L’envers du désir — Chapitre 5 · Prête à aller plus loin
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Coup de cœur
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
On aime la façon dont Paul observe Candice à travers les lames du passe-plat, la main sur la bouilloire qui siffle. Le dîner entre pâtes aux champignons et parmesan râpé donne au couple une tendresse très ordinaire, et le contraste avec le trouble intérieur de Paul rend la scène d'autant plus saisissante. L'auteur sait tenir deux registres à la fois : le quotidien le plus banal et quelque chose qui couve, prêt à déborder.
L’envers du désir
Chapitre 5 · Prête à aller plus loin
Je monte directement dans la chambre, retire mes vêtements et file sous la douche.
L'eau est brûlante. Je reste longtemps dessous, les mains appuyées contre le carrelage, les yeux fermés. Je me refais cent fois le film de l'après-midi et il est toujours aussi troublant, excitant. Et pourtant, je voudrais aussi effacer cette journée. La pluie, l'attente dans cette impasse, les silhouettes derrière la vitre, les paroles de Magda au téléphone...
Surtout les paroles de Magda. Il y aura une vidéo ce soir.
Je me demande ce qu'elle contient et à qui elle pouvait bien parler.
J'ai beau m'efforcer de ne pas imaginer, les images viennent toutes seules. Les deux hommes. La femme ronde. La blonde dans son étrange tenue d'amazone. Candice parmi eux. Je ne les ai pourtant vus que quelques minutes ensemble.
Le reste, je crois l'inventer, le fantasmer. Mon esprit s'emballe et imagine toute sorte de choses autour d’eux dans l’arrière-boutique. Le grand sportif pourrait avoir baisé Candice sous les yeux des autres, ou le même le quadra, ou les deux, l'un après l'autre ou même ensemble ! Je m'imagine ma femme jouir entre eux, en fontaine comme quand nous faisions l’amour tous les deux. Je m’imagine encore toutes les combinaisons possibles, saphiques, échangistes, partouzeuses. Je suis tendu comme un arc et mon gland vibrant touche le carrelage froid. Mon imagination possède manifestement des ressources que je lui ignorais. À force de cogiter, je gicle bientôt de longs jets de sperme chaud en poussant des grognements de plaisir et sans même me toucher...
Je rince rapidement et ferme le robinet.
Dans le miroir embué, je distingue à peine mon visage. J'essuie la glace avec la paume de ma main.
Je me regarde. Je ne me reconnais pas tout à fait.
Depuis sept mois, j'avais pris l'habitude d'observer dans ce miroir un homme fatigué, préoccupé, dont le regard semblait s'être éteint. Ce soir, mes yeux brillent. Je suis nerveux, agité, presque fébrile, KO.
Et pourtant, je ressemble à quelqu'un qui vient de retomber amoureux. Cette pensée me fait sourire. Puis elle me fait honte.
— Mon amour ?
— En haut !
Je suis en train d'enfiler un pull lorsqu'elle apparaît dans l'encadrement de notre chambre.
Elle est radieuse. C'est le premier mot qui me vient.
Ses cheveux noirs sont encore un peu humides, détachés sur les épaules. Ses joues ont gardé cette coloration vive que lui laisse l'effort. Elle a les yeux brillants, le sourire large et cette énergie particulière qui semble parfois la soulever du sol.
— Coucou, toi !
Elle abandonne son sac et vient se jeter dans mes bras.
Un long baiser. Chaud et humide au point que si je n'avais pas joui trois minutes avant, j'aurais à coup sûr eu une nouvelle érection.
Je sens son corps contre le mien, la chaleur de sa poitrine, ses mains dans mon dos.
Et je réalise que, pour la première fois depuis des mois, ce contact ne provoque aucune inquiétude.
Seulement du plaisir. Je la serre davantage.
Elle s'écarte légèrement pour me regarder.
— Quoi ?
— Rien. Ça fait du bien.
Elle m'embrasse encore.
Je voudrais lui dire que je l'aime. Je voudrais aussi lui demander où elle était, qui sont ces gens, ce qu'elle a fait pendant plus d'une heure dans cette pièce obscure.
Mais elle est là, dans mes bras, heureuse de me retrouver. Et je n'ai aucune envie de briser cet instant. Je préfère participer aux mensonges que nous nous jouons.
— Alors, ce yoga ?
— Génial ! Intense, mais génial, j’ai hâte d’y retourner !
Elle se dégage, retire son manteau et commence à raconter sa séance.
La chaleur insupportable, les exercices, une femme qui a failli s'évanouir, le professeur qui exige toujours davantage.
Elle parle vite, avec enthousiasme.
Je la regarde.
Je remarque soudain quelque chose.
Depuis plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois, je n'avais pas vu Candice aussi heureuse. Pas simplement de bonne humeur. Heureuse. Comme portée par une énergie nouvelle et puissante.
Il y a dans ses gestes une légèreté nouvelle, dans sa voix une assurance, dans son regard cette étincelle que j'avais fini par croire assombrie par notre situation.
— … Et après, j'ai retrouvé une copine du cours, continue-t-elle.
Je relève les yeux.
— Ah oui ? Pour un chocolat chaud c'est ça ?
— Oui. Une femme incroyable. Un peu particulière.
— Particulière comment ?
Elle réfléchit.
— Je ne sais pas. Elle a une personnalité assez impressionnante. Le genre de femme qui entre quelque part et que tout le monde remarque, une grosse personnalité, du caractère, un charisme dingue, elle est très intéressante.
Je pense au pantalon de cuir, aux bottes, au jabot blanc.
— Et elle s'appelle comment ?
— Ma... Magalie !
La maline.... je lève un sourcil et me demande si elle a remarqué mon expression.
— On devrait l'inviter alors ? Elle a un mari, un copain, une copine, un chien ?
Candice semble prise de court.
— Je ne sais pas. Elle est très prise, elle a plein de rendez-vous tout le temps, avec plein de gens. Je m'estime heureuse qu'elle me consacre un peu de son temps !
— C’est dommage, tu m’en as brossé un portrait si attractif, je suis déçu maintenant forcément.
— Tu devrais sortir un peu plus de ton côté aussi. Tu deviens un véritable ermite, ça te ferait du bien de rencontrer des nouvelles têtes !
Elle m'embrasse sur la joue et disparaît dans la salle de bains.
Je reste seul dans notre chambre avec pour la première fois depuis longtemps l'envie de la rejoindre, pour la questionner encore. Non pas pour connaître la vérité, mais parce que la voir improviser ses mensonges provoque en moi de nouvelles sensations et je compte les exploiter jusqu'au bout.
Nous préparons le dîner ensemble. Des pâtes aux champignons, avec beaucoup d'ail et de persil. Candice ouvre une bouteille de vin rouge. Je râpe du parmesan pendant qu'elle surveille la cuisson. Nous parlons de choses ordinaires.
Des vacances que nous aimerions prendre au printemps. De sa mère, qui nous reproche de ne pas venir assez souvent. D'un couple d'amis qui vient de se séparer après dix-huit ans de mariage.
— Dix-huit ans, tu te rends compte ?
— C'est long.
— C'est surtout triste.
Elle goûte la sauce avec une cuillère.
— Tu crois qu'ils ne s'aimaient plus ?
Je hausse les épaules.
— Je n'en sais rien.
Elle réfléchit quelques secondes.
— Moi, je crois qu'on peut aimer quelqu'un toute sa vie.
Je la regarde.
— Moi aussi...
— Viens là.
Elle sourit et vient se coller dans mes bras. Je la serre fort contre moi, je la respire.
Je sens son souffle à travers mon pull.
Je me demande ce qu'elle a fait cet après-midi, dans cette arrière-boutique avec Magda et les trois autres. Je ferme les yeux.
Cette pensée me bouleverse.
Candice a choisi une comédie britannique dont elle affirme qu'elle est absolument irrésistible. Je ne connais ni le réalisateur ni les acteurs, ce qui lui paraît constituer une preuve supplémentaire de mon ignorance culturelle.
Elle s'allonge sur le canapé, la tête sur mes cuisses, les pieds sous un plaid.
Je lui caresse les cheveux.
Au bout d'une vingtaine de minutes, elle se retourne légèrement pour me regarder.
— Tu es très tendre aujourd'hui.
— C'est un reproche ?
— Certainement pas. Je ne sais pas ce que t’as fait aujourd’hui mais j’adore que tu sois comme ça avec moi ce soir.
Elle attrape ma main et l'embrasse.
Je lui souris. Je voudrais lui dire que j'ai envie d'elle.
Les mots sont là, quelque part, prêts à sortir.
Mais je ne les prononce pas. Pas encore.
Son téléphone vibre sur la table basse et Candice n'y prête aucune attention.
Quelques secondes plus tard, il vibre de nouveau.
Cette fois, elle se redresse.
L'écran s'allume.
Je n'ai pas besoin de me pencher pour lire le prénom qui apparaît : Me Magda
Mon cœur manque un battement.
Candice regarde brièvement l'écran et je crois voir ses yeux pétiller.
Puis elle repose le téléphone, face contre la table.
Je propose d’aller nous chercher quelque chose à boire à la cuisine.
— Je vais nous préparer une tisane. Tu veux quoi ?
— Verveine, s'il te plaît, mon amour.
Je me lève et me dirige vers la cuisine.
Notre cuisine est séparée du salon par une cloison percée d'un passe-plat dont les petites persiennes en bois restent presque toujours entrouvertes. Une absurdité décorative héritée des anciens propriétaires, mais qui présente ce soir un avantage inattendu. Je n'allume pas la lumière dans la cuisine.
Je remplis la bouilloire, la mets en marche, puis m'approche silencieusement du passe-plat.
À travers les lames de bois, je distingue Candice.
Elle s'est redressée sur le canapé et tient son téléphone à deux mains.
L'écran éclaire son visage. Un sourire discret, presque imperceptible. Elle est concentrée. Ses yeux parcourent quelque chose sur l'écran.
Elle incline légèrement la tête. Ses lèvres s'entrouvrent et puis elle porte une main à sa bouche, elle semble fascinée.
Je retiens mon souffle.
Elle baisse légèrement la luminosité de l'écran. Ce geste me frappe.
Pourquoi diminuer la lumière si elle me croit seul dans la cuisine ?
Je sais que la question est absurde. Mais je suis désormais incapable de considérer innocemment le moindre de ses gestes.
Candice se cale davantage dans le canapé, les yeux rivés sur son téléphone qu’elle tient maintenant à l’horizontale.
Mon cœur s'accélère. Je ne peux pas voir les images. Seulement son visage.
Elle regarde attentivement. Très attentivement.
Pendant plusieurs secondes, elle ne bouge presque pas. Puis un sourire apparaît.
Un sourire que je ne lui connais pas. Ou plutôt, que je ne lui connais plus. Elle semble hypnotisée.
Je sens une chaleur familière remonter dans mon ventre.
Je voudrais qu'elle m'appelle, qu'elle me dise de venir voir.
Qu'elle partage avec moi ce qui semble lui procurer tant de plaisir.
Mais elle ne le fait pas, au contraire, elle jette un coup d'œil vers la cuisine.
Je me retire aussitôt derrière la cloison.
Mon cœur cogne dans ma poitrine.
Je reste immobile, les mains appuyées contre le plan de travail.
La bouilloire s'arrête dans un claquement sec.
Je sursaute.
— Paul ?
Sa voix me parvient du salon.
— Oui ?
— Tu as trouvé la verveine ?
— Oui, oui !
Mais je reste là, dissimulé derrière mes persiennes, à observer le visage d'une femme que j'aime et dont je découvre soudain que je ne connais pas toutes les expressions.
Candice a, semble-t-il, arrêté la lecture et écrit un message. Quelques mots, semble-t-il.
Je me demande ce qu'elle vient d'écrire à Magda.
Merci ?
J'ai adoré ?
À la semaine prochaine ?
Ou quelque chose que je suis incapable d'imaginer.
Elle pose le téléphone sur la table basse, face contre le bois exactement comme il était quand je suis sorti du salon.
Je reste encore quelques secondes dans l'obscurité. Candice vient probablement de regarder les images de cet après-midi. Elle les a peut-être effacées, ou conservées, elle peut les revoir.
Et moi, son mari, je suis condamné à les imaginer.
Je cherche les sachets dans le placard. Mes mains tremblent légèrement quand je verse l'eau. Je récupère les deux tasses et retourne au salon.
— Voilà, madame !
Candice m'accueille avec un sourire radieux et les joues roses.
— Tu as l'air bizarre, ça va ?
— Oui, pourquoi ?
— Je ne sais pas. Tu es toute rouge.
— Je suis rouge ?
Elle porte machinalement les doigts à sa joue.
— C'est possible…
Elle prend sa tasse, souffle doucement sur la surface brûlante, puis se blottit à nouveau contre moi.
Je passe un bras autour de ses épaules.
Quelques minutes plus tard, elle lève les yeux vers moi.
— Tu sais quoi ?
— Non.
— Je crois que je vais pousser un peu ma pratique du yoga.
Je la regarde.
— Tu n'en fais pas déjà assez ?
Elle rit.
— Si, mais je crois que ça me fait vraiment du bien. Je me sens différente depuis quelque temps.
— Différente comment ?
Elle réfléchit.
— Je ne sais pas. Plus vivante, peut-être.
Je sens ces mots me traverser.
Plus vivante.
— Ils organisent une session intensive samedi prochain, ça va prendre presque toute la journée et je suis invitée, je n’osais pas mais aujourd’hui, j’ai senti un truc se débloquer et j’ai envie d’aller plus loin.
— D’aller plus loin… J’ai répété sans réfléchir ces mêmes mots que Magda prononçait au téléphone cet après-midi.
Elle pose sa tête contre mon épaule.
— Tu m’en veux pas si j’accepte ?
Mon sang ne fait qu’un tour, je sens qu’une chaleur nouvelle me traverse et me porte. Mon esprit échafaude déjà mille plans et je fais mon maximum pour paraître neutre.
Je contrôle ma respiration et l'embrasse dans les cheveux.
— Pas du tout. Ça me fait plaisir si ça te fait plaisir.
Elle ferme les yeux.
Je la serre doucement contre moi.
— Ça me fait très plaisir, tu peux pas imaginer...
J’aimerais lui dire que justement, je n’ai rien fait d’autre aujourd’hui. Que je n'ai jamais autant pensé à elle qu'aujourd'hui. Que mon corps, que je croyais définitivement endormi, semble s'être réveillé. Mais je ne peux pas lui expliquer pourquoi.
— Je t'aime, Paul.
— Je t'aime aussi.
Elle se blottit davantage contre moi.
Et pendant quelques instants, je pourrais presque oublier tout ce que je viens de découvrir.
Presque.
Car sur la table basse, à quelques centimètres de nous, son téléphone contient une vidéo que je désire voir. Et je vais trouver le moyen d'y parvenir.
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