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Lettres du front — Chapitre 1 · Jean à Louise
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Lettres du front
Chapitre 1 · Jean à Louise
Ma chère Louise,
Voilà plusieurs jours que je veux t’écrire, et chaque soir la nuit me tombe dessus avant que j’aie pu trouver un coin de papier sec. Mais ce soir, malgré le vent qui souffle dans la tranchée, malgré le grondement du canon qui ne cesse jamais, j’ai trouvé un instant pour me retirer dans un abri et te parler un peu, comme si j’étais près de toi.
Ici, tout est gris, tout est froid, tout est sale. On vit comme des taupes, dans la terre mouillée. Le jour, le ciel est lourd de fumée et de pluie ; la nuit, le ciel est rouge, éclairé par les obus qui tombent sans fin. Je ne sais même plus quel jour on est. Le temps n’a plus de sens, il se mesure seulement aux relèves et aux marmites.
Je voudrais te dire que je vais bien, que tout cela n’est pas si terrible, mais tu sais bien que je ne saurais te mentir. Il y a des moments où j’ai peur, Louise, peur comme un enfant. Quand les Allemands bombardent nos lignes, la terre tremble sous nos pieds, et on ne sait pas si le prochain obus tombera sur toi ou à deux mètres plus loin. Et pourtant, au milieu de tout cela, je pense à toi, à nos petits, et c’est cela qui me tient droit.
Je me souviens encore du jour où je suis parti. Tu tenais les enfants dans les bras, et tu essayais de sourire, mais je voyais bien tes yeux brillants. J’entends encore la voix de Paul qui me demandait : « Papa, tu reviendras bientôt ? » J’ai dit oui, sans savoir quand, sans savoir si… Mais je dois tenir ma promesse. Je reviendrai, Louise. Il le faut.
Ici, dans la tranchée, on parle souvent de nos femmes, de nos maisons, des champs. C’est ce qui nous rattache à la vie. Le camarade André, un gars du Lot, me dit souvent : « Quand on reverra nos femmes, on ne les laissera plus seules une minute ! » Et il rit, avec ses dents toutes noires de boue. Ces rires, tu sais, ils sont notre arme contre la folie. Sans eux, on deviendrait des bêtes.
La dernière lettre que j’ai reçue de toi date du 20 janvier. Je l’ai relue au moins cent fois. Tu me disais que les enfants avaient eu la grippe, mais qu’ils allaient mieux. Je t’imaginais, veillant près d’eux la nuit, leur posant la main sur le front, comme tu le faisais pour moi quand j’étais malade. Ces images, je les garde au fond de moi comme un trésor. Ici, un mot de toi, c’est comme un peu de lumière dans l’obscurité.
Ah, si tu pouvais voir nos vies ici ! Tu ne croirais pas que des hommes peuvent vivre ainsi. On dort dans la boue, on mange du pain dur et du singe (c’est notre nom pour la viande en boîte). On ne se lave presque plus. L’eau manque pour tout. Nos vêtements sont pleins de poux, et la peau nous démange sans cesse. Certains jours, j’ai l’impression de ne plus être un homme, mais un morceau de terre qui respire.
Et pourtant, malgré tout cela, on s’accroche. On s’accroche parce qu’on ne veut pas que la France meure, parce qu’on veut que nos enfants puissent grandir libres, sous un ciel de paix. Quand je pense à Paul et à Lucie, à leurs rires, à leurs petites mains dans les tiennes, je me dis que je tiens entre mes doigts une part de leur avenir. Alors, je serre les dents et je continue.
Tu sais, Louise, il y a aussi de la beauté ici, parfois. Le matin, quand le brouillard se lève sur le no man’s land, tout semble figé, comme si la guerre faisait une pause pour reprendre son souffle. Les arbres déchiquetés ressemblent à des fantômes, mais dans la lumière grise, on croirait voir des prières s’élever. Un jour, un merle s’est posé sur le parapet, juste à côté de moi. Il a chanté, tout doucement, comme s’il ne savait pas qu’il était en enfer. Je me suis dit alors que la vie, malgré tout, trouve toujours un chemin.
J’ai reçu ton colis hier, le pain, le bout de fromage, et surtout ton écharpe. Elle sent encore un peu ton parfum. Les camarades se sont moqués de moi quand je l’ai mise autour du cou : « Regarde-moi ce veinard, il a une femme qui pense à lui ! » Ils rient, mais je sais qu’ils t’envient, car beaucoup n’ont plus personne qui les attend. Ton écharpe me tient chaud la nuit, mais plus encore, elle me rappelle que je ne suis pas seul au monde.
Tu disais, dans ta lettre, que tu allais prier pour moi. Continue, ma douce, continue de prier. Ici, on prie tous, même ceux qui ne croyaient plus à rien. Dans le vacarme des obus, on murmure le nom de Dieu, ou celui d’une femme, c’est tout un. Peut-être que c’est la même chose, après tout : une espérance, un refuge.
Je t’écris à la lueur d’une bougie qui vacille. Autour de moi, les hommes dorment, roulés dans leurs manteaux. Certains gémissent dans leur sommeil. D’autres parlent à voix basse, appellent leur mère, leur femme. Ce sont des bribes d’humanité qui flottent au-dessus de la boue. Quand on y pense, c’est fou comme la guerre fait ressortir le meilleur et le pire des hommes.
Je ne veux pas t’inquiéter, mais je préfère te dire la vérité. Nous avons perdu beaucoup de camarades ces derniers jours. Le régiment a été décimé. Le capitaine dit qu’il faut tenir, coûte que coûte, mais parfois je me demande combien de temps un homme peut tenir avant de se briser. Si un jour je ne peux plus t’écrire, ne pleure pas trop longtemps, ma Louise. Dis-toi que je suis tombé pour quelque chose de plus grand que moi, et que mon dernier souffle aura été pour toi et les enfants. Mais tant que mes mains pourront tenir un fusil, et tant qu’il me restera un souffle de vie, je lutterai pour revenir.
Je rêve souvent, la nuit, de notre maison. Je revois la cuisine, la grande table de bois, les rideaux que tu as cousus toi-même. Je revois Paul qui court dans le jardin, et Lucie qui ramasse les fleurs du chemin. J’entends ta voix m’appeler : « Jean, le repas est prêt ! » Et je me réveille avec les larmes aux yeux, parce que tout cela me semble si loin, si fragile. Mais ces rêves, même cruels, sont ce qui me fait tenir.
Dis aux enfants que leur papa pense à eux chaque jour. Dis à Paul qu’il doit être fort, qu’il doit aider sa maman et veiller sur sa petite sœur. Dis à Lucie que je garde dans mon cœur son dernier dessin , celui avec le grand soleil et la maison rouge. Je le porte sur moi, dans ma poche, à côté de ton portrait.
Parfois, entre deux attaques, on parle de l’après. On s’imagine les jours de paix. Moi, je rêve de revenir à la ferme, de sentir l’odeur du blé, de retrouver la douceur du vent dans les champs. J’aimerais qu’un jour, quand tout cela sera fini, on parte tous les quatre au bord de la rivière, comme avant. On s’assiéra dans l’herbe, et je raconterai aux enfants les histoires d’un autre temps, celui où leur père vivait dans la boue pour que le monde soit libre.
Mais je ne veux pas que la guerre prenne tout de nous, Louise. Ne laisse pas la peur ni le chagrin t’envahir. Continue de vivre, de rire, de chanter. Fais que la maison reste pleine de vie. Quand je reviendrai, je veux y retrouver le parfum du pain chaud, le bruit du feu dans la cheminée, et ton sourire.
Je sais que tu dois te battre, toi aussi, à ta manière. La guerre n’est pas seulement ici. Elle est aussi là-bas, dans les foyers vides, dans les champs que les femmes cultivent seules, dans les cœurs qui attendent. Tu es courageuse, ma Louise, plus que tu ne crois. Ton courage est ma force.
Je t’aime, mon amour. Je t’aime comme au premier jour, et plus encore, car la distance et la peur ont creusé en moi une place immense que toi seule remplis. Si tu savais comme ton souvenir me protège… Quand les obus tombent, quand la nuit devient folle, je ferme les yeux et je t’imagine. Je revois ton visage, et la peur s’enfuit.
Il me semble parfois que nous ne faisons plus qu’un, toi là-bas, moi ici. Nos cœurs battent ensemble à travers le temps et la guerre. Peut-être est-ce cela, l’amour véritable : une présence qui survit à tout, même à la mort.
Je vais m’arrêter, ma chère Louise. L’officier vient de dire qu’on nous relèvera demain à l’aube. Nous irons un peu plus loin, sans doute vers Douaumont. Le danger sera grand, mais je pars le cœur apaisé, parce que je t’ai écrit. Ces mots, c’est ma prière, mon serment.
Garde cette lettre, je t’en prie. Si elle te parvient, lis-la les soirs de chagrin, pour que tu sentes que je suis là, tout près, dans chaque souffle de vent, dans chaque flamme du foyer.
Je t’aime, Louise. Dis aux enfants que leur père les embrasse tendrement. Et toi, mon amour, garde confiance. La guerre finira, et ce jour-là, je reviendrai vers toi, les bras pleins de fatigue, mais le cœur plein d’amour.
Ton mari qui t’aime plus que tout,
Jean
Jean
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Commentaires ()
Donc grand MERCI
Je suis sûrement l'un des rares auteurs qui ne fera sans doute jamais dans la zoo ou l'inceste.
À mon sens oui. Cette histoire a sa place ici puisque la guerre en elle-même reste incapable de réduire l'amour et le romantisme à néant.