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✦ tounet777 Le goüt de la haine XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le goüt de la haine — Chapitre 8

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le goüt de la haine

Chapitre 8

Chapitre 8
Le sifflement assourdissant dans mes oreilles rend tout lent, presque irréel. Le monde a basculé au ralenti, comme si le temps lui-même refusait d'avancer. Chaque battement de mon cœur résonne comme un coup de tambour dans ma tête, étouffé, lointain, noyé sous ce sifflement continu qui vrille mes tympans. La neige sur le pont semble briller d'une lumière blanche, trop vive, presque aveuglante. Je cligne des yeux, la bouche ouverte, le souffle coupé. Je suis à quatre pattes sur le bitume gelé, les paumes brûlées par le froid, et je ne sens plus rien d'autre que cette terreur qui me broie la poitrine.
Devant moi, à trois mètres à peine, un corps est allongé sur le dos. Grand. Veste kaki usée jusqu'à la corde. Cheveux roux éparpillés dans la neige. Loukas. Mon Loukas. Immobile.
Un cri rauque m'échappe, déformé par le sifflement dans mes oreilles.
— Loukas… Non… Non, non, non !
Je rampe vers lui comme un animal blessé, les genoux raclant la neige mêlée de gravillons. Mes ongles s'enfoncent dans la glace. Chaque mouvement me semble durer une éternité. Mon cœur cogne si fort que je le sens dans ma gorge, dans mes tempes, dans mes poignets. Le sang bat partout sauf dans mes poumons qui refusent de se remplir.
Je l'atteins enfin. Mes mains tremblantes se posent sur son torse. La veste est chaude, humide. Du sang. Beaucoup de sang. Il coule lentement sur son flanc gauche, imbibant le tissu, formant une tache sombre qui s'élargit à vue d'œil. Ses yeux sont fermés. Ses lèvres légèrement entrouvertes, pâles. Pas un souffle. Pas un mouvement.
— Loukas… Loukas, reste avec moi ! hurlé-je, la voix cassée, méconnaissable. Putain, ouvre les yeux ! Ouvre les yeux, bordel !
Je secoue ses épaules, doucement d'abord, puis plus fort. Sa tête roule mollement sur le côté. Un filet de sang coule de sa bouche. Je hurle de plus belle, un cri primal qui me déchire la gorge.
— Non ! Pas toi ! Pas toi, Loukas ! On devait partir… On devait tout laisser derrière… Le Jura, Mathieu, la scierie… Tout ! Reste avec moi, je t'en supplie !
Les souvenirs me frappent comme des coups de poing. La cabane, la première nuit. Son corps massif contre mon dos pendant que la tempête hurlait dehors, ses bras qui m'enserraient fort pour me réchauffer. Son souffle chaud dans ma nuque. Sa voix rauque qui murmurait mon prénom pour la première fois. Je revois ses mains rugueuses qui frottaient mon torse pour faire circuler le sang, sa présence imposante qui m'empêchait de mourir de froid.
— Je t'aime, putain ! crié-je en pleurant, les larmes brûlantes sur mes joues gelées. Je t'aime, Loukas Moreau, même si je t'ai haï toute ma vie ! Reste ! Reste avec moi !
Je pose ma tête sur sa poitrine. J'essaie d'entendre son cœur. Rien. Seulement le sifflement dans mes oreilles et le vent qui siffle sur le pont. Je frappe du poing sur son torse, une fois, deux fois, comme si je pouvais le réveiller par la force.
— Respire ! Respire, merde ! On a survécu à la tempête, à nos pères, à la haine… On a survécu à tout ça ! Tu n'as pas le droit de me laisser maintenant !
Un autre souvenir me submerge. La nuit où il est venu me rejoindre à la ferme, grimpant par la fenêtre au risque de se faire tuer. Son visage tout près du mien dans l'obscurité, son front collé au mien quand il m'a murmuré qu'il ne voulait plus être seul. La façon dont il m'avait serré contre lui après que mon père avait failli nous surprendre.
Je sanglote contre sa veste.
— Je ne peux pas te perdre… Je ne peux plus rien sans toi…
Mes mains tremblent tellement que je n'arrive plus à tenir son visage. Je l'embrasse sur le front, sur les paupières closes, sur les lèvres froides.
— Pardonne-moi… Pardonne-moi pour tout. Pour la cabane, pour la trahison, pour avoir cru que je te haïssais encore… Je t'aime depuis cette nuit-là. Depuis que tu m'as serré contre toi pour me réchauffer. Depuis que tu m'as dit que ta terre, c'était là où j'étais.
Un sanglot plus fort me secoue. Je colle mon oreille contre sa poitrine une dernière fois. Toujours rien. Le sifflement dans mes oreilles devient insupportable, comme si mon cerveau allait exploser.
Soudain, un mouvement infime. Un souffle faible, presque imperceptible, contre ma joue. Loukas tousse. Un filet de sang coule de sa bouche. Ses paupières frémissent.
Mon cœur explose de soulagement.
— Loukas ! Loukas, putain, tu es vivant !
Ses yeux verts s'entrouvrent, voilés de douleur. Il me regarde, le regard flou, puis il tourne lentement la tête vers quelque chose derrière moi. Ses lèvres bougent à peine. Sa voix n'est qu'un murmure rauque, cassé, à peine audible :
— Je saigne, Milan… mais regarde ton frère.
Je me fige. Le monde bascule à nouveau.
Lentement, comme dans un cauchemar, je tourne la tête.
Mon père est à genoux à quelques mètres, le fusil tombé à ses pieds dans la neige. Son visage est blanc comme la mort. Il fixe un point derrière moi, les yeux exorbités.
Et là, au centre du pont, gît Boris.
Couché sur le dos. Les bras écartés. Un trou net, noir et rouge, en pleine poitrine. Le sang forme une flaque qui s'élargit à vue d'œil, teintant la neige d'un rouge sombre, presque noir sous les phares des voitures. Ses yeux sont ouverts, vitreux, fixés sur le ciel. Sa bouche est légèrement entrouverte, comme s'il avait voulu crier une dernière insulte.
Boris. Mon frère. Touché en pleine poitrine.
Le coup est parti pendant la lutte. Quand je me suis jeté sur mon père pour lui arracher le fusil, le canon s'est abaissé. La détonation a retenti. La balle a traversé la poitrine de Boris qui se trouvait plus loin sur le pont.
Je reste muet, les yeux écarquillés, incapable de respirer. Un cri monte dans ma gorge mais reste bloqué.
Loukas tousse à nouveau derrière moi. Sa main faible agrippe ma manche.
— Milan… je saigne… aide-moi…
Je me retourne vers lui. Son flanc saigne abondamment. La balle l'a effleuré pendant la mêlée, ou peut-être un ricochet. Il est pâle, les lèvres bleues, mais vivant. Vivant.
Les sirènes hurlent au loin, de plus en plus proches. Gyrophares bleus qui dansent sur la neige du pont.
Mon père sanglote maintenant, à genoux, les mains sur le visage. Le père de Loukas reste debout, hébété, le regard vide.
Je serre Loukas contre moi, son sang chaud contre ma poitrine, le sang de Boris qui coule encore à quelques mètres.
Le sifflement dans mes oreilles diminue enfin. Mais la terreur, elle, reste.
On a gagné notre liberté. Mais le prix vient de tomber sur ce pont, en pleine poitrine.
Les gyrophares.
Ils arrivent d'abord comme un cauchemar lointain, une lumière bleue qui pulse dans la nuit, puis de plus en plus fort, de plus en plus rapide, jusqu'à envahir tout le pont. Le sifflement dans mes oreilles n'a pas complètement disparu, mais j'entends maintenant les sirènes. Elles hurlent, stridentes, insupportables, comme si elles venaient déchirer ce qui reste de mon âme.
Je serre Loukas contre moi de toutes mes forces. Son corps est lourd, chaud, son sang coule toujours sur mes mains, sur mon pull, sur mon cou. Je sens son souffle faible contre ma joue, irrégulier, trop lent.
— Reste avec moi… Reste avec moi, Loukas… murmuré-je en boucle, la voix cassée. Ils arrivent… les secours arrivent… tiens bon…
Des portières claquent. Des bottes écrasent la neige. Des voix fortes, autoritaires, résonnent dans la nuit.
— Gendarmerie nationale ! Tout le monde ne bouge plus !
Je ne bouge pas. Je ne peux pas. Mes bras sont verrouillés autour de Loukas. Je sens son cœur battre faiblement contre ma poitrine. Chaque battement est une victoire, chaque silence entre deux battements une agonie.
Un gendarme s'approche rapidement, arme au poing.
— Lâchez-le ! Éloignez-vous du blessé !
— Non ! crié-je en serrant encore plus fort. C'est lui… il est blessé ! Il faut l'aider !
Deux autres gendarmes arrivent. Ils m'attrapent par les épaules, les bras, me tirent en arrière. Je résiste de toutes mes forces.
— Lâchez-moi ! Lâchez-moi, putain ! Il va mourir ! Vous ne comprenez pas !
Je hurle, je me débats comme un animal pris au piège. Mes doigts glissent sur le sang de Loukas. On m'arrache à lui. Je vois son visage pâle partir en arrière quand les pompiers le soulèvent sur une civière. Ses yeux sont mi-clos. Il cherche mon regard.
— Milan… murmure-t-il d'une voix presque inaudible avant qu'on lui mette un masque à oxygène.
Je tends le bras vers lui, les larmes coulant sans retenue.
— Loukas ! Ne le laissez pas mourir ! Je vous en supplie !
On me plaque contre le capot d'une voiture. Des menottes froides se referment sur mes poignets. Le métal mord ma peau. Je sens à peine la douleur. Toute ma terreur est concentrée sur cette civière qui s'éloigne vers l'ambulance.
— Son état est critique ! crie un urgentiste. Perte de sang importante, plaie au flanc gauche ! On l'emmène tout de suite au bloc !
L'ambulance referme ses portes dans un claquement qui résonne comme un coup de feu. Les gyrophares bleus tournent toujours. Le véhicule démarre en trombe, sirène hurlante, et disparaît dans la nuit.
Je reste là, vide, les bras tordus dans le dos, le corps tremblant.
Un lieutenant s'approche de moi. Son visage est dur, fermé.
— Milan Delorme ?
Je hoche la tête, incapable de parler.
— Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Je regarde vers le centre du pont. Boris est toujours allongé plus loin, recouvert d'un drap blanc qui commence déjà à rougir. Il était à plusieurs mètres de nous quand le coup est parti. Mon père est à genoux près de lui, les mains menottées dans le dos, le regard perdu dans le vide. Il pleure en silence, le visage déformé par une douleur que je ne lui avais jamais vue.
Le père de Loukas est un peu plus loin, lui aussi menotté, adossé à sa camionnette. Il me fixe avec une haine absolue.
— C'était un accident… dis-je d'une voix rauque. Mon père… il pointait le fusil sur nous… J'ai essayé de le lui enlever… Le coup est parti pendant la lutte… Boris était plus loin… il n'a pas eu le temps d'arriver…
Ma voix se brise. Je tremble tellement que les menottes tintent contre le capot.
— Mon frère… il est… ?
Le lieutenant ne répond pas tout de suite. Il me regarde longuement, puis fait un signe de tête vers le drap.
— Il est décédé sur le coup. Blessure par balle en pleine poitrine.
Je ferme les yeux. Une vague de nausée me submerge. Boris. Mon frère. Mort. Parce que j'ai lutté avec mon père pour ce fusil.
— Loukas… comment va-t-il ? demandé-je, la voix brisée.
— Il est en route pour le bloc opératoire. Plaie pénétrante au flanc, possible atteinte du rein ou du foie. Il a perdu beaucoup de sang. Son pronostic est réservé.
Réservé.
Ce mot me transperce comme une lame. Je sens mes jambes fléchir. Un gendarme me retient pour que je ne tombe pas.
On me fait monter à l'arrière d'une voiture de gendarmerie. À travers la vitre, je vois les techniciens de la scientifique installer leurs projecteurs sur le pont. La neige est rouge partout. Rouge du sang de Boris. Rouge du sang de Loukas. Rouge de ma vie qui vient d'exploser.
Le trajet jusqu'à la gendarmerie est interminable. Chaque virage me donne envie de vomir. Je n'arrête pas de penser à Loukas sur la table d'opération. À ses yeux verts qui se fermaient. À sa voix faible qui murmurait mon prénom.
À la brigade, on me met dans une salle d'audition froide, éclairée au néon. On me laisse menotté à la table pendant plus d'une heure. Je fixe le mur, le corps secoué de tremblements incontrôlables. Le sang sur mes mains a séché, il tire sur ma peau. Le sang de Loukas. Le sang de mon frère.
Un capitaine finit par entrer avec un collègue. Ils s'asseyent en face de moi.
— Racontez-nous tout depuis le début, Milan. Et ne nous mentez pas. On a un mort et un blessé grave. Cette affaire est très grave.
Je parle. Pendant plus de quarante minutes, je raconte tout. La haine entre les familles depuis 1978, la battue, la nuit dans la cabane, les documents du cadastre, la vérité sur la terre qui n'appartenait à personne, la fuite prévue ce matin, la confrontation sur le pont, mon père qui pointe le fusil, moi qui me jette dessus pour le lui arracher, le coup qui est parti pendant la lutte, Boris qui était plus loin et qui a tout pris en pleine poitrine…
Ma voix est monotone, épuisée. Je pleure plusieurs fois sans m'en rendre compte.
— Je ne voulais tuer personne… Je voulais juste qu'on nous laisse partir… Je voulais juste qu'on arrête de se haïr…
Le capitaine me regarde longuement.
— Pour l'instant, vous êtes placé en garde à vue pour homicide involontaire et complicité. On va vérifier votre version.
On me ramène dans une cellule. Petite, grise, froide. On me laisse enfin seul.
Je m'effondre sur le banc en béton. Je regarde mes mains couvertes de sang séché. Le sang de l'homme que j'aime et le sang de mon frère.
Je ne sais pas si Loukas est encore vivant.
Je ne sais pas si je vais sortir un jour de cette cellule.
Je ne sais plus qui je suis.
Je pose ma tête contre le mur et je ferme les yeux. Les images du pont tournent en boucle dans ma tête : le corps de Boris sous le drap plus loin, le regard vide de mon père, Loukas qu'on emmène, les gyrophares qui tournent, tournent, tournent…
La terreur ne me quitte pas.
Elle est là, collée à ma peau, plus froide que le sang qui sèche sur mes mains.
Les portes de la gendarmerie s'ouvrent enfin. Le froid de la nuit me frappe au visage comme une gifle. Je reste immobile sur le seuil pendant plusieurs secondes, les poignets encore marqués par les menottes qu'on m'a retirées il y a seulement dix minutes. Le capitaine m'a dit d'une voix neutre que je n'étais pas poursuivi. Homicide involontaire écarté. Légitime défense collective reconnue. Mon père reste en garde à vue. Boris est mort. Loukas est toujours au bloc.
Je ne ressens aucun soulagement. Seulement une peur viscérale qui me tord les tripes.
Un gendarme me tend un sac plastique avec mes affaires tachées de sang.
— Quelqu'un peut venir vous chercher ? demande-t-il.
— Non. Emmenez-moi à l'hôpital. Tout de suite.
Le trajet dure vingt-sept minutes. Vingt-sept minutes d'enfer. Je suis assis à l'arrière de la voiture de gendarmerie, les mains crispées sur mes genoux, le regard fixé sur la route sombre. Chaque seconde qui passe me semble une seconde de trop. J'imagine Loukas en train de mourir sur la table d'opération. Je l'imagine déjà froid. Je l'imagine en train de partir sans que j'aie pu lui tenir la main une dernière fois.
— Plus vite… murmuré-je plusieurs fois. Le gendarme ne répond pas.
Quand la voiture s'arrête enfin devant les urgences de l'hôpital, je bondis dehors sans même attendre qu'il coupe le moteur. Mes jambes tremblent. Le sang séché sur mes vêtements tire sur ma peau à chaque mouvement. Je cours vers l'entrée, le cœur prêt à exploser.
Les portes automatiques s'ouvrent trop lentement. Je me précipite à l'accueil, les mains tremblantes, la voix déjà cassée.
— Loukas Moreau ! Où est Loukas Moreau ? Il est arrivé il y a quelques heures, blessé par balle, réanimation !
La secrétaire derrière le comptoir me regarde avec des yeux fatigués.
— Monsieur, calmez-vous. Je vais regarder.
— Je ne veux pas me calmer ! crié-je en tapant du plat de la main sur le comptoir. Dites-moi où il est ! Tout de suite !
Deux agents de sécurité s'approchent déjà. Je sens la panique monter comme une vague noire.
— Il est en réanimation, monsieur, dit enfin la femme après avoir tapé sur son ordinateur. Mais son état s'est aggravé il y a une heure. Ils ont dû le ramener au bloc en urgence pour une seconde intervention. Les visites sont strictement interdites pour l'instant.
Le sol semble se dérober sous mes pieds.
— Aggravé ? Comment ça, aggravé ? hurlé-je. Il était déjà critique ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Dites-moi la vérité !
Ma voix porte dans tout le hall. Les gens se retournent. Un agent de sécurité me prend par le bras.
— Monsieur, vous devez vous calmer ou on va devoir vous faire sortir.
Je me dégage violemment, les yeux fous.
— Me calmer ? Mon frère est mort ce soir ! L'homme que j'aime est en train de crever sur une table d'opération et vous me demandez de me calmer ? Dites-moi où est la réanimation ! Je veux le voir !
Le ton monte. Un deuxième agent arrive. Je suis à deux doigts de les bousculer. La peur m'a rendu complètement incontrôlable. Je ne reconnais plus ma propre voix.
Un médecin en blouse blanche finit par intervenir. Il me regarde un long moment, voit le sang séché sur mes vêtements, mon visage décomposé.
— Suivez-moi, dit-il simplement. Mais je vous préviens, il est très mal. Vous n'aurez que quelques minutes.
Je cours presque derrière lui dans les couloirs interminables. Les néons blancs m'aveuglent. L'odeur d'antiseptique me donne la nausée. Chaque porte que nous passons augmente mon angoisse. Mon cœur bat si fort que j'ai l'impression qu'il va lâcher avant même d'arriver.
On prend un ascenseur. Puis un autre couloir. Puis des doubles portes avec l'inscription « Réanimation – Accès interdit ».
Le médecin pousse la porte. L'odeur devient encore plus forte. Des bips continus. Des machines. Des infirmières qui vont et viennent rapidement.
Et là, au fond de la chambre, je le vois.
Loukas.
Allongé, pâle comme la mort. Intubé. Des tuyaux partout. Des perfusions. Un gros pansement sur le flanc gauche qui est déjà taché de sang frais. Les machines bipent de manière irrégulière. Son visage est creusé, ses lèvres bleutées. Il semble minuscule dans ce grand lit.
Je me précipite vers lui sans réfléchir. J'attrape sa main froide entre les miennes. Elle est glacée.
— Loukas… murmuré-je, la voix brisée. Je suis là… Je suis là, mon amour…
Les larmes coulent immédiatement, chaudes, incontrôlables. Je tombe à genoux à côté du lit sans lâcher sa main. Je pose mon front contre ses doigts.
— Ne me laisse pas… Je t'en supplie… Ne me laisse pas maintenant… On devait partir ensemble… On avait tout prévu… Le Jura… une nouvelle vie… Tu n'as pas le droit de partir…
Je pleure comme un enfant. Des sanglots violents qui secouent tout mon corps. Je serre sa main plus fort, comme si je pouvais lui transmettre ma vie par ce simple contact.
— J'ai eu tellement peur… Tellement peur que tu sois mort sur ce pont… Quand je t'ai vu allongé, j'ai cru que c'était fini… Je ne peux pas vivre sans toi, Loukas… Pas après tout ce qu'on a traversé…
Les machines continuent de biper. Un bip devient soudain plus lent. Puis plus irrégulier. Mon cœur se serre violemment.
Une infirmière entre rapidement et regarde les moniteurs.
— Sa tension chute encore, dit-elle d'une voix tendue.
Je relève la tête, paniqué.
— Qu'est-ce qui se passe ? Il va s'en sortir ? Dites-moi qu'il va s'en sortir !
L'infirmière ne répond pas tout de suite. Elle ajuste une perfusion, vérifie un tuyau. Le bip ralentit encore.
Je serre la main de Loukas plus fort, les larmes coulant sans arrêt.
— Loukas… reste avec moi… reste, je t'en supplie… On n'a pas fait tout ça pour rien… Dis-moi quelque chose… n'importe quoi…
Soudain, ses doigts bougent très faiblement contre les miens. À peine un frémissement. Mais c'est là.
Ses paupières frémissent. Il ouvre les yeux, juste un peu. Son regard vert est voilé, perdu, mais il me cherche.
Je me redresse immédiatement, le cœur battant à tout rompre.
— Loukas ? Loukas, tu m'entends ?
Ses lèvres bougent sous le masque. Un son rauque, presque inaudible sort.
Je me penche tout près, l'oreille contre sa bouche.
— Qu'est-ce que tu as dit ? Loukas… qu'est-ce que tu as dit ?
Ses doigts serrent les miens une dernière fois, très faiblement, puis son corps se relâche. Les machines se mettent à sonner plus fort. L'infirmière appuie sur un bouton d'urgence.
Je reste là, la main dans la sienne, le cœur suspendu, attendant désespérément qu'il répète ce mot que je n'ai pas compris.
Fin du chapitre 8.
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