Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le goüt de la haine — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le goüt de la haine
Chapitre 4
Chapitre 4
Le trajet de retour depuis la coopérative est un calvaire de paranoïa. Chaque voiture croisée sur la départementale me semble être un espion, chaque regard d'agriculteur au volant de son tracteur me paraît peser sur le col de ma veste, là où la marque de Loukas brûle encore comme un fer rouge sous le tissu. Quand je coupe le contact dans la cour de la ferme, je vois immédiatement les silhouettes de mon père et de Boris qui m'attendent près de la grange, les bras croisés, l'air sombre.
À peine suis-je descendu de voiture que mon père me désigne une pile de sacs de chaux et de bidons de désinfectants.
— Tu traînes, Milan. Décharge ça, puis va récurer les auges de la stabulation. Elles sont dégueulasses, les bêtes vont finir par choper la gale.
Je m'exécute sans un mot, portant les sacs de cinquante kilos un par un, sentant mes muscles hurler de fatigue. Boris, adossé à un poteau, me regarde faire avec un sourire en coin, une brindille entre les dents, savourant ma peine. Vers 16 heures, alors que je suis couvert de poussière blanche et de sueur, mon père s'approche de moi en consultant sa vieille montre à gousset.
— Bon, j'ai une autre course pour toi. Il faut que tu descendes en ville pour 16h30. Va chez le fournisseur de produits vétérinaires, il nous faut les solutions désinfectantes pour le matériel de traite et le baume pour les sabots des laitières. Elles commencent à boiter sérieusement.
Mon sang ne fait qu'un tour. Je sens la panique monter.
— Je ne peux pas, Papa. Pas cet après-midi. J'ai... j'ai déjà quelque chose de prévu pour 17 heures.
Le silence qui suit est glacial. Boris s'approche, son regard s'éclairant d'une curiosité malveillante.
— Ah bon ? Et c'est quoi ce rendez-vous si urgent ? C'est ta petite amie mystérieuse ? Celle qui t'a bouffé le cou comme une enragée ?
— Ça ne vous regarde pas ! je m'emporte, jetant ma pelle au sol avec fracas. Je trime ici du lever au coucher du soleil, j'ai le droit d'avoir une vie ! Vous n'êtes pas obligés de tout savoir, de tout contrôler en permanence !
— Tu es un Delorme, Milan, tranche mon père, la voix basse et menaçante, ses yeux gris me transperçant. Ton temps appartient à cette terre et à cette famille.
— Cette terre ? je crie presque, hors de moi. Vous parlez tous comme si c'était sacré, mais je commence à croire que c'est une prison ! Je pars à 16h45, et je ne changerai pas d'avis.
— Ça ne vous regarde pas ! je m'emporte, jetant ma pelle au sol avec fracas. Je trime ici du lever au coucher du soleil, j'ai le droit d'avoir une vie ! Vous n'êtes pas obligés de tout savoir, de tout contrôler en permanence !
— Tu es un Delorme, Milan, tranche mon père, la voix basse et menaçante, ses yeux gris me transperçant. Ton temps appartient à cette terre et à cette famille.
— Cette terre ? je crie presque, hors de moi. Vous parlez tous comme si c'était sacré, mais je commence à croire que c'est une prison ! Je pars à 16h45, et je ne changerai pas d'avis.
Je leur tourne le dos avant de voir leur réaction, sentant leurs regards me brûler les omoplates. Je m'enferme dans la grange pour finir ma tâche, le cœur battant à tout rompre, comptant chaque minute jusqu'à l'heure de ma fuite.
À 16h45 précises, je saute dans ma vieille voiture et je démarre en trombe, laissant derrière moi un nuage de poussière et la fureur silencieuse de mon père. Je roule jusqu'au sentier forestier, puis je termine le chemin à pied, courant presque à travers les ronces qui me griffent les jambes.
J'arrive à la cabane le premier. L'air est froid, immobile, chargé d'une humidité qui pénètre les os. Je m'assois sur la vieille table de bois vermoulu, mes mains tremblant d'un mélange d'impatience et d'appréhension. Quelques minutes plus tard, le craquement sec des branches m'indique son arrivée. Loukas entre, sa haute stature remplissant instantanément l'espace exigu. Il s'arrête devant moi, ses yeux verts sondant mon visage avec une intensité qui me coupe le souffle.
— Milan... murmure-t-il, un voile de vulnérabilité dans la voix. Tu sais, pour hier soir... dans ta chambre...
— N'en parlons pas, d'accord ? je l'interromps brutalement, ma voix manquant cruellement de fermeté. On est là pour les papiers, Loukas. On est là pour la vérité.
— N'en parlons pas, d'accord ? je l'interromps brutalement, ma voix manquant cruellement de fermeté. On est là pour les papiers, Loukas. On est là pour la vérité.
Mais Loukas n'écoute pas. Dans un geste brusque, il attrape mon bras et me tire violemment contre lui. Sa poitrine solide heurte la mienne. Il plonge son regard droit dans le mien, une lueur de désespoir et d'aveu brûlant dans ses pupilles.
— Putain, Milan... je ne pense qu'à toi depuis la première fois ici. Depuis qu'on s'est touchés dans ce coin sombre alors que l'orage frappait. Ça me bouffe de l'intérieur, j'en dors plus.
Je reste muet, mon cœur cognant contre ma cage thoracique comme un oiseau en cage. Il se rapproche, ses lèvres cherchant les miennes avec une faim évidente, mais au dernier moment, je détourne la tête. Le souvenir du regard accusateur de mon père au petit-déjeuner est trop frais, trop dangereux.
— Non, Loukas. Pas maintenant. On a des choses à voir. Des choses bien plus graves que nous.
Il soupire, une pointe de déception sur le visage, mais il comprend. Nous nous asseyons côte à côte sur le banc branlant, et j'étale les documents que j'ai rapportés de la préfecture. Je commence à lui expliquer, pointant les schémas avec un doigt fébrile.
— Écoute bien ce que le clerc du cadastre m'a dit. Il a sorti le relevé original de 1950. Regarde ce tracé : la limite entre ta parcelle, la 113, et la mienne, la 112, elle suivait le cours naturel du ruisseau de la Combe. C'était simple, net. On ne pouvait pas se tromper.
Loukas se penche, son épaule touchant la mienne, son souffle chaud sur ma joue alors qu'il examine le calque suivant que je déplie avec précaution.
— Puis, regarde 1979, continué-je. La départementale a été construite. Le géomètre de l'époque, un certain Martineau, a fait une erreur de report. Une bévue de deux degrés sur l'azimut du point de pivot de la borne 14. Une simple faute de calcul sur un compas mal réglé.
— Une erreur de calcul ? répète Loukas, la voix étranglée par l'incrédulité. Tout ce sang, toutes ces clôtures coupées... pour une faute de mathématiques ?
— C'est plus cynique que ça, Loukas. Le gars du cadastre, Vasseur, me l'a dit : l'erreur a été signalée par mon grand-père peu après. Mais au même moment, ton père a produit un acte sous seing privé, une sorte de promesse de vente orale qui n'a jamais été officiellement enregistrée. Nos vieux se sont entre-déchirés sur la validité de ce bout de papier gribouillé. Pour compenser l'erreur qui nous donnait un avantage de quelques mètres, tes oncles et ton père ont décidé de grignoter sur le bois mort de l'autre côté. Au final...
— Une erreur de calcul ? répète Loukas, la voix étranglée par l'incrédulité. Tout ce sang, toutes ces clôtures coupées... pour une faute de mathématiques ?
— C'est plus cynique que ça, Loukas. Le gars du cadastre, Vasseur, me l'a dit : l'erreur a été signalée par mon grand-père peu après. Mais au même moment, ton père a produit un acte sous seing privé, une sorte de promesse de vente orale qui n'a jamais été officiellement enregistrée. Nos vieux se sont entre-déchirés sur la validité de ce bout de papier gribouillé. Pour compenser l'erreur qui nous donnait un avantage de quelques mètres, tes oncles et ton père ont décidé de grignoter sur le bois mort de l'autre côté. Au final...
Je marque une pause, sentant une boule de dégoût me monter à la gorge.
— La terre qu'on se dispute, Loukas... elle appartient techniquement à la commune depuis quarante-huit ans. Personne ne paie de taxes dessus. C'est un "no man's land" juridique. Un vide. On s'entretue pour du vent.
Loukas reste prostré, fixant les traits hachurés sur le papier. Sa main vient frapper violemment la table de bois, faisant sauter les feuilles.
— Ils savaient, Milan, murmure-t-il, les dents serrées. Ils savaient que rien de tout ça n'était légal, mais ils ont préféré continuer la guerre plutôt que d'admettre qu'ils s'étaient trompés. Ils ont laissé cette haine nous empoisonner pour protéger leur orgueil de vieux cons.
— On ne peut pas en rester là, dis-je en le regardant dans les yeux. On doit en avoir le cœur net. On doit aller au cadastre ensemble demain, en cachette. On va demander les copies certifiées, celles qu'ils ne pourront pas nier.
— On ne peut pas en rester là, dis-je en le regardant dans les yeux. On doit en avoir le cœur net. On doit aller au cadastre ensemble demain, en cachette. On va demander les copies certifiées, celles qu'ils ne pourront pas nier.
Loukas attrape ma main, ses doigts s'entrelaçant avec les miens au-dessus des plans mensongers.
— D'accord. Demain. On finit ce qu'ils ont commencé.
Le silence qui retombe après nos révélations est plus lourd que le givre qui commence à cristalliser sur les vitres encrassées de la cabane. Les documents, ces feuilles jaunies et ces calques techniques, sont étalés entre nous comme les vestiges d'une civilisation disparue, mais je ne peux plus les regarder. Leurs lignes noires et leurs zones hachurées me brûlent les yeux. Mon esprit est ailleurs, encore hanté par l'écho du rire gras de Boris dans la cuisine et par le regard de pierre de mon père. Je fais un mouvement brusque pour me lever, pour fuir cette promiscuité qui me donne le vertige, mais Loukas est plus rapide, plus ancré dans le sol que moi.
Il ne me laisse aucun espace, aucune issue. Il glisse sur le banc étroit pour se placer juste derrière moi, ses jambes puissantes enserrant les miennes comme pour m'empêcher de m'envoler, son torse massif venant presser fermement contre mon dos. Je me raidis immédiatement, sentant la chaleur de son corps traverser mes vêtements, une chaleur qui semble être la seule chose vivante dans cette pièce glacée.
— On doit y aller, Loukas. Le soleil est déjà derrière la crête. Si je rentre après la tombée de la nuit, mon père va m'attendre sur le perron et je ne saurai pas quoi lui dire...
— Laisse ton père de côté une minute, Milan, murmure-t-il contre ma nuque. Rien qu'une minute, oublie qu'on a un nom de famille.
— Laisse ton père de côté une minute, Milan, murmure-t-il contre ma nuque. Rien qu'une minute, oublie qu'on a un nom de famille.
Ses bras m'entourent avec une lenteur calculée, ses mains larges venant chercher les miennes qui sont restées crispées, les doigts noués sur mes genoux. Je tente de les dégager, une dernière résistance dérisoire, un réflexe de survie, mais il les capture avec une fermeté tranquille, sans aucune violence. Il retourne mes paumes vers la faible lueur grise qui filtre encore par la lucarne. Ses doigts effleurent les callosités rugueuses, les petites coupures nettes que je me suis faites cet après-midi en frottant les auges à l'eau froide et en déchargeant les sacs de chaux.
— Regarde ce qu'ils font de toi, souffle-t-il, sa voix vibrant contre mes vertèbres. Ils t'usent, Milan. Ils t'utilisent comme un outil, comme une bête de somme pour entretenir leur vieille guerre de clocher. Ils ne voient même plus tes mains.
Il porte ma main droite à ses lèvres. Je frissonne de la tête aux pieds quand je sens la chaleur humide de son souffle, puis la pression incroyable de sa bouche contre mes jointures abîmées. Il embrasse chaque cicatrice, chaque zone de peau durcie par le travail de la ferme avec une dévotion qui me déchire le cœur. C'est une tendresse d'une précision chirurgicale, une attention qu'aucun Delorme n'a jamais reçue. Je sens ma résistance s'effriter, mes épaules s'affaisser contre son torse, ma tête basculer en arrière pour se loger dans le creux de son épaule. Je ferme les yeux, me laissant porter par ce rythme lent, par cette réparation silencieuse qu'il tente d'opérer sur mon corps épuisé.
Il abandonne mes mains pour remonter vers mon cou. Ses doigts, eux aussi marqués par la terre, glissent sous le col de mon pull, cherchant fébrilement la peau qu'il a marqué ce matin d'un suçon trop visible. Je tente de me détourner, saisi par une bouffée de honte à l'idée de cette trace qui a failli me coûter ma place à table.
— Ne fais pas ça, je murmure, le souffle court. Mon frère a ri de moi, Loukas. Il a dit devant tout le monde que j'avais trouvé une gonzesse. Mon père a failli m'arracher la tête à cause de toi.
— Je sais, dit-il, et je sens une pointe de douleur sincère dans son timbre. Je suis désolé, Milan. Je ne voulais pas t'humilier, je voulais juste... je ne sais pas. Je voulais laisser quelque chose sur toi pour que tu n'oublies pas qu'on n'est pas des ennemis quand on est seuls.
— Je sais, dit-il, et je sens une pointe de douleur sincère dans son timbre. Je suis désolé, Milan. Je ne voulais pas t'humilier, je voulais juste... je ne sais pas. Je voulais laisser quelque chose sur toi pour que tu n'oublies pas qu'on n'est pas des ennemis quand on est seuls.
Il tire doucement sur le tissu pour exposer la marque violacée, presque bleue dans la pénombre. Il ne l'embrasse pas tout de suite. Il passe simplement le bout de son pouce dessus, dessinant les contours de l'hématome avec une infinie précaution, comme s'il s'agissait d'une blessure de guerre sacrée. Ce geste me bouleverse plus que n'importe quelle étreinte sauvage. Il y a dans son toucher une reconnaissance de mon existence, une excuse muette pour tout le poids que je porte.
— C'est moche, je dis, la voix étranglée par une émotion que je n'arrive plus à contenir.
— C'est nous, Milan. C'est la seule chose qui soit vraie dans cette vallée de menteurs.
— C'est nous, Milan. C'est la seule chose qui soit vraie dans cette vallée de menteurs.
Il finit par poser ses lèvres dessus, un baiser léger, une caresse de velours qui fait instantanément refluer toute ma colère. Je me retourne dans ses bras pour lui faire face, nos genoux s'entrechoquant dans l'espace réduit entre le banc et la table. Nous sommes si proches que je peux compter les cils qui entourent ses yeux verts, y voir mon propre reflet dans ses pupilles dilatées, celui d'un homme qui a enfin cessé de se battre contre lui-même.
Je pose ma main sur sa joue, sentant le grain de sa barbe naissante qui pique mes doigts. Loukas ferme les yeux au contact, s'abandonnant totalement à ma caresse, poussant un long soupir de soulagement. Ses mains reviennent se loger à ma taille, me tirant plus près, encore plus près, jusqu'à ce que je sente chaque muscle de son corps contre le mien.
— Promets-moi, Milan, dit-il en collant son front contre le mien avec une force presque douloureuse.
— Quoi ?
— Promets-moi que demain, quand on sera au cadastre, quand on aura les copies certifiées entre les mains... on ne se laissera pas bouffer par eux. Promets-moi qu'on ne redeviendra jamais ces deux gamins qui se jetaient des pierres par-dessus la clôture pour plaire à leurs pères.
— Quoi ?
— Promets-moi que demain, quand on sera au cadastre, quand on aura les copies certifiées entre les mains... on ne se laissera pas bouffer par eux. Promets-moi qu'on ne redeviendra jamais ces deux gamins qui se jetaient des pierres par-dessus la clôture pour plaire à leurs pères.
Le souvenir de notre enfance volée, de ces années de haine apprise par cœur, nous frappe de plein fouet. On aurait pu s'aider, on aurait pu grandir ensemble au lieu de se guetter comme des loups.
— Je te le promets, Loukas. Je le jure.
Ses baisers commencent alors à pleuvoir sur mon visage avec une douceur nouvelle. Il embrasse mes tempes, mes paupières closes, le coin de ma bouche. Il prend son temps, comme s'il gravait chaque détail de cet instant dans sa mémoire pour les jours de tempête qui ne manqueront pas de venir. Sa langue effleure mes lèvres, une demande muette, brûlante, que j'accepte avec une faim que je ne soupçonnais pas.
Le baiser qui suit est d'une passion dévastatrice. On s'accroche l'un à l'autre comme si le monde extérieur n'existait plus, comme si cette cabane était le seul abri contre l'apocalypse. C'est un baiser profond, total, où nos langues s'entremêlent avec une urgence qui me coupe le souffle. Je m'agrippe à ses larges épaules, mes doigts s'enfonçant dans le cuir de sa veste, tandis qu'il me serre contre lui à m'en briser les côtes. C'est un moment de fusion absolue, un sacrilège magnifique qui efface quarante ans de guerre.
Soudain, un craquement sec déchire le silence de la forêt. CRAC. Juste derrière la fenêtre, à quelques centimètres de nos têtes.
On sursaute violemment, nos bouches se séparant dans un souffle de panique. Mon cœur s'emballe, frappant contre ma poitrine comme un tambour déchaîné. Loukas reste figé, une main sur mon épaule, l'autre sur le rebord de la table. On retient notre respiration, les yeux fixés sur la vitre sombre et sale.
— T'as entendu ? je souffle, la voix étranglée.
Il ne répond pas, mais son visage s'est durci. On se lève sans un bruit et on s'approche de la fenêtre. Loukas pousse lentement la porte de la cabane, qui gémit sur ses gonds. On sort sur le petit porche, l'air glacial nous fouettant le visage.
Le sol est recouvert d'une fine couche de neige fraîche, tombée pendant que nous étions enfermés. Et là, juste sous la lucarne de la cabane, éclairées par la lune, des traces de pas apparaissent nettement. Elles contournent le bâtiment avant de s'enfoncer rapidement dans les fourrés sombres.
Ce ne sont pas les nôtres. Les miennes sont de l'autre côté, et celles de Loukas aussi. Celles-ci sont plus larges, plus lourdes. Quelqu'un était là. Quelqu'un nous a regardés. Quelqu'un a tout vu.
— Oh mon Dieu... je murmure, sentant un froid plus intense que la neige m'envahir le ventre. Loukas, quelqu'un nous a suivis.
Je recule, mes mains tremblant de terreur pure. L'image de mon père ou de Boris surgissant de l'ombre me glace le sang.
— Je dois rentrer immédiatement, je lance d'une voix brisée, commençant déjà à reculer vers le sentier. Si on m'a vu... si on sait... je suis mort, Loukas. Je dois y aller !
Je ne le laisse même pas répondre. Je me détourne et je commence à courir à travers les bois, le cœur au bord de l'explosion, terrifié par chaque ombre que projettent les arbres sur la neige immaculée.
Je cours à m'en arracher les poumons, les pieds s'enfonçant dans la couche de neige fraîche qui dissimule les racines traîtresses. Les branches basses me cinglent le visage, mais je ne sens rien, sinon la terreur pure qui me tord les boyaux. L'air glacé me brûle la gorge, mes poumons sifflent comme de vieux soufflets de forge. Derrière moi, le vrombissement soudain d'un moteur déchire le silence de la forêt. Le faisceau d'un phare balaie violemment les troncs des sapins, oscillant comme un projecteur de prison.
Le quad de Loukas surgit à ma hauteur dans un fracas de métal et de neige broyée. Il pile devant moi, me coupant net la route.
— Monte, Milan ! Vite ! me crie-t-il, la voix déformée par l'urgence et le vacarme du moteur.
Je ne discute pas. Je grimpe derrière lui, m'agrippant à sa taille comme à une bouée de sauvetage au milieu d'un naufrage. Il conduit comme un damné, franchissant les fossés et les souches jusqu'à ce que les phares de ma propre voiture, garée en lisière de bois, apparaissent enfin dans l'obscurité. Il freine brutalement. Je saute à terre, les jambes flageolantes, la clé déjà tremblante entre mes doigts.
— Milan, attends !
Il coupe le contact. Le silence qui retombe est plus terrifiant encore que le bruit du moteur. Loukas descend du quad, s'approche de moi avec une détermination sauvage et me saisit le visage entre ses mains massives. Il ne me laisse pas le choix, ne me demande rien. Il m'embrasse avec une force désespérée, une morsure passionnée qui scelle notre secret dans la peur. C'est un baiser de condamné, un dernier goût de vie avant l'orage.
— On reste sur le plan. Demain, 9 heures, au cadastre. Quoi qu'il arrive ce soir, tu ne lâches rien, me souffle-t-il contre les lèvres.
Je ne réponds pas. Je grimpe dans ma voiture, verrouille les portières avec un déclic qui sonne comme un couperet, et je démarre sans oser regarder dans le rétroviseur.
Le trajet jusqu'à la ferme est un tunnel de ténèbres. Mes mains glissent sur le volant à cause de la sueur. Je prie. Je prie de toutes mes forces pour que les traces de pas sous la fenêtre de la cabane n'appartiennent ni à ma famille, ni à celle de Loukas. Je m'imagine un voisin curieux, un braconnier égaré, n'importe quel étranger dont le regard serait moins lourd de conséquences. Mais au fond de moi, une voix glaciale me murmure que l'enfer ne me fera pas ce cadeau.
Quand j'engage la voiture dans l'allée de la ferme, mes espoirs s'effondrent comme un château de cartes.
Boris est là. Debout au milieu de la cour, pile sous le halo blafard du projecteur de la grange qui fait briller la neige d'un blanc chirurgical. Il ne porte pas de veste malgré le froid mordant, ses bras croisés sur sa poitrine massive. Il ne bouge pas. Il ne crie pas encore. Il attend avec la patience d'un bourreau.
Je coupe le moteur. Le silence dans l'habitacle est étouffant. Je sors de la voiture, chaque pas vers la maison me semblant être une marche vers l'échafaud. L'anxiété me serre la gorge au point de m'arracher un haut-le-cœur.
— Boris... je commence d'une voix qui n'est qu'un souffle fragile.
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Sans un mot, sans l'ombre d'un avertissement, son poing part avec une trajectoire foudroyante. C'est un coup d'une violence inouïe qui me cueille en plein visage. Ma tête bascule en arrière, un craquement sec de cartilage résonne dans mes oreilles, et je m'effondre lourdement sur le sol gelé. La neige me brûle la joue, et le goût métallique, chaud et poisseux du sang envahit immédiatement ma bouche.
— Espèce de sale petite merde, crache Boris.
Je tente de me redresser, les mains enfoncées dans la boue glacée, la tête tournant si fort que le ciel semble basculer. Le sang coule de mon nez, tachant la neige immaculée de gouttes sombres.
— Pourquoi tu m'as frappé ? j'articule péniblement, la mâchoire engourdie.
— Pourquoi ? Tu te fous de moi ? rugit-il en faisant un pas menaçant vers moi. Je t'ai suivi, Milan ! C'était mes traces de pas ! J'étais là, juste derrière la vitre, à vous regarder vous bécoter comme des chiens en rut ! J'ai tout vu !
— Pourquoi ? Tu te fous de moi ? rugit-il en faisant un pas menaçant vers moi. Je t'ai suivi, Milan ! C'était mes traces de pas ! J'étais là, juste derrière la vitre, à vous regarder vous bécoter comme des chiens en rut ! J'ai tout vu !
Il me saisit par le col de mon pull et me soulève de terre avec une force décuplée par la rage. Son visage est déformé, ses yeux injectés de sang.
— Je n'aurais jamais cru ça de mon propre sang. Que mon frère était une grosse tantouze, un dégénéré... Et avec qui ? Avec un Moreau ! Le fils de la pourriture qui a ruiné notre grand-père ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Tu nous as trahis ! Tu as traîné notre nom dans le purin pour te faire caresser par ce rouquin ! Tu me dégoûtes, Milan. Tu me donnes envie de vomir !
— Écoute-moi, Boris... les papiers... on a trouvé la preuve que tout ce conflit est basé sur une erreur...
— FERME TA GUEULE ! hurle-t-il en me projetant à nouveau au sol. Je ne veux rien entendre de tes inventions de traître ! Pour moi, tu n'es plus rien. Tu n'es plus mon frère, tu n'es qu'une erreur de la nature, un déchet ! Tu n'as rien à foutre ici !
— Écoute-moi, Boris... les papiers... on a trouvé la preuve que tout ce conflit est basé sur une erreur...
— FERME TA GUEULE ! hurle-t-il en me projetant à nouveau au sol. Je ne veux rien entendre de tes inventions de traître ! Pour moi, tu n'es plus rien. Tu n'es plus mon frère, tu n'es qu'une erreur de la nature, un déchet ! Tu n'as rien à foutre ici !
Le vacarme de la chute et les hurlements de Boris sont tels que la porte de la maison s'ouvre avec fracas. Mon père apparaît sur le seuil, sa silhouette immense et sombre encadrée par la lumière de la cuisine. Il descend les marches une à une, son regard passant de Boris, tremblant de haine, à moi, gisant dans la neige, le visage en sang.
— Qu'est-ce qui se passe ici ? Pourquoi vous vous battez dans la cour ? demande-t-il d'une voix d'outre-tombe.
Boris se tourne vers lui, le doigt pointé vers moi avec une satisfaction sadique.
— Tu veux savoir ce que ton fils faisait au lieu de ramener les désinfectants ? Il était dans la cabane de la Combe, Papa. Avec Loukas Moreau.
Le silence qui suit est plus terrifiant que toutes les insultes. Mon père se fige. Je vois son visage se décomposer, passer de l'incompréhension à une horreur absolue, comme s'il venait de voir un cadavre.
— Qu'est-ce que tu racontes, Boris ? murmure-t-il.
— Ils s'embrassaient, Papa ! Ton fils se tape le fils de l'ennemi ! Il nous vend à la famille d'en face pour une caresse ! C'est un traitre, une sale tantouze !
— Ils s'embrassaient, Papa ! Ton fils se tape le fils de l'ennemi ! Il nous vend à la famille d'en face pour une caresse ! C'est un traitre, une sale tantouze !
Mon père fait deux pas vers moi. Je me relève avec une peine infinie, le vertige me prenant, le sang coulant désormais sur mon menton pour imbiber mon pull. Je cherche son regard, une once de pitié, mais je n'y vois qu'un dégoût abyssal.
— C'est vrai ? demande-t-il, sa voix tremblant d'une fureur qui pourrait briser des montagnes. C'est avec ce déchet que tu te vautres ? Avec un de ceux qui nous volent notre terre ?
— Papa, écoute-moi au moins une fois... les documents du cadastre... ils nous ont menti, les Moreau et toi aussi... on a la preuve que cette terre n'appartient à personne...
— TAIS-TOI ! hurle-t-il, un cri de rage qui semble déchirer la nuit. Je me fous de tes papiers ! Je me fous de tes mensonges ! Tu as couché avec l'ennemi. Tu as partagé ton intimité avec ceux qui veulent nous voir mourir de faim !
— Papa, écoute-moi au moins une fois... les documents du cadastre... ils nous ont menti, les Moreau et toi aussi... on a la preuve que cette terre n'appartient à personne...
— TAIS-TOI ! hurle-t-il, un cri de rage qui semble déchirer la nuit. Je me fous de tes papiers ! Je me fous de tes mensonges ! Tu as couché avec l'ennemi. Tu as partagé ton intimité avec ceux qui veulent nous voir mourir de faim !
Il s'approche si près que je sens son haleine saturée de tabac froid. Il me regarde comme si j'étais un parasite.
— Tu n'es plus mon fils, Milan. Tu entends ? Je déteste les dégénérés de ton espèce, les inversés. C'est déjà une honte insupportable, mais que tu le fasses avec un Moreau... c'est le crime de trop.
Il recule d'un pas, désignant la route d'un geste impérieux.
— Dégage d'ici. Tout de suite. Tu montes, tu prends tes affaires, et tu fous le camp de ma propriété. Je ne veux plus jamais revoir ton visage de traître sur mes terres. Si je te croise encore ici après ce soir, je prends le fusil et je tire, c'est clair ?
— Papa, tu ne peux pas faire ça... j'ai bossé cette terre autant que vous !
— CE N'EST PLUS CHEZ TOI ! explose-t-il à nouveau. Ici, c'est la maison des Delorme, une maison d'hommes, pas celle des pervers ! Va rejoindre tes amis les Moreau, va te faire entretenir par eux si ça te chante, mais ici, tu es mort pour nous !
— Papa, tu ne peux pas faire ça... j'ai bossé cette terre autant que vous !
— CE N'EST PLUS CHEZ TOI ! explose-t-il à nouveau. Ici, c'est la maison des Delorme, une maison d'hommes, pas celle des pervers ! Va rejoindre tes amis les Moreau, va te faire entretenir par eux si ça te chante, mais ici, tu es mort pour nous !
Boris ricane derrière lui, les bras croisés, savourant chaque mot de ma sentence.
— Tu as entendu le vieux, Milan ? Casse-toi. Avant que je ne finisse de te démolir le portrait.
Je regarde ma maison, la lumière des fenêtres, la terre que j'ai labourée jusqu'à l'épuisement, et je réalise que le lien est rompu. Je rentre dans la maison sous leurs regards chargés de venin. Je monte l'escalier, jette mes vêtements en vrac dans un vieux sac, les mains tremblant tellement que je renverse tout. Je saisis les documents du cadastre, ma seule arme, ma seule vérité.
Quand je redescends, ils sont toujours là, au pied des marches, comme les gardiens d'un enfer que je quitte enfin. Je passe devant eux sans un mot, le nez en sang, l'âme pulvérisée. Je monte dans ma voiture.
— Et ne reviens jamais, sale traître ! hurle Boris alors que je recule dans l'allée.
Je sors de la ferme, les larmes brouillant ma vue, le visage en feu. Je roule au hasard dans la nuit noire, banni, seul, avec pour seul espoir le numéro de téléphone de Loukas qui brûle dans ma poche.
Fin du chapitre 4.
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