C’est pour vous...
Sophie rentra chez elle encore troublée par ce qu’elle avait vu chez Sonia. Sans retirer son manteau, elle décrocha le téléphone fixe et composa son numéro.
— C’est moi. J’ai oublié mon portable chez toi. Je passerai le prendre demain matin, assez tôt. Ça te va ?
Sonia répondit calmement que oui. Sa voix était douce, presque trop normale. Sophie raccrocha et resta un moment debout dans l’entrée. Plus tard, elle monta se coucher. Serge était déjà au lit, allongé sur le dos, les yeux sur son téléphone. Sophie se glissa sous le drap à côté de lui. Elle hésita une seconde, puis posa une main sur son bras, un geste simple, presque timide. Elle cherchait un contact, une présence. Serge retira légèrement son bras et se tourna sur le côté.
— J’ai sommeil, dit-il seulement.
Sophie laissa sa main retomber sur le drap. Elle resta allongée sur le dos, les yeux ouverts dans le noir. Une fois de plus, elle se heurtait à son indifférence. Cette absence d’attention de la part de son mari la déçut plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Le lendemain matin, de bonne heure, Sophie sonna chez Sonia.
Celle-ci ouvrit assez vite, encore en nuisette. Une fine nuisette claire, un peu froissée par la nuit, qui s’arrêtait mi-cuisses. Ses cheveux frisés étaient libres, sa peau mate encore marquée par le sommeil.
— Je suis désolée de te réveiller si tôt, dit Sophie.
— C’est rien. Entre, je t’ai fait du café.
Sophie pénétra dans le petit salon. Sonia s’assit en face d’elle. En s’installant, la nuisette remonta légèrement sur sa cuisse, assez pour laisser entrevoir le début de sa toison brune, dense et frisée. Sophie ne put s’empêcher de regarder une seconde trop longue avant de détourner les yeux. Elles restèrent un moment en silence, le café entre les mains. Puis Sophie parla, d’une voix posée.
— Je ne sais plus où j’en suis. Depuis quelque temps, j’ai l’impression d’être coupée en deux. D’un côté, il y a tout ce que je connais : la maison, le magasin, Serge… De l’autre, il y a des choses que je n’arrive plus à contrôler. Des désirs. Des images. Ça revient sans arrêt.
— Et Serge ? demanda Sonia.
— Il est là, mais il n’est plus vraiment là. Le soir, il regarde son téléphone, il se tourne de l’autre côté. Quand j’essaie d’approcher, il me dit qu’il a sommeil. Plus il me délaisse, plus l’autre côté de moi s’agite. J’ai l’impression d’être en train de glisser. Et une partie de moi n’a pas vraiment envie de m’arrêter.
Sonia posa sa tasse et croisa les bras sous sa poitrine.
— Tu n’es pas en train de glisser. Tu es en train de te réveiller. Depuis mon divorce, je connais aussi ce manque. La solitude, le silence le soir, le fait de ne plus être touchée. Le désir, lui, ne s’habitue pas. Il reste là. Insatisfait. Certains soirs, c’est presque douloureux. On finit par se demander si on est encore désirables… ou si quelque chose attend juste qu’on lui laisse un peu de place.
Sophie regarda le visage de son amie. Il y avait dans ses yeux une tristesse discrète. Sans trop réfléchir, elle vint s’asseoir tout contre elle et passa un bras autour de ses épaules.
— Tu n’es pas seule, murmura-t-elle.
Elle posa la main sur la cuisse de Sonia, puis déposa un baiser sur sa joue. Surprise par son propre geste, elle en donna un second, plus près de la commissure des lèvres, puis un troisième, juste au bord de sa bouche.
Sonia saisit alors sa main et la fit glisser doucement plus haut, sous la nuisette, jusqu’à ce que les doigts de Sophie rencontrent sa toison frisée. Puis elle se pencha et déposa un baiser léger, du bout des lèvres, sur celles de Sophie. Ce fut comme un électrochoc. Sophie se leva d’un mouvement brusque.
— Je dois y aller. Serge m’attend pour l’ouverture.
Elle ramassa son sac et sortit rapidement, le cœur battant.
Derrière la porte refermée, Sonia sentait encore la main de Sophie sur sa cuisse, la chaleur de ses doigts contre sa toison. Lentement, elle écarta un peu les jambes et posa sa propre main là où celle de son amie s’était arrêtée. Ses doigts glissèrent entre ses lèvres déjà humides. Elle ferma les yeux, un soupir bas lui échappa. Le baiser, le contact, l’odeur de son amie... Elle se caressa un moment en silence, les hanches légèrement mobiles, avant de retirer sa main en tremblant.
Dans sa voiture, Sophie ne démarra pas tout de suite. Elle resta assise, les deux mains sur le volant, le souffle encore court. Machinalement, elle porta ses doigts à ses lèvres. Elle les toucha lentement, comme pour vérifier si le baiser de Sonia y avait laissé une empreinte. La sensation était encore là, brûlante et douce à la fois. Elle ferma les yeux une seconde, le cœur battant trop fort, incapable de classer ce qu’elle venait de ressentir.
Quand elle arriva au magasin, Serge était déjà là.
— Je voulais te parler, dit-il. J’ai bien vu que tu étais fatiguée ces derniers temps. Tu fermes souvent tard. Alors j’ai embauché un jeune pour les fins de journée. Un étudiant. Ça te soulagera.
Sophie releva la tête, un peu surprise par cette nouvelle.
— Un étudiant ?
— Oui. Il commence aujourd’hui. Il est déjà là. Serge se tourna vers l’arrière-boutique.
— Lucas ? Tu peux venir un instant ?
Lucas apparut dans l’encadrement de la porte, les mains dans les poches, le sourire en coin déjà collé au visage. Il regarda Sophie droit dans les yeux.
— Je te présente Lucas, dit Serge. Il va nous donner un coup de main à partir de maintenant.
À suivre...
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