Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Des tourments et des vers — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Des tourments et des vers
Chapitre 1
Environ 4 600 mots - 15 à 20 minutes de lecture
- L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn
Célèbre vers tiré de "La légende des siècles", de Victor Hugo
- Quelle culpabilité me rongeait, quel crime macbethien
Macbeth" est une pièce de William Shakespeare où Lady Macbeth, rongée par la culpabilité, sombre peu à peu dans la paranoïa — voire la folie — après avoir participé à un régicide
avais-je commis ? Pourquoi ce vers de Hugo me hantait-il ainsi ? Il tournait, encore et encore, dans mon crâne. Il revenait, minute après minute, heure après heure, jour après jour. Lancinant, persistant, récidivant, constant. Usant, éreintant, exténuant.
Saoulant.
Allais-je finir comme Schumann, obsédé par la note "la" qu'il entendait sans cesse, et qui l'a conduit vers l'aliénation
Authentique !
? Quelle idée atroce ou quelle pensée sordide essayait de se manifester au travers de ce vers qui bouclait sans fin dans ma tête ? Je marchais sous la pluie. Mes lunettes dégoulinaient, je n'avais pas pris soin de les retirer. Je ne les essuyais pas non plus, ça ne servait à rien : les gouttes reviendraient, tout le temps, sans se lasser, plus opiniâtres que cette phrase qui m'assaillait à chaque pas. Une main autour de mon col pour le tenir fermé, l'autre à mon épaule pour maintenir en place les deux bretelles de mon petit sac à dos accroché que d'un seul côté , j'avançais sur le trottoir, dans une semi-obscurité, les lumières des vitrines et des réverbères luttant contre la nuit qui s'était installée depuis une heure. Ma veste ne me protégeait plus de l'eau ni du froid depuis longtemps déjà ; les gouttes me trempaient jusqu'aux os mais qu'importe ! Arpentant en solitaire le pavé de cette grande ville sans âme, personne ne me gênait dans ma progression. La populace était devant son téléviseur en tain de regarder un jeu débilisant, en train de besogner bobonne, de corriger le petit dernier à coups de martinet fatigué par les années. Les personnes courageuses qui affrontaient la nuit et les éléments se comptaient sur les doigts d'une seule main d'un vieil ébéniste
Laquelle main compte souvent moins de cinq doigts
. Elles devaient probablement rentrer chez elles après un cinq-à-sept crapuleux avec la secrétaire du patron ou le beau gosse qui distribue le courrier interne. Le monde est noir, et tous se fichent de tous
Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte - Albert Cohen
. Nous ne sommes que des boules de billard, ballotées au gré des chocs contre un bord, une autre boule, une queue. Les plus chanceuses tombent dans un trou et terminent leur vie seules, au fond d'un gouffre sombre et froid. Les nuages, au-dessus de mes cheveux mouillés, étaient gris : ils n'avaient même pas le courage d'être couleur de suie, pour s'accorder à mon humeur, les lâches ! Ils me pissaient dessus avec un malin plaisir, je le sentais. Tout était fait pour m'emmerder, même la météo.
J'avais rempli mon contrat avec Maslow
La hiérarchie des besoins de Maslow est souvent représentée sous la forme d'une pyramide, avec les besoins les plus importants et les plus fondamentaux en bas, et le besoin d'accomplissement de soi au sommet. Cf. Wikipdédia pour plus d'explications
: je respirais, je bouffais, je ch…, je dormais, et même je jouissais de temps à autre. Et quand je ne me faisais pas saucer par les foudres d'Éole et Zeus, j'avais un abri, de la chaleur, un matelas. Comme aurait dit l'autre, "C'était déjà beaucoup ; c'était peu"Encore du Victor Hugo. Cette fois-ci, c'est dans "Les misérables"
.- L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn -
Cette putain de phrase était gravée dans ma cervelle, et refusait de plier les gaules. Je continuais ma progression, chaque enjambée me rapprochait du cabinet de ma psy. J'allais devoir lui parler de Victor Hugo, de Robert Ludlum qui m'avait mis sur la voie de ce vers dans le premier roman que j'avais lu de lui dix ans auparavant, de mon dernier repas, de mon dernier orgasme — lointain et solitaire —, de ma procrastination maladive, envahissante, handicapante. De ma connerie invalidante qui me fait passer à côté du second degré et réfléchir à l'envers, de ma mémoire défaillante, de mes amours inexistantes, de mon absence totale de sens commun. J'allais devoir parler, parler, parler. Elle allait mmhh-mmhh-ter, mmhh-mmhh-ter, mmhh-mmhh-ter. J'allais tenter des associations merdiques. Caïn… K1… K9… "kay nine"… brigade cynophile
Les brigades cynophiles, ou canines, sont souvent surnommées "K9" en anglais ("canine" se prononçant "kai naïne")
… chien… Tiens ? "Chien" et "Caïn" ont la même initiale et la même postitiale (oui, même pas peur d'inventer des mots !), marrant.- L'œil était dans la tombe, et regardait le chien -
Je vais tordre le cou à cet alexandrin
Le plier, en faire de la pâtée pour chien.
L'ayant modifié, je serai plus tranquille
Et pourrai m'adonner à des choses futiles.
Je vais tordre le cou à cet alexandrin
Le plier, en faire de la pâtée pour chien.
L'ayant modifié, je serai plus tranquille
Et pourrai m'adonner à des choses futiles.
La porte cochère montrait le bout de son nez. Une fois devant, j'ai composé les quatre chiffres du digicode. Pénétrant le grand porche sombre et froid, j'ai noté que, bien qu'à l'abri des éléments, le sol était assez humide. Pas trempé, mais quand même humide. Des gens étaient passés ici, avaient foulé les pavés, secoué leur parapluie, projetant çà et là des gouttelettes de pluie, des chiens rentrant de balade s'étaient ébroués, et la légère pente avait permis à toute cette eau de s'étaler un peu, plutôt que de stagner.
C'était lugubre, clos, écrasant. Au lieu d'être apaisant, au lieu de nous rassurer, de nous protéger par un cocon, au lieu d'un asile salvateur des agressions des gens, des intempéries, du balai incessant des sirènes d'ambulance, des klaxons des impatient·es, des motos pétaradantes, au lieu de tout cela, l'effet inverse se produisait : le contraste brusque entre l'extérieur si vivant et cet espace clos saisissait par son calme (relatif), son atmosphère presque obscure, son odeur éteinte (plus de pots d'échappement, plus de murs couverts de pisse canine). Plutôt qu'un utérus cosy, douillet, réconfortant, au contraire l'endroit sinon angoissait, du moins intriguait et était loin de rassurer.
Un cocaïnomane en manque allait-il m'agresser avec un vieux couteau rouillé par le sang de ses précédentes victimes ? Un séduisant Ted Bundy
Tueur en série des années 70 qui savait fort bien s'adresser aux caméras des journalistes et avait un certain charme et charisme
allait-il m'entraîner dans un coin sombre pour me trucider ? Dexter allait-il me punir pour ce crime oublié et que mon alexandrin obsédant cherchait à faire remonter à la surface ? J'ai fait deux pas, juste deux… et un éclair lumineux d'une puissance terrible a effacé tout ce qui m'entourait, m'enveloppant sans un bruit dans un no wo·man's land irréel : était-ce la foudre ? un accident vasculaire cérébral ? le bout du tunnel avec Anubis, Zeus, Yaweh, le Grand Architecte au bout ? des aliens qui venaient m'enlever pour me "sonder" et me relâcher dans quelques jours, sans aucun souvenir de cette abduction ? un nerf coincé entre Atlas et Axis
Atlas et Axis sont les deux premières vertèbres cervicales
qui, pincé, provoquait des flashes lumineux ?- = - = - = -
Sortant difficilement du coaltar, avec une vague nausée et très légère céphalée, j'ai d'abord fait un check-up mental de mes fonctions, tel l'auto-diagnostique d'un robot qui démarre : langue pâteuse, pas de douleur particulière si ce n'est la tête lourde, pas de gêne respiratoire. Un peu mal aux yeux ; physiquement, en fait. Aux globes oculaires. L'éclair en était-il la cause ? Quant à mon environnement, aucun bruit à l'entour ; il y avait de la lumière qui me semblait éblouissante mais cette impression était probablement due à mes pupilles encore fort dilatées. Je reposais sur de l'herbe. J'ai reconnu "l'odeur du dehors", cette fragrance cousine éloignée du pétrichor
Odeur de la terre après la pluie
: l'air campagnard ou forestier, qui m'était peu familier, me sautait aux narines. Fonctions olfactives : check. Une très légère brise me caressait le visage, faisait vibrer le duvet de mes avant-bras, nus. Herbe + odeurs végétales + vent = dehors. Mais dehors sur l'herbe, sèche de surcroît alors qu'il avait plu — certes par intermittence — mais globalement la plupart du temps depuis plusieurs jours, c'était pour le moins bizarre. Me redressant à demi, lentement car un peu dans le schwarz, j'essayais de comprendre où j'étais, comment j'avais atterri là, ce qu'il était passé après ce formidable éclair aveuglant. Ne portant pas de montre, je n'avais aucune notion de l'heure. La poche arrière de mon pantalon était désespéramment vide, et mon sac n'était pas là. Le soleil était haut dans le ciel, donc on était en journée, ni le matin, ni le soir… mais je ne pouvais en déduire plus. Stressant, très stressant pour une personne chronomaniaque comme moi. Est-ce que je rêvais ? Boaf, impossible de savoir. Combien de fois ai-je été avec la certitude absolue que je ne rêvais pas, alors que si ? Bon, mais là, je le sentais bien : ce n'était pas un songe. Mais les autres fois aussi, je le savais. Alors…
Autour de moi, de l'herbe, presqu'à perte de vue. Quelques arbres épars, un bois ou une forêt, en divers endroits de l'horizon. L'herbe sur laquelle je reposais était bien grasse et verte, moyennement haute. Le truc, c'est qu'elle n'était écrasée nulle part, sauf sous moi. J'étais au centre d'un mini crop circle qui avait ma forme allongée. J'avais donc débarqué du ciel, ou alors "on" avait déposé mon corps inanimé là il y a bien longtemps. Combien de temps met de l'herbe à se redresser ? Cinq minutes, cinq heures ?
J'avais un peu soif. Cela expliquait peut-être pourquoi j'avais la bouche sèche. Ou pas. Depuis quand n'avais-je pas bu ?
- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux
Phrase issue de la pièce "Caligula", d'Albert Camus
- Tiens ? Maintenant c'était Camus qui me venait en tête. Hugo et l'œil réprobateur de son Abel devaient être en vacances. Tant mieux. Caligula me susurrait cette phrase et pour la première fois j'ai noté que ce n'était pas un dodécasyllabe, à un pied près : allais-je perdre une syllabe à chaque nouvelle citation qui surgirait out of the blue dans ma caboche ? Une peau de chagrin
Le roman "La peau de chagrin", de Honoré de Blazac, est chronologiquement l'un des premiers romans se réclamant du fantastique dans la littérature française. Dans celui-ci, Raphaël de Valentin trouve une "peau de chagrin" qui, capable de réaliser les vœux de qui la possède, voit également sa taille réduire à chaque fois qu'on y recourt. Et lorsque la peau se termine, ainsi s'achève la vie de son propriétaire
qui s'amenuise en fonction de … en fonction de quoi ? Je n'avais même pas fait de souhait !- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux -
Ce vers, dès que je l'avais lu lorsque nous avions étudié "Caligula" en cours, m'avait beaucoup plu. Il m'avait fait de l'œil. De l'œil…
- L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn -
Punaise ! Les vacances ont été de courte durée ! Je ne savais pas si je préférais l'empereur romain devenu fou ou le fratricide biblique pour m'assaillir avec leur phrase à répétition. Au moins, le premier me changeait du second qui m'obnubilait depuis de trop nombreux jours. Pendant des années, j'avais retenu "Les hommes meurent et ne sont pas heureux". J'avais éludé le pronom personnel. Ce n'est qu'assez récemment que, au hasard de mes pérégrinations sur la Toile, j'avais repéré mon erreur. Camus pouvait reposer en paix, j'avais fini de le trahir. Traduttore tradittore
Proverbe italien indiquant que toute traduction trahit forcément les mots d'origine
- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux -
Qu'avait voulu dire Caligula ? Qu'en était-il de sa folie à lui ? L'avait-il provoquée afin de se guérir de son malheur ? L'avait-il invoquée afin de ne plus souffrir ? L'avait-il feinte pour assouvir ses envies, seules parades ponctuelles et éphémères à sa profonde mélancolie suite à la mort de Drusilla
Drusilla, sœur (et probablement amante) de Caligula, est morte à vingt-et-un ans, provoquant le désespoir empreint de folie de son frère
, son ennui si présent ? Des questions, des questions et encore des questions. Chaque question prenait quelques secondes à poser. Chaque réponse, quand elle existait, prenait plusieurs minutes pour s'exprimer. Et pour certaines de ces interrogations, probablement toute une vie de réflexion pour pouvoir obtenir une réponse. La vie paraît longue quand on survit, mais trop courte pour la comprendre. Aragon nous l'avait dit : "Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard". Tel est le fardeau de la conscience… J'étais debout, au milieu de nulle part. Je devais décider de la direction à prendre. Je pouvais aussi rester sur place, bien sûr. Ici ou ailleurs, quelle différence ? Trois-cent-soixante degrés s'offraient à moi. Mais lequel choisir ? C'était si pénible, de faire un choix, de risquer, d'oser. Déjà savoir si je bougeais ou si je restais ici. Ensuite, le cap à suivre si j'optais pour la seconde solution. C'était déjà trop. J'ai fini par me rasseoir. Il n'a pas fallu longtemps pour que je m'allonge. Finalement, il s'était passé moins d'une minute entre mon éveil, me mettre debout, et mon retour à la station horizontale.
Le ciel était bleu. Pas forcément d'un bleu éclatant ni d'un bleu d'été en pleine Camargue, c'est-à-dire dénué de pollution lumineuse ou particulaire. Non, il était d'un bleu un peu terne, presque pâlichon. Bien que haut dans le ciel, comme je l'ai dit plus tôt, le soleil n'était pas plus éblouissant que ça. Je l'avais en mire. J'étais sur le dos, les mains croisées derrière la tête, juste au-dessus de la nuque. Et il ne me cramait pas les rétines. Encore un truc bizarre… Le sol bien sec après des jours de pluie, l'herbe droite, et maintenant un astre solaire qui ne me ruinait pas le neunœil. Je souriais de dépit, me demandant quelle serait la prochaine surprise.
Le sol allait peut-être s'ouvrir sous dos mon pour m'engloutir. Ou encore le "soleil" que je voyais irait se casser la gueule et se fracasser au sol car finalement ce n'était qu'un spot accroché à un dôme peint en bleu céruléen. Un peu à la Truman show. Il y avait encore la possibilité d'un nuage de criquets, traversant la lande et me bouffant au passage. Le pied d'un Gargantua grand comme une Tour Eiffel qui m'écrase comme une fourmi. L'équipe qui a monté ce prank délirant qui débarque pour m'expliquer que les caméras sont là, là et là. Un raz-de-marée venu des forêts à l'horizon qui m'engloutit dans un formidable brouhaha tonitruant. Tant qu'à choisir, j'opterais bien pour le prank. Mais choisit-on vraiment, dans la vie ? Spinoza
Philosophe néerlandais du XVIIe siècle adepte du déterminisme : tout événement, quel qu'il soit, a toujours une cause
croyait le savoir. Moi, je le sais : on ne choisit pas, on ne choisit jamais. Nous ne sommes que des boules de billard. Le libre arbitre n'est qu'une illusion. Nous ne choisissons jamais. Jamais…- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux -
Ce vers n'était même pas une proposition logique, avec prémices et conclusion. Avec une hypothèse et une déduction. Rien que l'on pouvait triturer, tenter de contrer, de tordre, pour en faire de la bouillie intellectuelle et conclure ce que l'on voulait, pourvu que l'on ait assez de perfidie pour perdre son auditeur et le convaincre du contraire, usant d'arguments fallacieux et autres sophismes vicieux. Non, cette sentence assénée par Caligula/Camus n'est qu'un constat, une description factuelle. Deux propositions liées par une conjonction de coordination que l'on peut entendre comme une liaison arbitraire ou non. Ce "et" est la clef de cette phrase. On pourrait remplacer pratiquement chaque mot par son équivalent, le sens profond n'en changerait pas. Remplacez "Les hommes" par "L'humain", "meurent" par "crève", et cætera. Mais ce "et" central donne toute sa saveur, tout son sens à cette saillie de Caligula.
Mais alors, que penser de l'épectase
Mort survenant au moment de l'orgasme
de Félix FaureAuthentique !
, alors ? Il est mort heureux, non ? Quand la petite mortPériphrase signifiant "orgasme"
mène à la grande, c'est peut-être le seul cas où cette assertion n'est pas juste. J'en parlerai à Camus, on verra ce qu'il me répondra. En attendant, voilà bien cinq minutes que j'étais là, à m'écouter penser. Ou une heure ? Putain, sans montre, ni portable pour me donner l'heure, j'étais vraiment à poil. Quelque chose en moi me disait que l'on s'attendait (qui ça, "on" ?) à ce que je me dirige vers un des bois à l'horizon. Ou que, par esprit de contradiction, je leur tourne le dos pour partir dans la direction opposée. J'avais très envie, donc, de ne pas bouger. De rester à attendre. Mais cette solution n'avait que peu de débouché : à moins que quelqu'un ne vienne, il n'allait pas se passer grand-chose.
J'ai pensé à la série La Brea
La Brea est un quartier de Los Angeles. La série "La Brea" conte l'histoire d'une faille sismique qui s'ouvre dans le quartier éponyme, engouffrant quelques dizaines de personnes. Celles-ci se réveillent quelques heures plus tard, au même endroit, mais douze-mille ans plus tôt.
: avais-je chu dans l'Amiens de l'Âge de Pierre ? Allais-je voir se pointer mes ancêtres hirsutes, sales et vêtu·es de peaux de bête ? Cette idée était ridicule ! Comment pouvais-je me laisser aller à penser des inepties de ce genre ? Comme quoi il n'y avait pas que "les jeux débilisants à la télé" que je raillais précédemment qui appauvrissaient les neurones. Encore que, me réveiller au milieu de nulle part, dans un endroit qui semblait loin, très loin de mon point de départ — que ce soit dans l'espace ou le temps, vu que le sol était sec — était tellement incongru que la survenue d'idées saugrenues n'était pas totalement absurde. Finalement, j'ai repris la station verticale, comme Homo Erectus avant moi. Une fois debout, fermant les yeux, j'ai tourné sur moi-même. Pas trop vite pour ne pas perdre l'équilibre. Après quelques tours, j'ai cessé, puis ai recommencé dans l'autre sens. Et encore deux ou trois fois le même manège, avec une petite pause entre chaque, le temps de laisser à mon oreille interne retrouver un peu de stabilité. Toujours les yeux fermés, j'ai fait une bonne dizaine de pas en ligne droite (enfin, j'espérais) puis, ouvrant les yeux, j'ai regardé en arrière pour voir si je partais droit : les traces de mes pieds étaient à peu près rectilignes, bien. J'ai refait face à l'horizon pour voir où cela me menait. Apparemment, je visais une orée un peu plus petite que les autres. J'ai entamé la marche vers ce but.
La distance était difficile à évaluer, surtout que j'avais jamais eu à faire ce type d'exercice. Franchement, on aurait pu me dire qu'il y avait un ou dix kilomètres, je n'aurais pas pu argumenter. Attendez, réfléchissons un peu. La définition de la lieue, qui valait environ quatre kilomètres à la fin du Moyen-Âge, était : la distance où portaient les yeux à hauteur d'homme (et que les femmes puissent bien aller crever !) sur un terrain plat et dégagé. De nos jours, avec une taille d'environ dix ou quinze centimètres supérieures, d'après Thalès on pouvait espérer que le regard porte à … 5 ou 6 % plus loin, soit deux ou trois-cents mètres. Pfff, peanuts. Bon alors si je voyais les bois, c'est qu'ils étaient à moins de quatre kilomètres d'ici. Mettons trois quarts d'heure de marche si je ne lambinais pas trop.
- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux -
J'avançais vers le bois, continuant à me demander ce que je foutais là. Une autre idée m'est venue à l'esprit : et si j'avais oublié dix ans de ma vie ? Et si je venais brusquement de me réveiller, après une bonne sieste tranquillou au milieu d'un pré, ayant perdu dix ans de souvenirs, le dernier étant inexplicablement celui où j'arrivais chez ma psy… J'ai stoppé net mon pas tant cette pensée était dérangeante. J'ai regardé immédiatement mes mains : elles me semblaient "normales", comme la dernière fois que je les avais vues quand je déambulais dans la rue pour me rendre à ma séance. Que n'avais-je mon portable pour voir si mon visage était ridé ? Je portais les mêmes vêtements, sauf la veste, qui avait disparu. Enfin, cela semblait les mêmes vêtements. Mes chaussures étaient sèches, mes fringues aussi. C'était bien mes chaussures, et celles que j'avais mises le matin-même — si nous n'avions pas changé de jour. Alors, ce n'était peut-être pas dix ans mais dix jours, qui avaient sauté.
Cette théorie était pour le moment la moins improbable de tout ce qui m'était monté au cerveau. Un ch'tit coup d'amnésie rétrograde, dû à un accident ischémique transitoire localisé et circonscrit. Restait à savoir combien de temps j'avais perdu, et si je retrouverais ces souvenirs envolés. Autre supposition : ce trou noir était peut-être provoqué par un traumatisme psychologique, trauma que mon inconscient cherchait à effacer. Mmmh… Encore beaucoup de questions, peu de réponses. J'ai repris la marche.
Punaise, l'horizon semblait reculer. Ou stagner. Je n'avais toujours pas de notion du temps, j'aurais dû compter mes pas. Combien de minutes avais-je marché ? Cinq, dix minutes ? Dix minutes sur la quarantaine prévue, ça faisait un quart. Est-ce que le bois était plus près, plus qu'à trois kilomètres ? Semblait-il plus gros à mes yeux car plus proche ? Je n'arrivais pas à me décider. Le sol n'avait pas changé, en tout cas : de l'herbe mi-haute, un peu drue. De l'herbe de pré, de pâturage. Pas du gazon anglais en tout cas. J'ai à nouveau regardé en arrière, sans m'arrêter cette fois. De ce que je voyais, le sillon que j'avais tracé en marchant formait une très légère courbe. Apparemment, je penchais à gauche. Était-ce dû à mon intérêt pour le socialisme, à un problème d'oreille interne, à une jambe gauche un peu plus courte que la droite, à une déviation du bassin, au fait que je ne visais pas toujours le même point au loin ? Même si le grand Albert avait proposé à l'humanité entière que "tout est courbe"
Albert Einstein a proposé en 1915 sa théorie de la relativité ; une des particularité de ce modèle est que les corps suivent naturellement des géodésiques (que l'on peut assimiler à des courbes pour simplifier) et qu'en gros, "il n'y a pas de ligne droite"
, sur quelques centaines de mètres on pouvait raisonnablement considérer une telle distance comme une portion de droite.- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux -
Le temps que l'on passe à se demander si l'on est heureux·se, on ne le passe pas à être heureux·e. Au mieux, moins malheureux·e car, concentré·e sur son mal-être, on en occulte un peu les raisons pour rester dans le constat. Peut-être que de se savoir malheureux·e, c'est déjà un pas pour se sortir de la noirceur… Docteur, procédez à une nombrilectomie, s'il vous plaît ! Même sans anesthésiant. C'est si pénible et éreintant de passer son temps à s'admirer ce trou inutile dès la seconde où il apparaît, vestige d'une symbiose rompue. Que dis-je, une symbiose, un parasitage !
Nouvelle pensée : en fait, j'étais sur un voyage initiatique, provoqué par Siddhartha (les moins pédant·es d'entre vous l'auraient nommé Bouddha) qui devait me mener à la Sagesse. Cette demi-heure de marche, sans personne d'autre que moi-même, avait pour but de m'apporter calme, sérénité et paix intérieure. Tout ceci n'était qu'un rêve, et au terme de ce songe, j'allais m'éveiller plus sage que les plus sages d'entre les Sages. Était-ce prétentieux de s'imaginer qu'en trente ou quarante minutes, j'atteindrais les sommets de la plénitude, alors que les plus grands philosophes ont mis une vie entière pour finalement s'y casser les dents ? Oui, ça l'était. Mais ça n'empêchait en rien la possibilité de sa réalisation, n'est-ce pas ?
Bref, j'avais commencé à compter mes pas. Déjà, ça m'aidait à arrêter à penser de la merde. Ensuite, cela représentait un réel intérêt. Car si effectivement, j'avançais sans avancer, je pouvais peut-être considérer un peu plus sérieusement la possibilité d'un rêve. Pouvais-je me forcer à passer en rêve lucide ? Est-ce que… STOP ! Less thinking, more counting!
- Oh combien de marins, combien de capitaines
Premier vers du poème "Oceano nox", de Victor Hugo
- Tiens, Totor était reviendu ? Avec son océan de nonos
Pauvre calembours, probablement fait et refait à l'envi, mais imaginé par yours, truly
! Bon, ce vers avait au moins le mérite que je n'avais pas grand-chose à en dire, je n'allais pas le triturer dans tous les sens pour en tirer quelque chose. Ce n'est pas une phrase, il n'y a pas de prédicatC'est grosso modo un "groupe verbal", mais "prédicat", ça pète, non ?
; il y a peu à en dire, tiré de son contexte. Et son contexte, je ne l'avais pas. J'avais dû lire le poème il y a une dizaine d'années (ou vingt, si j'avais perdu dix ans avec mon A.V.C./A.I.T./amnésie rétrograde) et je ne m'en souvenais pas. J'estimais ma foulée à soixante-dix centimètres, mettons trois pas pour deux mètres. Deux-mille-cinq-cents mètres nous donnait un peu moins de quatre-mille pas. J'allais donc compter jusqu'à quatre-mille ? Sérieusement ?
Pourquoi ce vers ? Je n'avais pas d'attachement particulier à la mer, aux bateaux. Pas de marins dans mon arbre généalogique, enfin, de ce que j'en connaissais. Pas vraiment d'aversion pour la chose nautique, mais disons que j'étais plutôt craintive du mal de mer. Deux mauvaises expériences à quatre et six ans avaient laissé des traces. J'avais depuis eu l'occasion de reprendre le bateau, j'estime à une petite quinzaine de fois, et n'avais jamais été malade. Mais ces deux traversées de mon enfance, avec des gens partout autour vomissant tripes et boyaux, avaient profondément marqué ma jeune personne. Je n'avais pas non plus une folle admiration pour Hugo. Certes, je lui reconnaissais un talent de poète et de conteur (qui ne le faisait pas, à part cette dérangée de Marie Laforêt ?
Authentique !
), mais ce n'était pas mon modèle en fait. Quitte à choisir, j'aurais opté pour Lamartine et son merveilleux Un seul être vous manque et toute est dépeuplé issu de son poème si mélancolique et tellement beau L'isolement. Compter ses pas en divaguant n'était pas un exercice aisé pour moi. Mon pauvre neurone était fortement sollicité, et je comptais "en gros". J'essayais, dans la mesure du possible, de ne pas trop fixer mon but, afin de constater s'il grossissait — et donc se rapprochait — ou non. Mais en même temps, je devais quand même garder le cap. Je jetais des coups d'œil furtifs, afin de me rassurer sur mon orientation, me forçant à ne pas trop analyser l'image et garder en tête la taille du bois telle que je l'avais vraiment observée pour la dernière fois. Il me fallait une référence, un étalon, et je ne pouvais compter que sur ma mémoire.
J'aurais pu continuer à jongler avec la géométrie et, en tendant mon bras, "mesurer" la taille des arbres en regardant entre mon index et mon pouce. Mais la mesure était trop imprécise. Et puis, j'en avais marre de tout calculer. Ça n'était pas pressé au point de devoir absolument estimer la distance. En comptant mes pas, j'avais déjà un métrage intéressant. Si, à deux-mille pas, rien n'avait changé, il serait peut-être temps de réfléchir à noter l'espace entre mes doigts en pointant l'horizon. Et pour l'instant, ce moment n'était pas encore arrivé.
- Oh combien de marins, combien de capitaines -
La vitesse des bateaux, telle la journée d'une prostituée, se compte en nœuds
Hi hi hi !
. Les marins et les capitaines de Hugo, sur leurs gallions, vaisseaux, goélettes, navires, embarcations, devaient filer à bien plus de nœuds que moi. Eux, sur cet océan d'herbe et de végétation rase en tout genre, seraient arrivés depuis longtemps. Ils auraient jeté l'ancre, et noué les amarres aux premiers troncs voici vingt minutes au moins. Je… CRAC ! Le même éclair que celui que j'avais reçu dans le porche de ma psy venait de me frapper, accompagné cette fois-ci d'un vacarme tellement fort que je l'ai ressenti jusque dans mon estomac, me donnant immédiatement un puissant haut-le-cœur !
Je m'éveillai alors, en sueur, dans mon lit et en position assise. Et sur le point de vomir. J'étais à nouveau moi, loin de ce monde onirique, de ma jeunesse et de mon quart de siècle, passés depuis près de cinquante ans. Il était 06:24, à peine trois minutes de plus que la dernière fois que j'avais regardé l'heure…
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Commentaires ()
.
Ces notes étaient du premier degré, à l'exception d'une paire, qui se voulaient humoristiques :
- océan de nonos
- se compte en nœuds
J'ai bien aimé les notes (nombreuses), je me suis demandé un moment si c'était du premier ou du second degré... mais je crois avoir la réponse :D
Je retiendrai ce vers d'Aragon (que je connaissais mais sur lequel je ne m'étais pas vraiment arrêté jusqu'alors) : "le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard". Plus j'avance dans la vie plus je saisis sa vérité.
J'aimais beaucoup Hugo étant jeune mais il a tellement été prolifique que je partage parfois l'avis de Marie Laforêt (qui me manque, elle, bien plus que Totor Hugo...)
Merci.
Bravo !
Merci.
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