C’est pour vous...
Sophie tenait le tabac-presse avec son mari depuis près de vingt-cinq ans. Le commerce se trouvait au centre du village, un local un peu sombre qui sentait le tabac froid, le papier journal et le café trop long. Ils s'étaient rencontrés jeunes, à vingt-deux et vingt-quatre ans. À l'époque, ils étaient insatiables. Ils baisaient partout : dans la voiture, dans l'arrière-boutique encore en travaux, le soir après la fermeture, parfois même pendant que le rideau n'était pas complètement baissé. Ils aimaient les jeux, les regards, les interdits. Puis les enfants étaient arrivés. Trois.
Les années avaient passé. Les journées s'étaient allongées, les soirées raccourcies. Leur sexualité s'était lentement éteinte, plus par fatigue et habitude que par désintérêt. Aujourd'hui, ils se touchaient rarement. Un baiser distrait le matin, parfois une main sur sa hanche le soir devant la télé. Ça faisait des mois qu'ils n'avaient pas vraiment fait l'amour. Sophie avait rangé ce désir quelque part, comme on range une vieille photo au fond d'un tiroir.
Elle avait cinquante-deux ans. Le corps avait changé : seins lourds, ventre moins ferme, hanches larges et généreuses marquées par les grossesses. Elle s'habillait simplement, pull noir un peu moulant, jean, cheveux châtains relevés en chignon négligé. Derrière le comptoir, elle était devenue une figure familière du village. Personne ne la regardait vraiment comme une femme.
Du moins, c'est ce qu'elle croyait...
Ça avait commencé un lundi.
Ils étaient entrés en milieu d'après-midi. Deux jeunes hommes. Sophie les avait à peine remarqués au début. Lucas, dix-neuf ans, cheveux châtains en bataille, yeux verts insolents, s'était arrêté près du rayon des journaux. À côté de lui, Théo, dix-huit ans, plus mince, cheveux blonds foncés, air encore un peu adolescent, restait légèrement en retrait, les mains dans les poches.
Ils n'avaient presque rien acheté. Un paquet de chewing-gum, une bouteille d'eau. Mais Sophie avait senti leurs regards. Pas des regards de clients. Des regards qui s'attardaient sur sa poitrine, sur la courbe de ses hanches, sur son cul quand elle se baissait pour attraper un paquet de cigarettes en bas du rayon.
Ils revinrent le mardi.
Puis le mercredi.
Toujours à peu près à la même heure, quand son mari n'était pas là. Ils traînaient plus longtemps. Lucas s'appuyait parfois nonchalamment contre le comptoir, le sourire en coin, et lui posait des questions anodines. Théo rougissait dès qu'elle croisait son regard bleu clair. Sophie commençait à être troublée. Elle se surprenait à choisir un pull un peu plus près du corps le matin. À vérifier son chignon dans le petit miroir de l'arrière-boutique. Elle se disait que c'était ridicule.
Ils avaient l'âge de ses fils. Et pourtant, chaque fois qu'ils entraient, une petite chaleur sourde lui montait dans le bas-ventre. Le jeudi, ils restèrent presque vingt minutes. Lucas avait feint de s'intéresser aux magazines du rayon du fond. Sophie l'avait vu jeter plusieurs coups d'œil vers le coin des revues coquines, celui dont son mari s'occupait toujours et qu'elle évitait soigneusement. Le vendredi après-midi, son mari était reparti faire une course.
Le magasin était calme. Sophie rangeait des paquets de cigarettes quand la porte s'ouvrit. Ils étaient là, tous les deux. Lucas marchait devant, les mains dans les poches, ce sourire insolent déjà collé au visage. Théo le suivait de près, les oreilles légèrement roses, le regard déjà posé sur elle.
Ils se dirigèrent directement vers le rayon des revues coquines. Sophie sentit son cœur s'accélérer. Quelques minutes plus tard, Lucas revint vers le comptoir. Il posa un magazine sur le zinc. Sophie baissa les yeux pour le scanner… et vit la couverture.
Une femme mature, la cinquantaine bien marquée, allongée sur un lit. De chaque côté d'elle, deux jeunes hommes. L'un lui tenait un sein, l'autre avait une main sur sa cuisse. Le corps de la femme ressemblait trop au sien : seins lourds, ventre un peu mou, hanches larges. Une chaleur brutale lui monta dans le ventre.
— 6,50 euros, dit-elle d'une voix trop basse. Lucas tendit un billet, reprit sa monnaie, puis repoussa lentement le magazine vers elle.
— Gardez-le ! Sophie releva la tête, surprise.
— C'est pour vous ! ajouta-t-il avec son sourire en coin.
Derrière lui, Théo rougit jusqu'aux oreilles, mais il souriait aussi. Les deux éclatèrent d'un petit rire nerveux, provocateur, et sortirent sans attendre sa réponse. La porte se referma. Sophie resta seule, le magazine encore posé devant elle sur le comptoir. L'image de la couverture était là, sous ses yeux, et les mots de Lucas résonnaient : C'est pour vous.
Son cœur battait trop fort. Entre ses cuisses, une humidité qu'elle n'avait pas sentie depuis longtemps s'était installée. Elle ne savait plus si elle était vexée, troublée, ou les deux à la fois.
La journée passa. Les clients se succédèrent, les conversations banales, les paquets de cigarettes, les grattages, les journaux. Sophie répondait automatiquement, le sourire professionnel collé au visage. Mais l'image de la couverture ne la quittait pas. Chaque fois qu'elle fermait les yeux une seconde, elle revoyait cette femme, allongée entre deux jeunes hommes.
Vers dix-neuf heures, le magasin se vida enfin. Elle rangea la caisse, compta la monnaie, éteignit les néons un par un. Puis elle baissa le rideau métallique. Le bruit lourd et familier résonna dans le silence.
Pour la première fois, Sophie eut envie d'aller vers le rayon des magazines coquins. Elle n'avait jamais osé regarder directement leurs couvertures. C'était le domaine de son mari. Elle passait toujours devant sans s'attarder, comme si ce coin n'existait pas. Ce soir, ses pas la portèrent malgré elle jusqu'au fond du magasin. Les rayons étaient encore éclairés par la lumière de secours. Les magazines étaient alignés, plastifiés. Des corps jeunes, lisses, parfaits. Puis ceux avec des femmes plus âgées. Sophie s'arrêta.
Elle regarda le magazine que Lucas lui avait laissé, encore posé sur le côté du comptoir. Elle retourna le chercher. Ses doigts tremblaient légèrement.
D'un geste net, elle arracha le blister. Le plastique tomba par terre. Elle resta immobile une seconde, le magazine nu entre les mains, comme si elle venait de franchir une ligne invisible. Puis elle l'ouvrit. Les pages étaient glacées, brillantes. Les images s'enchaînaient sans pudeur. La même femme, nue, prise sous tous les angles. Tantôt à genoux entre les deux garçons. Tantôt allongée sur le dos, les jambes largement écartées. On voyait tout, un plaisir cru, assumé.
Sophie tourna les pages lentement. Son souffle s'était fait plus court. Elle sentait la chaleur lui monter au visage, puis descendre plus bas, entre ses jambes. Ses cuisses se serrèrent d'elles-mêmes. Elle n'avait pas eu un désir aussi net depuis des années.
Elle s'appuya légèrement contre le rayon, le magazine ouvert entre ses mains. Seule, au milieu du magasin fermé. Les images défilaient. Elle s'attarda sur une double page : la femme à quatre pattes, un jeune homme derrière elle, l'autre devant, sa bite entre ses lèvres. La femme regardait l'objectif.
Sophie eut l'impression que ce regard la visait. Une humidité s'était installée dans sa culotte. Elle en eut honte et, en même temps, elle ne put s'empêcher de continuer à feuilleter. Elle n'avait plus conscience du temps.
Au bout d'un long moment, elle referma le magazine d'un coup sec. Son cœur battait trop fort. Elle reposa le magazine sur le rayon, parmi les autres, comme si de rien n'était. Le blister déchiré, elle le froissa et le glissa dans sa poche.
Debout au milieu de l'allée, elle resta immobile. La tension ne s'en allait pas. Elle avait envie. Envie d'être regardée comme ça. Envie d'être touchée comme ça. Envie d'être cette femme sur les photos. Et cette envie la dégoûtait presque autant qu'elle l'excitait.
Sophie passa une main sur son visage, tenta de se reprendre. Elle traversa le magasin dans le noir, et sortit par la porte de derrière.
Elle tourna la clé dans la serrure, rangea son trousseau, et s'engagea dans la rue. À chaque pas, elle sentait le frottement de sa culotte contre elle. Et à chaque pas, le trouble recommençait.
À suivre...
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