Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
mon amour, ses amours. — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
mon amour, ses amours.
Chapitre 2
Amour
L'amour ! Je le découvrais dans sa merveilleuse totalité. Je me sentais un homme plein, serein, délicieusement accompli. Je me promenais sur un nuage, au-dessus des autres, comme un oiseau qui se permet de toiser les évènements du bas monde sans danger, sans aucun risque d'être atteint dans son bonheur d'avoir pu s'élever à un niveau insoupçonné.
Il me semblait devenir un homme bon. L'amour de Selena enlevait de mon cœur l'animosité qu'il avait pu abriter. J'étais patient, serviable, attentionné, d'une humeur gaie en tout temps. Mon patron me trouvait peut-être quelques fois un peu dans la lune, mais il comprenait et ne m'en tenait pas rigueur.
J'avais même perdu ma répulsion instinctive pour Raphy. Je le soupçonnais d'être lui-même amoureux de Selena et une forme de pitié me poussait à me montrer bienveillant à son égard. Le pauvre ! Comme il devait souffrir.
Et les autres ? Tous devaient souffrir ! Comment pouvait il en être autrement ? Comment ne pas aimer Selena ?
Je ne pouvais m'empêcher de penser que mon bonheur, si merveilleux, si pur, était unique. J'étais donc le seul à vraiment vivre. Les autres, au mieux, ne s'en rendaient pas compte ou alors devaient dépérir de jalousie. Heureusement, mon orgueil me poussait vers la bonté et quoique je me sente privilégié, je croyais ne pas m'en venter. Je réalisais alors mal que mon attitude pouvait paraître condescendante et irritante.
Les événements allaient se charger de me ramener sur terre. Voilà la menace qu'un jour Raphy me lança au visage.
Sur le coup, je me contentais d'arborer un air surpris. Pourquoi me disait il ça ? N'étais je pas prévenant et amical avec lui ?
C'était au cours de « perspectives », auquel Selena ne participait pas. Il était assis derrière moi et je crois que les personnages enlacés que je griffonnais devaient trop ressembler à mes ébats avec Selena pour que Raphy puisse le supporter. Pourtant, Selena aussi était charmante avec lui. Ils riaient souvent de bon cœur et j'en aurais été très peiné si elle ne m'avait pas maintes fois démontré son amour. Je comprenais néanmoins avec peine comment elle pouvait apprécier ce type.
Enfin ! il était donc derrière moi et c'est son chuchotement qui me fit l'effet d'un frisson ; un bien désagréable frisson.
—Si tu crois qu'elle t'aime à ce point, tu te fiches le doigt dans l'œil ! dit-il simplement, d'un ton neutre qui m'irrita au plus haut point.
Je réagis, comme bien souvent, au quart de tour.
—Ce n'est pas parce que tu es jaloux que tu dois salir notre bonheur. Je ne comprends pas pourquoi Selena t'apprécie mais moi, elle m'aime, lui rétorquai je d'un ton virulent.
—Les événements se chargeront de te ramener à ta place. Retiens bien ce que je te dis. Tu ne pourras pas comprendre, se contenta-t-il d'ajouter sur ce même ton détaché.
Je ne mis pas longtemps à retrouver le sourire. Selena viendrait chez moi le soir. Comment ne pas être heureux à cette idée ? Mais cette petite altercation me semblait malgré tout avoir obscurci mon soleil.
Bien que je fusse totalement absorbé par mon amour, j'avais réussi à me faire un ami.
Ivan était né ici. Il avait grandi dans cette ville qu'il connaissait comme sa poche. Il semblait vivre sur une autre planète. Une planète de philosophe ou je ne sais trop. Ses cheveux mi longs accentuaient son air d'artiste. Sa discussion donnait toujours l'impression de pousser la réflexion à fond. Il torturait son esprit pour faire la joie de celui des autres. Une joie quelque peu fatigante à la longue. J'avais parfois de la peine à le suivre et c'est précisément, je crois, cette dissonance qui nous rapprochait.
Il était souvent avec Camille, une petite brune un peu rondelette dont la timidité semblait effacer la mienne. Sa présence me rassurait. Son visage irradiait une sorte de douceur mystérieuse. Une douceur qui me troublait car je devinais qu'elle ne devait être qu'une façade. Mais je devais divaguer. Je me mettais à penser comme Ivan, à penser un monde dans lequel rien n'était simple, rien n'était acquis. Avec eux, je devais sortir de ma vision manichéenne de la société.
Ce soir-là j'avais congé et Selena m'avait proposé, pour changer, d'aller boire un verre avec Ivan et Camille. J'avais accepté à contrecœur tant il m'impatientait de me retrouver seul avec elle.
Nous nous retrouvâmes, malgré moi, devant le flamand bleu ; un bar sympa, très prisé des étudiants du quartier.
Selena, comme à son habitude se montra très à l'aise. Elle avait le chic pour détendre l'atmosphère. Son tempérament simple, chaleureux et enjoué adoucissait sa beauté intimidante. Ça la rendait irrésistible !
—Qu'est ce que vous pensez de Mme Abril ? commença-t-elle ?
—Elle est au top ! s'écria presque Camille.
Son ton me surprit. Ce n'était pas dans ses habitudes de se montrer si impulsive.
Bien-sûr, Ivan contrasta cet élan spontané.
—C'est une femme admirable qui connaît bien son sujet, bien qu'il me semble parfois que sa passion supplante ses qualités techniques. Quoique en y réfléchissant, c'est probablement cette dernière qui est le terreau de son art. Cela étant, on pourrait supposer que…
Selena le coupa en pouffant de rire.
—Tu te noies dans un verre d'eau mon pauvre Ivan. Ne peux-tu simplement accueillir tes émotions ? Qu'est ce que ça te fait d'assister à ses cours, de l'entendre parler ? Je ne devrais peut-être pas vous le dire mais je la trouve très excitante. Elle est tellement inspirante. Tu ne t'en plains pas hein Oli ?
J'étais un peu gêné qu'elle dise ça. J'avais l'impression que ma bulle d'intimité se trouvait soudainement exposée au grand jour.
—Je… non… en effet !
—Allez ! Ne te fais pas plus timide que tu ne l'es, me lança-t-elle en m'embrassant sur la joue. Tu es trop mignon.
Camille nous interrompit d'un air grave.
—Vous allez vous moquer mais je trouve Mme Abril merveilleuse, tellement… euh, enfin je veux dire elle vraiment au top mais j'ai un peu peur d'aller à son cours. Je crains qu'elle ne m'oblige à poser pour vous.
—Mais non ! tu ne risques rien. Elle ne pourra jamais faire ça. Elle n'en a pas le droit, retorqua Ivan. En même temps, Kant nous dirait que le droit n'est là que pour assurer la coexistence des libertés de chacun et donc…
—Je sais ! Mais pas comme ça. Je crois que si elle le décidait elle pourrait m'imposer sa volonté.
Selena la regardait d'un air intéressé.
—Serait-ce si terrible ? Ça peut être particulièrement excitant de laisser quelqu'un nous imposer sa volonté.
A l'instant je fus presque choqué de ce propos. Et puis, en réfléchissant, je me dis que d'une certaine façon c'était bien ce qui se passait entre moi et Selena. J'étais bien incapable de contrer sa volonté et je croyais pouvoir me laisser trainer au bout du monde en sa compagnie.
—D'ailleurs, ma douce Camille, je te propose un exercice pour que tu puisses surmonter cet état qui te rend si nerveuse, poursuivit elle. Demain, elle va probablement nous demander quel thème nous voulons aborder puisque nous avons fini de dessiner les muscles saillants de Raphy.
Elle me regarda un instant d'un air rieur.
—Tu n'as d'ailleurs pas rendu hommage à son anatomie, hein Oli ! Ce n'est pas bien, tu dois surmonter tes ressentiments, gloussa-t-elle.
—Demain donc, nous lui proposerons de faire un duo féminin. Ça devrait plaire à l'assemblée. Qu'en pensez-vous les mecs ?
—J'ai toujours considéré qu'Aphrodite n'était qu'un pâle modèle si nous devions vous la comparer. Et Botticelli lui-même n'aurait su vous rendre grâce. Heureusement qu'il ne vous a pas connu, le pauvre, il aurait perdu la raison, s'amusa Ivan.
Camille rougit quand même un peu et Selena lui envoya un baiser avec la main.
J'étais quant à moi déjà jaloux. Jaloux de penser que d'autres mâles pourraient jouir de la beauté de mon amour.
La nuit qui suivi enleva toutes les ombres qui s'étaient formées ce jour. Le corps et l'esprit transcendés par nos étreintes, je m'endormis à côté de Selena en me disant naïvement que l'amour donne parfois l'illusion d'être compliqué.
Doute
—Je remercie vivement Raphy qui a accepté de poser pour nous. Vous avez pu appréhender la difficulté de dessiner un corps d'homme, commença Mme Abril.
—Souvent les hommes de votre âge se contentent d'ailleurs de modèles féminins, comme si l'érotisme pouvait se passer de la moitié de l'humanité. L'anatomie masculine comporte ses particularités et même si votre trait est précis, il ne s'agit pas simplement de reproduire l'image que vous avez. Pour ceci, prenez une photo. Non ! Faites preuve de nuance. Un trait marqué soulignera la puissance, la force brute, l'animalité. Changez de crayon, usez de vos doigts, peu importe ! Toutes les techniques sont bonnes. Le dessin érotique doit proposer une émotion. Ou plutôt, une émotion doit s'imposer, nous troubler. Je remercie donc Raphy de s'être prêté au jeu.
Elle applaudit à trois reprises avant de continuer.
—Nous pourrions d'ailleurs demander à un modèle moins musclé de se proposer. Le potentiel érotique d'un corps ne se mesure pas à sa masse musculaire. Un ventre bedonnant, des poils et des rides peuvent envouter l'esprit tout aussi intensément. N'oubliez pas que c'est lui qui procure l'émotion et que c'est elle qui interprète l'œuvre. C'est pour ceci que vous devez travailler les émotions et pas simplement reproduire un modèle.
Un silence inhabituel suivi cette tirade. Mme Abril nous relança.
—Eh bien ! Qu'allons nous faire aujourd'hui ? Que proposez vous ?
—Nous nous portons volontaire pour un duo Camille et moi.
C'était Selena et cette parole noua mon estomac.
-Très bien ! vous comprendrez néanmoins que votre duo devra comporter un aspect érotique.
—Tout à fait. Nous en avons discuté et c'est pour ça que nous vous proposons des changements de poses réguliers.
—Ah ! très bien ! Je ne pensais pas déjà entamer les difficultés qu'impose le mouvement dans un dessin, mais soit.
—Et si cela ne vous dérange pas nous poserons entièrement nues.
Un murmure et quelques sifflements rapidement contenus par Mme Abril jaillirent dans la salle.
—Vous êtes sûres ? Sachez que poser nu n'est pas donné à tout le monde. Il faut pour cela beaucoup de calme et de confiance en soi.
—Nous en avons beaucoup discuté et nous sommes prêtes.
—Soit ! Je m'adresse également à l'assemblée pour lui signifier que nous sommes dans un cours et qu'il s'agit ici de dessin érotique et non pornographique, me fais-je bien entendre ?
Après un acquiescement teinté d'empressement de la plupart de mes collègues, je vis avec consternation Selena et Camille descendre devant l'auditoire et commencer à se dévêtir.
Je devais avoir des yeux exorbités ou je ne sais quelle expression désapprobatrice lorsque Selena croisa mon regard et m'envoya un clin d'œil en me soufflant discrètement un baiser. Mme Abril n'en perdit pas une miette et ses sourcils se froncèrent d'un air interrogateur.
Alors que Camille semblait hésitante, Selena se retrouva rapidement nue et décontractée. La toison foncée de son pubis marquait un contraste troublant avec sa chevelure. Ses yeux brillants en amande étincelaient mystérieusement. Camille semblait crispée à son côté. Elle portait ses mains devant son sexe jusqu'à ce que Selena lui prenne la main. Elle sembla se décontracter à ce contact. Elles se regardèrent et Camille finit par rendre à Selena le sourire lumineux qu'elle lui proposait.
Sans aucune indication de Mme Abril, elles se dirigèrent vers une grande table sur laquelle Camille s'assit. Ses bourrelets formaient plusieurs plis sur son ventre. Elle se tenait de profil en rapport à l'auditoire. Son surpoids ne gâchait rien à son charme. Je pense même qu'il devait en être la nature. Mais mes yeux n'étaient que pour Selena.
Elle s'approcha de Camille, se glissa, toujours debout, entre les jambes de son amie et après avoir déposé un baiser qui fit frémir l'assemblée sur ses lèvres elle mit sa tête sur l'épaule de son amie afin que son visage nous fît face. Leurs bras enlacèrent leurs corps et malgré l'intensité de la scène ou plutôt à cause d'elle, je ne frémis pas. Je bouillais. Une tornade de sensations et de sentiments me bouleversaient. Je n'en pris pas moins mon crayon et tentais de les dessiner.
Mme Abril ne pérorait pas contrairement à son habitude et je ne sentis sa présence que lorsqu'elle se trouva à quelques centimètres de moi.
—Quelle dureté ! Est-ce vraiment ce que cette scène vous inspire Olivier ?
Je dus bafouiller quelques mots car je vis sur son visage un demi sourire que mon air grave éteignit aussitôt.
—Que se passe-t-il Olivier ? Vous n'avez pas l'air dans votre assiette.
—Non Mme. Il n'y a rien. Je suis juste un peu fatigué. Je vais recommencer.
Au moment ou je tournais ma page pour reprendre, nos modèles changèrent de position. Selena se laissa doucement tomber à genoux en laissant sa tête disparaître entre les jambes de Camille. Cette dernière s'allongea sur la table, relevant les jambes pour les laisser à son tour retomber sur les épaules et le dos de son amie.
Une tension phénoménale crispait l'assemblée. J'aurais juré, en voyant Camille se mordre les lèvres, que Selena ne se contentait pas de se maintenir entre ses jambes. Personne ne pouvait néanmoins voir son visage.
C'en était trop ! je lançais mon crayon plus que je ne le lâchais pour bondir hors de l'auditoire, le cerveau en ébullition.
L'amour ! Je le découvrais dans sa merveilleuse totalité. Je me sentais un homme plein, serein, délicieusement accompli. Je me promenais sur un nuage, au-dessus des autres, comme un oiseau qui se permet de toiser les évènements du bas monde sans danger, sans aucun risque d'être atteint dans son bonheur d'avoir pu s'élever à un niveau insoupçonné.
Il me semblait devenir un homme bon. L'amour de Selena enlevait de mon cœur l'animosité qu'il avait pu abriter. J'étais patient, serviable, attentionné, d'une humeur gaie en tout temps. Mon patron me trouvait peut-être quelques fois un peu dans la lune, mais il comprenait et ne m'en tenait pas rigueur.
J'avais même perdu ma répulsion instinctive pour Raphy. Je le soupçonnais d'être lui-même amoureux de Selena et une forme de pitié me poussait à me montrer bienveillant à son égard. Le pauvre ! Comme il devait souffrir.
Et les autres ? Tous devaient souffrir ! Comment pouvait il en être autrement ? Comment ne pas aimer Selena ?
Je ne pouvais m'empêcher de penser que mon bonheur, si merveilleux, si pur, était unique. J'étais donc le seul à vraiment vivre. Les autres, au mieux, ne s'en rendaient pas compte ou alors devaient dépérir de jalousie. Heureusement, mon orgueil me poussait vers la bonté et quoique je me sente privilégié, je croyais ne pas m'en venter. Je réalisais alors mal que mon attitude pouvait paraître condescendante et irritante.
Les événements allaient se charger de me ramener sur terre. Voilà la menace qu'un jour Raphy me lança au visage.
Sur le coup, je me contentais d'arborer un air surpris. Pourquoi me disait il ça ? N'étais je pas prévenant et amical avec lui ?
C'était au cours de « perspectives », auquel Selena ne participait pas. Il était assis derrière moi et je crois que les personnages enlacés que je griffonnais devaient trop ressembler à mes ébats avec Selena pour que Raphy puisse le supporter. Pourtant, Selena aussi était charmante avec lui. Ils riaient souvent de bon cœur et j'en aurais été très peiné si elle ne m'avait pas maintes fois démontré son amour. Je comprenais néanmoins avec peine comment elle pouvait apprécier ce type.
Enfin ! il était donc derrière moi et c'est son chuchotement qui me fit l'effet d'un frisson ; un bien désagréable frisson.
—Si tu crois qu'elle t'aime à ce point, tu te fiches le doigt dans l'œil ! dit-il simplement, d'un ton neutre qui m'irrita au plus haut point.
Je réagis, comme bien souvent, au quart de tour.
—Ce n'est pas parce que tu es jaloux que tu dois salir notre bonheur. Je ne comprends pas pourquoi Selena t'apprécie mais moi, elle m'aime, lui rétorquai je d'un ton virulent.
—Les événements se chargeront de te ramener à ta place. Retiens bien ce que je te dis. Tu ne pourras pas comprendre, se contenta-t-il d'ajouter sur ce même ton détaché.
Je ne mis pas longtemps à retrouver le sourire. Selena viendrait chez moi le soir. Comment ne pas être heureux à cette idée ? Mais cette petite altercation me semblait malgré tout avoir obscurci mon soleil.
Bien que je fusse totalement absorbé par mon amour, j'avais réussi à me faire un ami.
Ivan était né ici. Il avait grandi dans cette ville qu'il connaissait comme sa poche. Il semblait vivre sur une autre planète. Une planète de philosophe ou je ne sais trop. Ses cheveux mi longs accentuaient son air d'artiste. Sa discussion donnait toujours l'impression de pousser la réflexion à fond. Il torturait son esprit pour faire la joie de celui des autres. Une joie quelque peu fatigante à la longue. J'avais parfois de la peine à le suivre et c'est précisément, je crois, cette dissonance qui nous rapprochait.
Il était souvent avec Camille, une petite brune un peu rondelette dont la timidité semblait effacer la mienne. Sa présence me rassurait. Son visage irradiait une sorte de douceur mystérieuse. Une douceur qui me troublait car je devinais qu'elle ne devait être qu'une façade. Mais je devais divaguer. Je me mettais à penser comme Ivan, à penser un monde dans lequel rien n'était simple, rien n'était acquis. Avec eux, je devais sortir de ma vision manichéenne de la société.
Ce soir-là j'avais congé et Selena m'avait proposé, pour changer, d'aller boire un verre avec Ivan et Camille. J'avais accepté à contrecœur tant il m'impatientait de me retrouver seul avec elle.
Nous nous retrouvâmes, malgré moi, devant le flamand bleu ; un bar sympa, très prisé des étudiants du quartier.
Selena, comme à son habitude se montra très à l'aise. Elle avait le chic pour détendre l'atmosphère. Son tempérament simple, chaleureux et enjoué adoucissait sa beauté intimidante. Ça la rendait irrésistible !
—Qu'est ce que vous pensez de Mme Abril ? commença-t-elle ?
—Elle est au top ! s'écria presque Camille.
Son ton me surprit. Ce n'était pas dans ses habitudes de se montrer si impulsive.
Bien-sûr, Ivan contrasta cet élan spontané.
—C'est une femme admirable qui connaît bien son sujet, bien qu'il me semble parfois que sa passion supplante ses qualités techniques. Quoique en y réfléchissant, c'est probablement cette dernière qui est le terreau de son art. Cela étant, on pourrait supposer que…
Selena le coupa en pouffant de rire.
—Tu te noies dans un verre d'eau mon pauvre Ivan. Ne peux-tu simplement accueillir tes émotions ? Qu'est ce que ça te fait d'assister à ses cours, de l'entendre parler ? Je ne devrais peut-être pas vous le dire mais je la trouve très excitante. Elle est tellement inspirante. Tu ne t'en plains pas hein Oli ?
J'étais un peu gêné qu'elle dise ça. J'avais l'impression que ma bulle d'intimité se trouvait soudainement exposée au grand jour.
—Je… non… en effet !
—Allez ! Ne te fais pas plus timide que tu ne l'es, me lança-t-elle en m'embrassant sur la joue. Tu es trop mignon.
Camille nous interrompit d'un air grave.
—Vous allez vous moquer mais je trouve Mme Abril merveilleuse, tellement… euh, enfin je veux dire elle vraiment au top mais j'ai un peu peur d'aller à son cours. Je crains qu'elle ne m'oblige à poser pour vous.
—Mais non ! tu ne risques rien. Elle ne pourra jamais faire ça. Elle n'en a pas le droit, retorqua Ivan. En même temps, Kant nous dirait que le droit n'est là que pour assurer la coexistence des libertés de chacun et donc…
—Je sais ! Mais pas comme ça. Je crois que si elle le décidait elle pourrait m'imposer sa volonté.
Selena la regardait d'un air intéressé.
—Serait-ce si terrible ? Ça peut être particulièrement excitant de laisser quelqu'un nous imposer sa volonté.
A l'instant je fus presque choqué de ce propos. Et puis, en réfléchissant, je me dis que d'une certaine façon c'était bien ce qui se passait entre moi et Selena. J'étais bien incapable de contrer sa volonté et je croyais pouvoir me laisser trainer au bout du monde en sa compagnie.
—D'ailleurs, ma douce Camille, je te propose un exercice pour que tu puisses surmonter cet état qui te rend si nerveuse, poursuivit elle. Demain, elle va probablement nous demander quel thème nous voulons aborder puisque nous avons fini de dessiner les muscles saillants de Raphy.
Elle me regarda un instant d'un air rieur.
—Tu n'as d'ailleurs pas rendu hommage à son anatomie, hein Oli ! Ce n'est pas bien, tu dois surmonter tes ressentiments, gloussa-t-elle.
—Demain donc, nous lui proposerons de faire un duo féminin. Ça devrait plaire à l'assemblée. Qu'en pensez-vous les mecs ?
—J'ai toujours considéré qu'Aphrodite n'était qu'un pâle modèle si nous devions vous la comparer. Et Botticelli lui-même n'aurait su vous rendre grâce. Heureusement qu'il ne vous a pas connu, le pauvre, il aurait perdu la raison, s'amusa Ivan.
Camille rougit quand même un peu et Selena lui envoya un baiser avec la main.
J'étais quant à moi déjà jaloux. Jaloux de penser que d'autres mâles pourraient jouir de la beauté de mon amour.
La nuit qui suivi enleva toutes les ombres qui s'étaient formées ce jour. Le corps et l'esprit transcendés par nos étreintes, je m'endormis à côté de Selena en me disant naïvement que l'amour donne parfois l'illusion d'être compliqué.
Doute
—Je remercie vivement Raphy qui a accepté de poser pour nous. Vous avez pu appréhender la difficulté de dessiner un corps d'homme, commença Mme Abril.
—Souvent les hommes de votre âge se contentent d'ailleurs de modèles féminins, comme si l'érotisme pouvait se passer de la moitié de l'humanité. L'anatomie masculine comporte ses particularités et même si votre trait est précis, il ne s'agit pas simplement de reproduire l'image que vous avez. Pour ceci, prenez une photo. Non ! Faites preuve de nuance. Un trait marqué soulignera la puissance, la force brute, l'animalité. Changez de crayon, usez de vos doigts, peu importe ! Toutes les techniques sont bonnes. Le dessin érotique doit proposer une émotion. Ou plutôt, une émotion doit s'imposer, nous troubler. Je remercie donc Raphy de s'être prêté au jeu.
Elle applaudit à trois reprises avant de continuer.
—Nous pourrions d'ailleurs demander à un modèle moins musclé de se proposer. Le potentiel érotique d'un corps ne se mesure pas à sa masse musculaire. Un ventre bedonnant, des poils et des rides peuvent envouter l'esprit tout aussi intensément. N'oubliez pas que c'est lui qui procure l'émotion et que c'est elle qui interprète l'œuvre. C'est pour ceci que vous devez travailler les émotions et pas simplement reproduire un modèle.
Un silence inhabituel suivi cette tirade. Mme Abril nous relança.
—Eh bien ! Qu'allons nous faire aujourd'hui ? Que proposez vous ?
—Nous nous portons volontaire pour un duo Camille et moi.
C'était Selena et cette parole noua mon estomac.
-Très bien ! vous comprendrez néanmoins que votre duo devra comporter un aspect érotique.
—Tout à fait. Nous en avons discuté et c'est pour ça que nous vous proposons des changements de poses réguliers.
—Ah ! très bien ! Je ne pensais pas déjà entamer les difficultés qu'impose le mouvement dans un dessin, mais soit.
—Et si cela ne vous dérange pas nous poserons entièrement nues.
Un murmure et quelques sifflements rapidement contenus par Mme Abril jaillirent dans la salle.
—Vous êtes sûres ? Sachez que poser nu n'est pas donné à tout le monde. Il faut pour cela beaucoup de calme et de confiance en soi.
—Nous en avons beaucoup discuté et nous sommes prêtes.
—Soit ! Je m'adresse également à l'assemblée pour lui signifier que nous sommes dans un cours et qu'il s'agit ici de dessin érotique et non pornographique, me fais-je bien entendre ?
Après un acquiescement teinté d'empressement de la plupart de mes collègues, je vis avec consternation Selena et Camille descendre devant l'auditoire et commencer à se dévêtir.
Je devais avoir des yeux exorbités ou je ne sais quelle expression désapprobatrice lorsque Selena croisa mon regard et m'envoya un clin d'œil en me soufflant discrètement un baiser. Mme Abril n'en perdit pas une miette et ses sourcils se froncèrent d'un air interrogateur.
Alors que Camille semblait hésitante, Selena se retrouva rapidement nue et décontractée. La toison foncée de son pubis marquait un contraste troublant avec sa chevelure. Ses yeux brillants en amande étincelaient mystérieusement. Camille semblait crispée à son côté. Elle portait ses mains devant son sexe jusqu'à ce que Selena lui prenne la main. Elle sembla se décontracter à ce contact. Elles se regardèrent et Camille finit par rendre à Selena le sourire lumineux qu'elle lui proposait.
Sans aucune indication de Mme Abril, elles se dirigèrent vers une grande table sur laquelle Camille s'assit. Ses bourrelets formaient plusieurs plis sur son ventre. Elle se tenait de profil en rapport à l'auditoire. Son surpoids ne gâchait rien à son charme. Je pense même qu'il devait en être la nature. Mais mes yeux n'étaient que pour Selena.
Elle s'approcha de Camille, se glissa, toujours debout, entre les jambes de son amie et après avoir déposé un baiser qui fit frémir l'assemblée sur ses lèvres elle mit sa tête sur l'épaule de son amie afin que son visage nous fît face. Leurs bras enlacèrent leurs corps et malgré l'intensité de la scène ou plutôt à cause d'elle, je ne frémis pas. Je bouillais. Une tornade de sensations et de sentiments me bouleversaient. Je n'en pris pas moins mon crayon et tentais de les dessiner.
Mme Abril ne pérorait pas contrairement à son habitude et je ne sentis sa présence que lorsqu'elle se trouva à quelques centimètres de moi.
—Quelle dureté ! Est-ce vraiment ce que cette scène vous inspire Olivier ?
Je dus bafouiller quelques mots car je vis sur son visage un demi sourire que mon air grave éteignit aussitôt.
—Que se passe-t-il Olivier ? Vous n'avez pas l'air dans votre assiette.
—Non Mme. Il n'y a rien. Je suis juste un peu fatigué. Je vais recommencer.
Au moment ou je tournais ma page pour reprendre, nos modèles changèrent de position. Selena se laissa doucement tomber à genoux en laissant sa tête disparaître entre les jambes de Camille. Cette dernière s'allongea sur la table, relevant les jambes pour les laisser à son tour retomber sur les épaules et le dos de son amie.
Une tension phénoménale crispait l'assemblée. J'aurais juré, en voyant Camille se mordre les lèvres, que Selena ne se contentait pas de se maintenir entre ses jambes. Personne ne pouvait néanmoins voir son visage.
C'en était trop ! je lançais mon crayon plus que je ne le lâchais pour bondir hors de l'auditoire, le cerveau en ébullition.
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