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✦ tounet777 Le goüt de la haine XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le goüt de la haine — Chapitre 10

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le goüt de la haine

Chapitre 10

Chapitre 10
Les mois ont continué de filer, inexorables, emportant avec eux les dernières traces de l'hiver et laissant place à un printemps timide, puis à un été brûlant, puis à un automne doré, et enfin à un nouvel hiver. Le temps ne s'arrête jamais, même quand le cœur voudrait qu'il le fasse.
Un an et demi s'est écoulé depuis notre retour à la ferme. Et ce matin, tout bascule à nouveau.
Le téléphone sonne très tôt. Trop tôt. Je suis encore à moitié endormi, le corps de Loukas chaud contre le mien sous la couette épaisse. Je tends le bras, décroche sans regarder. La voix du notaire est grave, presque brisée.
— Milan… Je suis vraiment désolé. Votre père s'est suicidé cette nuit en prison.
Le monde s'effondre.
Je reste figé, le téléphone collé à l'oreille, incapable de respirer. Loukas se réveille immédiatement, sentant que quelque chose ne va pas. Il se redresse, me prend dans ses bras avant même que je puisse prononcer un mot. Je lâche le téléphone. Il tombe sur le matelas. Je m'effondre contre lui, le visage enfoui dans son cou, et les sanglots arrivent, violents, déchirants, comme si tout le chagrin accumulé depuis le pont explosait d'un seul coup.
Mon père est mort. Il s'est pendu avec un drap dans sa cellule. Seul. Sans un mot pour personne. Sans un regard pour moi.
Loukas me serre de toutes ses forces, même si sa cicatrice le fait encore souffrir parfois. Il caresse mes cheveux, embrasse mon front, mes tempes, mes joues mouillées de larmes. Il ne dit rien pendant de longues minutes. Il me laisse pleurer. Il me laisse hurler contre sa peau. Il me laisse tout évacuer.
— Je suis là… murmure-t-il enfin, la voix cassée. Je suis là, mon amour. Je ne te lâche pas.
Je pleure pendant des heures. Je pleure pour mon père qui n'a jamais pu me regarder pendant le procès. Je pleure pour Boris qui est mort à cause d'une balle que je n'ai pas tirée. Je pleure pour toutes ces années de haine qui ont fini par tout détruire. Loukas reste avec moi tout le jour. Il annule tout. Il me tient dans ses bras, il me fait boire de l'eau, il me force à manger un peu. Il me berce comme un enfant.
Le soir, nous allons nous promener près du petit étang. Le soleil se couche, teintant l'eau d'or et de rose. Nous nous asseyons sur le banc en bois que nous avons fabriqué ensemble. Loukas passe son bras autour de mes épaules. Je pose ma tête contre lui.
— Il n'a jamais réussi à me pardonner, dis-je d'une voix brisée. Même à la fin.
— Ce n'était pas à toi qu'il devait pardonner, répond doucement Loukas. C'était à lui-même.
Nous restons là jusqu'à la nuit tombée, enlacés, silencieux, à écouter le vent dans les saules.
Les semaines qui suivent sont un mélange étrange et douloureux de tristesse profonde et de petits bonheurs quotidiens.
Nous embauchons définitivement Thomas à la ferme. C'est un jeune homme calme, sérieux, qui ne juge pas. Il s'occupe des vaches le matin, aide aux travaux, et commence même à sourire quand il nous voit nous embrasser discrètement dans la grange. Sa présence allège notre charge et nous permet de respirer un peu.
Loukas essaie une dernière fois de contacter son père. Un soir, il prend son portable, s'isole dans la cuisine. J'entends sa voix basse, presque suppliante. La conversation ne dure pas plus de deux minutes. Quand il revient, son visage est fermé, ses yeux brillants de larmes contenues.
— Il ne veut toujours rien entendre. Il m'a dit qu'il n'avait plus de fils et qu'il ne voulait plus jamais me parler.
Je le prends dans mes bras. Nous pleurons ensemble ce soir-là, assis par terre dans la cuisine, adossés au mur. Deux fils rejetés par leurs pères. Deux hommes qui n'ont plus que l'autre.
Mais malgré la douleur, nous sommes heureux.
Vraiment heureux.
Les ragots au village continuent. Quand nous allons faire les courses, on nous regarde toujours de travers. On chuchote sur notre passage. « Les deux qui ont ruiné les Delorme et les Moreau… » Parfois, on trouve des insultes écrites à la craie sur le mur de la grange. Nous les effaçons sans rien dire. Nous avons appris à vivre avec.
La ferme, elle, devient magnifique.
Le petit étang reflète maintenant le ciel comme un miroir parfait. Nous y avons ajouté des nénuphars et des iris. Les vaches viennent y boire tranquillement le soir. La maison est chaleureuse, pleine de lumière. Nous avons repeint toutes les pièces, changé les rideaux, installé une grande table où nous mangeons tous les trois avec Thomas certains soirs. La grange est solide, les pâturages bien entretenus. Les animaux sont en pleine santé. Nous produisons même un peu de fromage que nous vendons au marché voisin.
Les nuits sont notre refuge.
Nous faisons l'amour presque tous les soirs. Parfois avec urgence, comme si nous avions peur que tout disparaisse. Parfois avec une lenteur infinie, presque religieuse. Loukas me prend avec une tendresse qui me fait encore pleurer parfois. Il entre en moi lentement, profondément, en me regardant dans les yeux. Il murmure qu'il m'aime à chaque coup de reins. Je m'accroche à lui, mes jambes autour de sa taille, et je lui dis que sans lui je ne serais plus rien. Quand il jouit au fond de moi, je sens tout son amour, toute sa force, toute sa vulnérabilité. Nous restons ensuite collés l'un à l'autre pendant des heures, son sexe encore en moi, nos corps moites, nos souffles mêlés.
Un soir d'hiver, alors que la neige tombe doucement dehors, nous sommes nus devant la cheminée. Loukas est derrière moi, en moi, bougeant avec une lenteur exquise. Ses mains caressent mon torse, mon ventre, mon sexe. Il embrasse ma nuque, mon épaule, mon dos. Il me dit qu'il m'aime plus que tout, qu'il mourrait pour moi, qu'il revivrait tout pour moi. Je pleure de plaisir et d'amour en jouissant. Il me suit quelques instants plus tard, en grognant mon prénom comme une prière.
Nous tombons ensemble sur le tapis, essoufflés, tremblants, heureux malgré tout.
La vie n'est pas parfaite. La tristesse revient par vagues. Je pense souvent à mon père qui a choisi de partir seul. Je pense à Boris. Je fais encore des cauchemars où je suis sur le pont. Mais chaque fois, Loukas est là. Il me réveille, il me prend dans ses bras, il me fait l'amour doucement jusqu'à ce que je me rendorme apaisé.
Nous sommes deux survivants qui ont choisi l'amour plutôt que la haine.
Dix ans.
Dix ans ont passé depuis ce matin où nous avons quitté la ferme pour la dernière fois, la main dans la main, les yeux rougis, sans oser nous retourner.
Nous ne vivons plus là-bas. Nous avons vendu la ferme il y a huit ans. C'était devenu trop lourd. Trop de fantômes dans chaque pièce, trop de souvenirs qui nous étouffaient dès que nous franchissions la porte. Le petit étang que nous avions creusé ensemble reflétait désormais plus de douleur que de ciel. Les murs que nous avions repeints portaient encore l'écho des cris de Boris, des silences de mon père, des larmes que nous avions versées tous les deux sur ce parquet. Un matin, sans même en parler, nous avons compris que nous ne pouvions plus continuer à vivre dans ce qui avait été à la fois notre paradis et notre enfer.
Nous avons tout vendu. Nous sommes partis loin, dans une petite maison en pierre au pied des montagnes du Jura. L'endroit est calme, isolé, entouré de sapins et de prairies. Nous avons un petit verger, quelques chèvres, un potager. C'est modeste, mais c'est à nous.
Nous sommes toujours ensemble. Plus que jamais.
Ce matin, comme tous les matins, je me réveille avant Loukas. Je le regarde dormir. Ses cheveux ont un peu blanchi sur les tempes, mais son visage est toujours le même. Je passe doucement mes doigts sur sa joue. Il ouvre les yeux et me sourit tendrement.
Nous descendons prendre le café dans la cuisine. Le soleil entre par la grande fenêtre. Nous parlons peu. Nous n'en avons plus besoin.
C'est aujourd'hui que tout bascule à nouveau.
Le facteur passe vers dix heures. Il y a une grande enveloppe épaisse, sans timbre, déposée directement dans notre boîte. Je reconnais immédiatement l'adresse de l'expéditeur : c'est celle du notaire qui s'était occupé de la succession de mon père à l'époque. Mon cœur se serre.
Loukas voit mon visage changer. Il vient derrière moi et pose ses mains sur mes épaules.
— Ouvre-la, murmure-t-il.
Je déchire l'enveloppe d'une main tremblante. Il y a une lettre manuscrite, plusieurs pages, et une petite clé USB. L'écriture n'est pas celle de mon père. C'est celle du notaire, qui a rédigé sous sa dictée.
Je commence à lire à voix haute, la gorge déjà nouée.
« Cher Milan,
Si cette lettre vous parvient, c'est que j'ai respecté la dernière volonté de votre père. Il m'a demandé de vous l'envoyer exactement dix ans après sa mort.
Il voulait que vous sachiez combien il regrettait. Il m'a dicté ces mots lui-même, quelques jours avant de mettre fin à ses jours. Voici ce qu'il m'a demandé de vous transmettre : »
La lettre est longue, déchirante, pleine de regrets et de douleur accumulée.
« Milan, mon fils,
Je n'ai pas eu le courage de t'écrire de ma propre main. Alors j'ai demandé au notaire de le faire pour moi.
Je regrette tout. Absolument tout.
Je regrette d'avoir élevé mes fils dans la haine. Je regrette d'avoir transformé une dispute de bornes en une guerre qui a duré trois générations. Je regrette d'avoir pointé ce fusil sur toi ce soir-là sur le pont. Je regrette de t'avoir renié, de t'avoir traité de traître, de ne jamais t'avoir dit que je t'aimais.
J'ai tué Boris. Pas avec la balle, mais avec la rage que je lui ai transmise depuis qu'il était enfant. J'ai fait de lui un homme plein de colère, comme moi. Et je t'ai perdu à cause de ça.
Je suis désolé, Milan. Tellement désolé. Désolé pour chaque mot dur que je t'ai dit. Désolé pour chaque fois où je t'ai regardé comme si tu étais un ennemi. Désolé pour la vie que je t'ai imposée. Désolé de n'avoir jamais su être un père.
Je suis allé voir la ferme une dernière fois avant de mourir. J'ai vu ce que vous aviez commencé à construire, toi et Loukas. J'ai pleuré comme un enfant. Vous étiez en train de réussir là où nous avons tous échoué.
Dis à Loukas que je suis désolé. Je lui ai fait du mal, à lui et à sa famille. J'espère qu'il pourra un jour me pardonner, même si je ne le mérite pas.
Je vous aime tous les deux. Même si je n'ai jamais su vous le montrer.
Pardonne-moi, si tu peux.
Ton père. »
Les larmes coulent sur mes joues avant même que j'aie fini la lettre. Loukas me serre fort contre lui, le visage enfoui dans mes cheveux. Nous pleurons ensemble, silencieusement, longtemps.
Il y a aussi la clé USB.
Nous la branchons sur l'ordinateur. C'est une vidéo. Mon père, assis dans sa cellule, filmé avec un téléphone de contrebande. Il est maigre, les yeux creusés, la voix cassée.
Il parle directement à la caméra, les yeux pleins de larmes :
« Milan… Si tu vois ça, c'est que je suis parti. Je voulais te dire que je suis désolé. Désolé pour tout le mal que je t'ai fait. Désolé d'avoir été un père aussi mauvais. Désolé d'avoir laissé la haine détruire notre famille. Désolé de ne pas avoir su te protéger de moi-même.
Je regrette chaque jour de ma vie. Je regrette le pont. Je regrette d'avoir levé ce fusil. Je regrette de ne pas t'avoir dit que je t'aimais quand j'en avais encore l'occasion.
Prends soin de Loukas. Il t'aime vraiment. Et toi aussi, tu l'aimes. C'est la seule chose belle qui soit sortie de toute cette horreur.
Je vous souhaite une belle vie. Une vie que je n'ai pas su vous donner.
Je t'aime, mon fils. Même si je ne te l'ai jamais montré. »
La vidéo s'arrête. L'écran devient noir.
Nous restons silencieux pendant de longues minutes, serrés l'un contre l'autre, pleurant sans retenue. Dix ans de non-dits, de regrets et de douleur viennent de nous tomber dessus d'un seul coup.
Loukas finit par me prendre le visage entre ses mains. Il essuie mes larmes avec ses pouces, puis pose son front contre le mien.
— Il t'aimait, murmure-t-il. À sa façon… il t'aimait.
Je hoche la tête, incapable de parler. Nous restons enlacés sur le canapé pendant plus d'une heure, sans bouger, juste à respirer ensemble.
Le soir venu, nous descendons près du petit ruisseau qui coule derrière la maison. Loukas me prend dans ses bras. Nous nous embrassons lentement, tendrement, comme si nous voulions nous rappeler que nous sommes toujours vivants. Ses mains glissent sous mon pull, caressent mon dos avec une douceur infinie. Nous faisons l'amour sur le canapé, lentement, profondément, en pleurant parfois entre deux baisers. Quand il jouit en moi, il murmure mon prénom comme une prière. Je m'accroche à lui de toutes mes forces.
Malgré la tristesse, malgré les regrets, malgré les fantômes qui ne nous quitteront jamais complètement, nous sommes heureux.
Nous nous aimons.
Et c'est cela qui nous a sauvés.
Epilogue
Le bois du banc est devenu gris, presque blanc, lavé par les hivers et les pluies de cette vallée lointaine où nous avons trouvé refuge. Je suis assis là, immobile, à regarder l'ombre du grand chêne s'étirer sur le jardin de notre petite maison. Ce n'est pas la terre de mon père, ce n'est pas le domaine des Moreau. C'est notre terre à nous, celle que nous avons achetée avec le prix de notre exil. Loukas est à quelques mètres de moi, il répare une petite barrière de bois, ses gestes sont plus lents qu'autrefois, mais il a toujours cette force tranquille, cette carrure de chêne qui m'a sauvé tant de fois.
Regarde-nous, Loukas. Regarde ce qu'on est devenus. Deux hommes marqués, deux survivants d'une guerre que personne n'a gagnée. Parfois, le soir, quand le silence retombe sur cette combe inconnue, je crois encore entendre le rire gras de Boris dans le vent ou le bruit des pas pesants de mon père dans les couloirs de mon enfance. La haine, Loukas, c'est comme le chiendent : on croit l'avoir arrachée parce qu'on a déménagé, on retourne une nouvelle terre, on plante de nouvelles fleurs, mais les racines voyagent avec nous, tapies dans nos os, prêtes à ressurgir dès que le cœur faiblit.
On a passé notre vie à essayer de réparer l'irréparable. On a colmaté les brèches de cette maison-ci pour oublier les ruines de l'autre. On s'est aimés avec une rage désespérée, comme si chaque baiser pouvait effacer une insulte, comme si chaque nuit pouvait faire taire le coup de feu du pont. Mais la vérité, mon amour, c'est que le passé ne se répare jamais. On ne guérit pas du sang versé. Le passé se porte, simplement. On apprend juste à muscler son âme pour ne pas s'effondrer sous le poids des souvenirs.
Si je devais laisser une trace, un dernier sillon dans l'esprit de ceux qui resteront, ce serait cette leçon-là : n'attendez jamais d'avoir le droit d'aimer. Nous, on a attendu que le monde s'écroule. On a attendu d'être chassés, battus, reniés et presque tués pour s'autoriser à se regarder vraiment. On a gâché tant d'années à se haïr par procuration, à porter les couleurs de clans qui se moquaient bien de nos cœurs. La haine est un héritage de lâches. C'est ce qu'on accepte de porter quand on a trop peur de décider soi-même qui on est. Ne soyez pas ces soldats d'une guerre qui n'est pas la vôtre.
La morale de notre histoire, Loukas, elle est amère comme le givre sur les champs. C'est qu'on ne sort jamais indemne d'avoir dû choisir entre son sang et son cœur. On a choisi le cœur, et on a passé le reste de nos jours à demander pardon à des fantômes qui ne nous répondront jamais. Ne faites pas ça. Ne laissez personne vous dicter qui vous devez détester. La vie est un souffle trop court pour le gaspiller à nourrir des rancunes qui appartiendront bientôt à la poussière.
Le froid monte, Loukas. Un froid que je connais bien, mais qui ne vient pas de la brise du soir. Il vient de l'intérieur, de ce mal qui me ronge en silence depuis des mois, cette maladie que j'ai cachée sous mes pulls épais et mes sourires de façade. Je ne voulais pas te rajouter un fardeau. Tu as déjà tant porté. La balle dans ton flanc, la prison de mon père, le deuil de Boris... je voulais que tes dernières années avec moi soient légères. Je voulais être ton repos, pas ton agonie.
Loukas lâche son marteau. Il sent mon regard peser sur lui. Il s'approche, s'essuie les mains sur son vieux jean. Son visage s'éclaire quand il me voit, ce même sourire de renard qui me faisait fondre quand j'avais vingt ans, à l'époque où nous nous cachions dans les granges sombres.
— Tu grelottes, Milan, murmure-t-il en s'asseyant près de moi. Viens là.
Il m'entoure de ses bras puissants. Je me blottis contre lui, ma tête contre son épaule. Son odeur de bois et de cuir est mon seul véritable pays. Mais aujourd'hui, je sens mes membres qui s'engourdissent. Ma respiration devient un effort immense, un combat que mes poumons sont fatigués de mener.
— Loukas... je murmure, ma voix n'étant plus qu'un sifflement lointain.
— Chut, repose-toi. On a bien travaillé aujourd'hui. On ira voir le lac demain si tu veux.
— Loukas, écoute-moi... Ne laisse pas la haine revenir quand je ne serai plus là. Promets-moi. Cette vie qu'on a construite ici... elle est belle parce qu'on l'a aimée, pas parce qu'on a fui.
Il se fige. Il sent enfin cette mollesse anormale, ce poids mort que devient mon corps contre le sien. Ses mains se serrent sur mes bras, soudain agitées d'un tremblement paniqué.
— Milan ? Qu'est-ce que tu racontes ? Tu es juste fatigué par le travail du jardin...
— Non... Je suis au bout du sillon, mon amour. La terre est finie.
Je lève les yeux vers lui une dernière fois. Le monde vacille, les couleurs de notre jardin se ternissent, deviennent grises. Son visage, si pur, se trouble derrière un voile de larmes que je n'ai plus la force d'essuyer. C'est ça, la fin. Après tout ce sang, après les trahisons, la mort vient me cueillir sur ce banc, loin de tout, dans les bras de l'homme pour qui j'ai tout sacrifié.
— Non, Milan ! Pas toi ! hurle-t-il, sa voix se brisant dans le silence de la vallée. On a tout quitté pour être tranquilles ! On a survécu à tout ! On ne peut pas finir comme ça !
Je voudrais lui dire que c'est le prix. Qu'aimer un Moreau quand on est un Delorme, c'était accepter de vivre dix vies en une seule, et de s'épuiser plus vite. Mais les mots se coincent dans ma gorge. Je sens son cœur battre contre ma joue, un tambour fou, terrifié. Il me berce, il m'embrasse les tempes, il me supplie de lutter, de rester pour un autre printemps.
Mais je suis si fatigué, Loukas. Fatigué de porter les péchés de nos pères.
C'est ma dernière leçon : l'amour ne sauve pas de la mort, il lui donne simplement un sens. Je ferme les yeux. Le bruit du vent dans le chêne s'éloigne. Il ne reste que la chaleur de ses bras et cette certitude, gravée dans mon dernier souffle : nous avons été libres. Contre le monde entier, nous avons été libres de nous aimer.
Pardonne-moi de te laisser seul avec nos souvenirs, Loukas. Continue de vivre. Ne laisse pas le silence gagner.
Ma tête retombe lourdement sur son épaule. La main de Loukas cherche la mienne, la broie dans une étreinte désespérée, mais mes doigts se détendent malgré moi. Le dernier des Delorme s'est éteint dans les bras du dernier des Moreau, loin des terres de leur guerre, dans la paix terrible d'un amour qui a tout consommé.
Et dans la vallée, le silence reprend ses droits, un silence qui n'appartient plus aux familles, mais à l'éternité.
Fin.
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