Inspiré du réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'immeuble parisien — Chapitre 3 · Le diable rouge
Auteur
L'immeuble parisien
Chapitre 3 · Le diable rouge
Je n'avais jamais mis les pieds à une réunion de syndic. Mais c'était l'occasion de me présenter au voisinage.
Dix-neuf heures. Cinquième étage, porte entrouverte, murmure de conversations et odeur de café tiède. L'appartement était vaste, haut de plafond, un parquet à chevrons qui craquait sous les pas, des moulures, une bibliothèque qui montait jusqu'au plafond. Une trentaine de chaises avaient été alignées dans le salon face à une grande table où s'empilaient des dossiers.
— Pierre !
David se frayait un chemin vers moi, en jean et chemise blanche, les manches retroussées sur ses avant-bras caramel. Sans son tablier, avec ses cheveux noirs ramenés en arrière, il avait quelque chose d'inattendu : un air presque sérieux.
— Ma boutique fait partie de la copropriété, a-t-il expliqué en riant devant ma surprise. Tu pensais que j'étais là pour le café ?
Il m'a entraîné de groupe en groupe avec une aisance de commerçant né.
Nolwenn d'abord, la poissonnerie voisine de la sienne : un grand Breton aux épaules de marin, la barbe poivre et sel, une poigne de crabe et un accent qui roulait les « r » comme des galets.
— Ah, le nouveau du septième ! Tu verras, ici, on s'entraide. Si ton frigo n'arrive pas, je peux te garder de la glace pour tes poissons.
— Je n'ai pas de poissons, Nolwenn.
— Pas encore.
— Je n'ai pas de poissons, Nolwenn.
— Pas encore.
Il a éclaté d'un rire de baleine. Puis ce fut une dame âgée en cardigan lavande, Mme Aubert, qui habite l'immeuble depuis 1968 et connaissait le prénom de chaque locataire depuis cinquante ans. Un jeune couple, des trentenaires aux traits tirés, un nourrisson endormi contre l'épaule du père. Un multipropriétaire en blazer, qui m'a serré la main du bout des doigts en précisant qu'il possédait « quatre lots dans la cage d'escalier », avant de reprendre sa conversation à propos de la valeur au mètre carré. Le panel complet d'un immeuble parisien.
Je me suis installé au fond, sur la dernière rangée de chaises, près de la porte d'un couloir qui menait aux chambres. Je préfère toujours le fond. On voit tout, on n'est pas vu.
---
La réunion a commencé. Le propriétaire de l'appartement, un homme sec et courtois qui présidait la séance, a salué l'assemblée, présenté l'ordre du jour, puis il a entamé la lecture du procès-verbal de la précédente assemblée. Ravalement de façade, contrat de l'ascenseur, provisions pour travaux…
Au bout de dix minutes, mon esprit s'est mis à dériver doucement. J'ai repensé au parquet de mon salon, à la TN, à la chaleur. Je me suis mordu la lèvre. Ce n'était pas le moment.
C'est alors que, du coin de l'œil, j'ai remarqué que la porte d'une chambre, dans le couloir, était entrouverte. Une pénombre dorée, juste une lampe allumée. Quelque chose a bougé.
Une silhouette s'est avancée vers l'ouverture. Un jeune homme, grand, les cheveux d'un roux sombre, la peau claire criblée de taches de rousseur, l'allure athlétique d'un nageur. En tee-shirt gris et short de sport, pieds nus. Il m'a regardé, droit, sans gêne, a levé le menton dans un salut silencieux, puis il est retourné s'allonger sur le lit.
Dans la seconde, mon téléphone a vibré dans ma poche.
L'appli jaune. Un profil sans photo. *À un mètre.*
*« Alors nounours, on me mate ? »*
J'ai tourné la tête vers David, trois rangs devant, qui prenait des notes avec application. Il avait l'air de tout sauf d'un homme qui envoie des messages.
*« Hey David, concentre-toi sur la réunion, tu me feras un résumé. Et oui, je mate ton joli abricot. »*
*« Essaye encore. »*
*« ? »*
*« Regarde par la porte. »*
J'ai tourné légèrement la tête. Dans la chambre, la silhouette m'adressait un petit coucou de la main, goguenard.
*« Étienne. Le fils du propriétaire qui organise ta réunion. dix-huit ans tout juste. »*
Mon cœur a fait une embardée. Pas de surprise désagréable : il était majeur, et il avait choisi son terrain de jeu avec un sens de l'humour certain. Mais le lieu, le moment, l'audace…
*« Je ne te mate pas vraiment. Mon esprit divaguait et je pensais que c'était quelqu'un d'autre. »*
*« On va voir si tu me mates pas. »*
Il y avait dans cette phrase quelque chose de moqueur et de provocateur à la fois, un défi lancé avec sourire. J'ai tourné la tête, lentement.
Il avait éteint la lumière de la chambre, il ne restait que la lampe de chevet, qui dessinait un halo ambré sur le lit. Mes yeux se sont habitués. J'ai distingué ses jambes longues, son short abaissé sur ses cuisses, sa main posée sur lui. Il se caressait, lentement, les yeux fixés sur moi.
Le salon, derrière moi, bruissait d'une discussion sur les charges de chauffage. Le président demandait un vote à main levée. Et moi, à cinq mètres de lui, je regardais un jeune homme de dix-huit ans prendre son plaisir à la lueur d'une lampe de chevet.
Le téléphone a vibré de nouveau.
*« Alors tu vois que tu me mates. »*
*« Difficile de le nier. »*
J'ai pris une photo discrète sous ma chaise, la bosse qui tendait mon pantalon, et je l'ai envoyée. Dans le couloir, la lueur de son écran s'est allumée. J'ai vu ses épaules se creuser, son bassin s'arquer contre le matelas, sa main accélérer. Le spectacle était indécent, délicieux, absolument interdit.
Je n'écoutais plus rien de la réunion. Je ne savais pas ce qu'on avait voté. Je ne savais plus pourquoi j'étais venu.
*« Alors l'ourson ? Tu voudrais lécher mon miel ? »*
Mes doigts tremblaient sur l'écran.
*« Jeune homme, je vais lécher ce miel comme personne. »*
Il n'a pas répondu. Il a seulement renversé la tête sur l'oreiller, une main à plat sur son ventre, son souffle visible dans la pénombre, et un sourire a flotté sur ses lèvres.
---
— Pierre ? C'est fini.
David se tenait devant moi, une main sur le dossier de ma chaise. Le salon se vidait dans un brouhaha de chaises traînées et de salutations. Je n'avais pas vu le temps passer. Dans le couloir, la porte de la chambre était maintenant fermée.
— Tu étais ailleurs, a-t-il dit, les yeux plissés. Tu as raté le vote sur l'ascenseur.
— Désolé. J'avais… la tête dans mes pensées.
— Désolé. J'avais… la tête dans mes pensées.
Il a baissé le regard, une demi-seconde, vers mon pantalon. Puis il l'a relevé, le coin des lèvres retroussé.
— Toi, tu t'es fait avoir par le diable roux, a-t-il murmuré avec un clin d'œil.
Il m'a serré le bras, a salué Nolwenn, dont la porte de poissonnerie était déjà fermée, et il a disparu dans l'escalier avec la légèreté d'un homme qui n'est jamais pressé.
Je suis remonté les étages en silence. Un, deux, trois, quatre, cinq, six et sept. Le cœur battant. Je n'ai pas allumé la lumière en entrant. J'ai posé mes clés, retiré mon manteau, et je suis resté un moment debout dans le noir, à écouter l'immeuble. Le grincement d'une porte, une chasse d'eau, un rire étouffé quelque part.
Mon téléphone a vibré.
*« J'arrive. »*
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