peau se couvre de chair de poule sous le tissu, et je sais qu'il le sent, parce que sa paume s'aplatit un peu plus à chaque fois.
Parce que je sens que je commence à être un peu plus serré dans mon costume. Le Lycra ne pardonne rien. Il moule tout. Absolument tout. Je passe une main dessus pour vérifier comme si ça pouvait changer quelque chose, comme si ça pouvait annuler la géométrie.
La sienne s'attarde. Plus longtemps cette fois. Juste sous la courbe de la fesse, à cet endroit précis où la cuisse devient autre chose. Ce n'est plus un accident. C'est délibéré. Et c'est plus appuyé. Ses doigts se referment à peine, juste assez pour prendre la mesure de ce qu'ils tiennent, et je sens mon propre pouls battre contre sa paume, là, à cet endroit, comme un aveu.
Mon bassin avance. Par réflexe, par gravité, parce que le wagon penche ou parce que mon corps a décidé avant moi. Contre le haut de sa cuisse. Il sent immédiatement ma rigidité, impossible de ne pas la sentir, elle est là, tendue contre lui, honteuse et évidente. Sa main devient plus ferme pour me maintenir plaqué. Et quand je lève les yeux, il a un grand sourire taquin aux lèvres, celui d'un homme qui vient de gagner un pari qu'il n'avait même pas annoncé.
— On descend à la prochaine ? propose-t-il.
C'est ce qu'on a fait.
Je le suis à travers la foule, mon sac rabattu sur le devant du corps comme un bouclier, les yeux baissés, la cagoule toujours remontée sur le nez, le cœur en pagaille. Il fend la masse sans effort, ce qui est franchement agaçant : les gens s'écartent pour lui, ils s'écartent même pour son ombre. Vert des épaules aux chevilles, il ressemble à un colosse qui a volé son costume à un enfant de dix ans et qui s'en fiche complètement.
Les toilettes de la station. Tuiles beiges, néon grésillant, une odeur d'eau de Javel et de cigarette froide. Il pousse la porte de la plus grande cabine et se retourne pour me faire signe d'entrer d'un simple mouvement de menton.
Je regarde derrière moi. Personne. Deux types en train de hurler de rire près des distributeurs. Un balai abandonné contre un mur.
J'entre. Il verrouille.
La cabine est étroite pour deux, surtout que l'un de nous deux occupe facilement les trois quarts de l'espace disponible. Il s'appuie contre la cloison, croise les bras, et le t-shirt déchiré tire dangereusement sur son épaule large, et il me regarde. Juste ça. Il me regarde, sans un mot, avec une patience tranquille qui me met beaucoup plus mal à l'aise que n'importe quelle main baladeuse. Je compte les secondes.
— Tu comptes garder ça ? demande-t-il enfin en désignant mon visage d'un mouvement de tête.
— …Oui.
— Tant mieux.
— …Oui.
— Tant mieux.
Il décroise. Deux pas, et la cabine rétrécit encore. Sa main descend le long de ma colonne, du bas de ma nuque jusqu'au sacrum, en suivant le zipper du costume qu'il défait sur le passage. Le bruit de la fermeture qui s'ouvre dent par dent, dans ce silence, est obscène. L'air froid de la pièce me touche le dos d'un coup, et j'en ai la chair de poule avant même qu'il pose la bouche dessus. Puis il attrape le bord de la cagoule, à hauteur de mon nez, et il la remonte encore, juste un peu, juste au-dessus de la bouche, pas plus loin. Ses doigts traînent sur ma mâchoire au passage. Il a la peau rêche, la peinture sèche s'effrite sur ma peau rasée, et ce frottement-là, ce petit grattement sec, me fait fermer les yeux.
— Comme ça, dit-il. Tu gardes le masque. Moi je garde la peinture. On est encore en costume.
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