Elle part à quinze heures, son sac de sport sur l’épaule, le legging fuchsia sous un long manteau noir. Elle m’embrasse sur la joue en passant, légère, déjà ailleurs.
— À tout à l’heure
— Bon yoga.
La porte se referme. J’attends trente secondes, la durée exacte qu’il faut pour se détester un peu. Puis j’attrape mes clés.
Je n’ai jamais suivi personne. Je découvre que c’est d’abord une affaire de lâcheté : on reste trop loin, on freine trop tôt, on se persuade qu’on rentrera avant d’avoir franchi la ligne. Elle prend le chemin habituel, celui de la salle, à pied jusqu’au tramway. Je la regarde marcher sous la bruine, pressée, le menton dans le col, et je me dis que je connais cette démarche par cœur, et que je ne sais pas où elle va.
Je me gare en double file près de l’arrêt. Quand le tram repart avec elle, je le suis, deux voitures derrière, comme dans les films que je trouvais ridicules.
Elle descend à la bonne station. Elle entre dans la salle de yoga, une façade grise, un néon bleu, des vitres embuées par la chaleur de quarante degrés qui règne derrière.
Je coupe le moteur.
Il y a quelque chose de presque soulagé dans ce premier moment. Elle est là où elle a dit qu’elle serait. J’ai envie de rire de moi, de démarrer, de rentrer prendre une douche, de lui dire ce soir : tu sais, j’ai eu un doute stupide. Je reste pourtant. Je regarde les gens qui entrent, une fille avec un tapis roulé, un homme en doudoune, deux amies qui rient. Personne qui ressemble à ce que j’imagine. Et je ne sais même pas à quoi je m’attends : un visage, un regard, une silhouette qu’on reconnaîtrait en la voyant.
Une heure vingt. Je compte les minutes sur le tableau de bord. Je pense à elle, là-dedans, dans cette chaleur humide, à la sueur qui coule le long de sa colonne, à ses yeux fermés. Je pense à son corps que je n’ai pas touché depuis sept mois, et à ce que mon propre corps a retrouvé dans le tissu pourpre de ce matin, a fini par me dire. Je ne sais pas si j’espère qu’elle sorte seule, ou si j’espère qu’elle ne le fasse pas, pour enfin savoir. La honte et l’excitation se tiennent par la main, et je n’arrive pas à les séparer.
À seize heures cinquante, la porte s’ouvre.
Les femmes sortent par grappes, les joues rouges, les cheveux collés. Candice est parmi les premières. Elle a retiré son manteau, il pend à son bras malgré le froid, et sa peau fume dans l’air de novembre. Elle s’arrête sur le trottoir, ferme les yeux une seconde, la tête renversée, les lèvres entrouvertes, comme quelqu’un qui revient à la surface.
Elle est belle à ne pas pouvoir le supporter.
J’attends qu’elle se dirige vers l’arrêt du tram. Elle ne le fait pas. Elle sort son téléphone, tape un message, lève la tête.
Mon téléphone vibre dans ma poche.
« Je suis sortie, une copine me propose un chocolat chaud pour nous réhydrater, on va papoter longtemps ! à tout à l’heure mon chéri »
Elle tape un autre message, sourit et range son téléphone. Elle tourne à droite, remonte la rue d’un pas qui n’a plus rien de fatigué. Un pas que je ne lui connais plus, élastique, presque dansant.
Je mets quelques secondes à réagir. Elle s’éloigne déjà, et je réalise que si je veux continuer à la suivre, il va falloir abandonner ma voiture. Je trouve comme par magie une place un peu plus loin. Je sors, rabats la portière avec précaution, puis m’engage sur le trottoir opposé.
Il pleut un peu plus fort et je n’ai pas de parapluie.
Candice marche vite, son sac de sport battant contre sa hanche. Elle traverse au feu, manque de se faire renverser par un cycliste et lui adresse un geste d’excuse. Je reconnais sa façon de lever les mains, de sourire à l’inconnu qu’elle vient d’agacer.
Je suis cette femme depuis quatorze ans. Mais jamais comme aujourd’hui.
Elle s’engage dans une rue commerçante. Je ralentis, m’arrête devant la vitrine d’une agence immobilière, puis repars lorsqu’elle disparaît derrière un groupe de passants.
Je n’ai aucune idée de la distance à laquelle il convient de suivre quelqu’un. Cinquante mètres ? Cent ? Je me souviens vaguement de scènes de films où des détectives se fondent dans la foule avec une aisance déconcertante.
Dans mon cas, je suis un homme de quarante ans, sans parapluie, qui marche trop vite sous la pluie en feignant de s’intéresser aux prix de l’immobilier.
Candice s’arrête devant un passage piéton.
Je me fige.
Elle sort son téléphone, consulte l’écran, puis le range dans sa poche. Elle regarde autour d’elle.
Je baisse aussitôt la tête. Mon cœur bat si fort que j’en ressens les pulsations dans la gorge. Lorsque je relève les yeux, elle a traversé.
Je presse le pas.
Elle tourne à gauche, dans une petite rue que je ne connais pas. Une rue étroite, bordée d’immeubles anciens, de commerces fermés et de quelques restaurants.
Puis elle ralentit et sort son téléphone de sa poche. Elle semble lire un message.
Je m’arrête à mon tour. Elle repart.
Quelque chose vient de changer dans son attitude, dans sa démarche. Ce n’est plus l’allure souple et un peu lourde de la sortie de cours, ce relâchement heureux des corps épuisés. C’est autre chose. Quelque chose de plus tendu, de plus vif, presque plus raisonnable, contrôlé. Elle remonte la rue sans hésiter, tourne au coin d’une pharmacie, puis s’engage dans une impasse que je n’aurais jamais remarquée si je ne l’avais pas suivie.
Je m’arrête à l’angle de la ruelle. Le cœur me cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va donner ma position à lui tout seul.
Je me penche légèrement.
L’impasse est courte, pavée, bordée de murs gris mangés par l’humidité. Au fond, une ancienne devanture d’atelier a été transformée en quelque chose d’indéfinissable : ni boutique, ni cabinet, ni appartement. Une grande baie vitrée donne sur une pièce profonde, éclairée d’une lumière chaude, presque ambrée. Un lieu discret, soigneusement discret, le genre d’endroit qu’on ne fréquente pas par hasard.
Candice pousse la porte sans frapper. Elle ne donne pas l’impression de découvrir l’endroit. Elle y entre comme on revient.
Je m’approche et me baisse, à moitié caché derrière une camionnette sombre. De là où je suis, je vois l’intérieur en biais.
Ils sont quatre.
D’abord un homme d’une quarantaine d’années, debout près d’une console, un verre à la main. Grand, beau, le visage calme, presque trop calme, avec quelque chose de lisse dans l’assurance. Il pourrait être moi, en mieux reposé, en plus solaire. Le genre d’homme qui n’a pas besoin de séduire pour qu’on ait déjà envie de lui plaire.
À quelques pas de lui, un autre homme, beaucoup plus jeune. Vingt-cinq ans, peut-être un peu plus. Noir, très beau, une beauté franche, sportive, insolente sans effort. Épaules larges, taille fine, maintien souple. Il porte un tee-shirt sombre qui souligne ses bras, et sa simple manière de se tenir dans la pièce suffit à l’occuper entièrement.
Il y a aussi deux femmes.
L’une est noire, ronde, la trentenaire, avec un visage ouvert et grave à la fois. Elle est assise sur le bras d’un canapé, les jambes croisées, et quelque chose en elle évoque immédiatement l’attente, la patience, la soumission.
L’autre est blonde, la cinquantaine, le cheveu coupé au carré plongeant. Belle, athlétique, d’une beauté plus tranchante. Elle se tient légèrement en retrait, assise dans un fauteuil. Son visage est calme, presque impassible, mais son regard a quelque chose de froid, de net, de puissamment maîtrisé. C’est elle qui tient une cigarette entre deux doigts.
Je la vois avant qu’elle ne voie Candice.
Puis elle lève les yeux.
Et sourit.
Un sourire discret, contenu, mais sans équivoque. Pas un sourire de politesse. Pas un sourire de surprise. Un sourire de satisfaction.
Comme si l’arrivée de Candice lui obéissait.
Je sens ma nuque se raidir.
Candice retire son manteau. Sous la lumière chaude de la pièce, en legging et brassière de sport, elle paraît presque nue au milieu de l’atelier, de ces gens.
Sa peau, encore échauffée par le yoga, garde ce léger éclat humide que j’ai vu en sortant du cours. Elle passe une main dans ses cheveux, dit quelque chose que je n’entends pas.
La femme blonde écrase sa cigarette dans une coupelle.
Le jeune homme noir sourit.
L’homme de quarante ans s’avance vers Candice avec une lenteur tranquille, comme s’il n’avait aucune raison de se presser. La blonde semble faire les présentations. Il l’embrasse sur la joue. Pas trop près. Pas trop longtemps. Un geste parfaitement convenable.
Et pourtant je le déteste immédiatement.
Ou plutôt non.
Je déteste la facilité avec laquelle mon esprit se met à interpréter chaque détail.
Le jeune homme vient à son tour. Lui aussi l’embrasse, timidement. Candice rit. Je ne l’entends pas, mais je reconnais la forme de ce rire, la façon dont sa tête bascule légèrement en arrière, dont ses épaules s’ouvrent.
La ronde enlace Candice brièvement, avec une familiarité douce.
Seule la femme blonde reste assise, elle allume une cigarette et les regarde comme si elle les surplombait tous. Elle a un léger sourire au coin des lèvres, elle a l’air de prendre possession de quelque chose.
Je ne respire plus. J’attends, je cherche n’importe quoi qui me permettrait de donner un nom à ce que je vois. Je ne comprends rien de ce qui se joue et pourtant, je suis très excité, nerveux, je tremble, et je bande, fort.
Ils parlent un peu. Ils rient. L’homme de quarante ans pose son verre. Le jeune se penche pour ramasser le sac de Candice et le dépose près d’un fauteuil, avec une aisance qui m’écorche. Personne n’a l’air surpris de rien. Personne n’a l’air de jouer une scène clandestine. Ce naturel même me trouble davantage qu’un geste déplacé.
Je cherche un signe clair. Et puis la blonde fait un signe de tête à Candice, qui s’approche d’elle et s’agenouille à ses côtés, comme pour recevoir une confidence. La blonde lui caresse le visage, la joue. Lui parle en conservant une posture droite, maîtrisée.
Je reste là, dans l’ombre humide du porche, à regarder cette scène muette à travers une vitre, comme si ma vie s’était déplacée de quelques mètres sans me prévenir.
La cigarette de la blonde me trouble, tout comme le sourire satisfait avec lequel elle a accueilli Candice.
La beauté tranquille du quadra.
La séduction animale du plus jeune.
La manière qu’a ma femme d’être immédiatement à sa place parmi eux.
Alors seulement, une pensée me traverse.
Et si le problème n’était pas qu’il y ait un homme ?
Et s’il y avait autre chose ?
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