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✦ tounet777 Le goüt de la haine XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le goüt de la haine — Chapitre 9

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le goüt de la haine

Chapitre 9

Chapitre 9
Les jours suivants se fondent dans une brume de néons blancs, de bips réguliers et d'odeurs d'antiseptique qui me collent à la peau. Je ne quitte presque plus la chambre. Je dors sur la chaise en plastique dur à côté du lit, je mange les plateaux-repas froids qu'on m'apporte, je me lave dans le petit lavabo de la salle de bain attenante. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois le pont, le sang dans la neige, le corps de Boris plus loin, le visage pâle de Loukas qu'on emmenait. Chaque fois que j'ouvre les yeux, je le vois là, toujours intubé, toujours branché à ces machines qui bipent sans cesse.
Mais ce matin, quelque chose change.
Loukas ouvre les yeux pour de bon.
Pas ce frémissement voilé des jours précédents. Un vrai regard. Vert, fatigué, mais vivant. Il me cherche immédiatement. Sa main, encore faible, bouge sur le drap et touche la mienne.
— Milan… murmure-t-il d'une voix rauque, cassée par le tube qu'on lui a retiré hier soir.
Je me lève si vite que la chaise racle le sol. Je prends sa main entre les miennes, je la serre fort, trop fort peut-être, mais je ne peux pas m'en empêcher.
— Je suis là. Je suis là depuis le début. Je ne t'ai pas laissé une seconde.
Il essaie de sourire, mais la douleur le fait grimacer. Il porte encore un gros pansement sur le flanc gauche. Les médecins ont dit que la balle avait frôlé le rein. Une infection s'est déclarée, puis ils ont dû opérer une deuxième fois. Il a frôlé la mort trois fois en une semaine. Moi aussi.
On reste longtemps comme ça, sans parler. Juste nos mains qui se serrent. Ses doigts sont froids, mais ils serrent les miens avec une force qui me redonne espoir.
Les heures passent. On le transfère enfin dans une chambre normale, au deuxième étage. Plus de réanimation. Plus de masque à oxygène permanent. Juste une perfusion et un moniteur qui bippe doucement. La fenêtre donne sur les sapins enneigés. La lumière du jour entre enfin.
Je l'aide à s'installer. Je remonte l'oreiller, j'ajuste la couverture. Chaque mouvement lui arrache une grimace de douleur. Je vois la culpabilité dans ses yeux quand il me regarde.
— Boris… finit-il par dire d'une voix basse.
Je baisse la tête. Le nœud dans ma gorge revient aussitôt.
— Il était plus loin. Il n'a pas eu le temps d'arriver. Le coup est parti pendant que je me battais avec mon père pour le fusil. C'est moi qui ai provoqué ça.
Loukas ferme les yeux un instant. Quand il les rouvre, ils sont brillants.
— Ce n'est pas ta faute, Milan. C'est la nôtre à tous. Nos pères, nos familles… cette haine qui nous a bouffés pendant trois générations.
On parle longtemps. De tout. De la cabane, de la première nuit où tout a basculé, des documents du cadastre, de cette terre qui n'appartenait à personne et qui a pourtant tout détruit. On parle de Boris. De mon père qui est toujours en garde à vue. Du père de Loukas qui refuse de venir le voir à l'hôpital.
Vers le soir, mon téléphone sonne. C'est le notaire du village. Il a une voix grave.
— Milan… je suis désolé de t'appeler maintenant. Ton père a signé tous les papiers ce matin depuis la prison. Il renonce à la ferme. La propriété est à l'abandon. La maison est vide, les bâtiments aussi. Par contre, les animaux sont toujours là. Un voisin, le vieux Marcel, vient s'en occuper tous les jours. Il donne à manger aux vaches et aux poules, il trait un peu, mais il dit qu'il ne pourra pas continuer longtemps. Si personne ne reprend, il faudra les vendre ou les abattre.
Je reste silencieux un long moment après avoir raccroché. Je regarde Loukas. Il est assis contre ses oreillers, pâle, mais vivant.
Je prends une grande inspiration.
— La ferme de mon père… elle est à l'abandon. La maison est vide. Les bâtiments aussi. Les animaux sont encore là, c'est le vieux Marcel qui vient s'en occuper tous les jours pour l'instant. Mais il ne pourra pas tenir éternellement.
Loukas me fixe sans rien dire.
Je continue, la voix un peu tremblante mais déterminée :
— Je sais que c'est fou. Je sais que c'est la maison où j'ai grandi dans la haine, où Boris m'a frappé, où mon père m'a renié. Mais… et si on la prenait ? Tous les deux. Juste nous. On pourrait tout refaire. Réparer les clôtures, s'occuper des animaux avec Marcel au début, replanter, reconstruire la grange. Effacer les bornes qui ont tué tout le monde. Faire de cet endroit quelque chose de neuf. Quelque chose qui nous appartient. Toi et moi. Sans nom de famille. Sans guerre.
Je serre sa main plus fort.
— Est-ce que tu serais d'accord, Loukas ? Vivre là-bas avec moi ? Tout recommencer ensemble ?
Le silence qui suit est long. Loukas me regarde droit dans les yeux. Je vois la fatigue, la douleur, la peur, mais aussi quelque chose d'autre. Quelque chose de chaud, de vivant.
Il finit par sourire faiblement.
— Oui, Milan. Je veux bien. On va tout refaire. Ensemble. Toi, moi, et les animaux qui sont encore là.
On reste comme ça jusqu'à la nuit. On parle de ce que pourrait être cette nouvelle vie. Des travaux à faire dans la maison, de la grange à remettre en état, des champs à redéfinir sans les anciennes bornes, de Marcel qui pourrait nous aider au début. On parle même des vaches qu'on garderait, des poules, peut-être un jour des brebis. On rit un peu, pour la première fois depuis le pont. Un rire fragile, mais vrai.
Le lendemain matin, les médecins passent leur dernière visite.
— Vous pouvez sortir aujourd'hui, monsieur Moreau. À condition de suivre les soins à domicile, de ne pas forcer et de revenir en consultation dans dix jours. Pas de travaux lourds pour au moins un mois.
Loukas me regarde. Je lui souris.
On signe les papiers. On attend que l'infirmière apporte le fauteuil roulant. Loukas refuse de s'asseoir dedans. Il veut sortir debout, même si je dois le soutenir.
Je passe mon bras autour de sa taille. Il s'appuie sur moi. On avance lentement dans le couloir. Chaque pas lui fait mal, je le vois à sa mâchoire crispée, mais il continue.
On franchit les doubles portes de l'hôpital. L'air froid du dehors nous frappe. La neige tombe doucement. La Peugeot est garée juste devant.
Je l'aide à monter côté passager. Je boucle sa ceinture avec précaution. Puis je m'installe au volant.
Avant de démarrer, je me tourne vers lui.
Loukas me regarde. Ses yeux verts sont fatigués, mais ils brillent d'une lueur que je n'avais plus vue depuis le pont.
On va rentrer à la ferme abandonnée. On va tout reconstruire, tous les deux.
Je tourne la clé. Le moteur ronronne.
On roule vers notre nouvelle vie.
La Peugeot roule lentement sur le chemin de terre qui monte vers la ferme. La neige crisse sous les pneus. Loukas est assis à côté de moi, le visage pâle, une main posée sur son flanc gauche comme pour tenir la douleur à distance. Il ne dit rien, mais je sens son regard sur moi à chaque virage. Nous n'avons presque pas parlé pendant le trajet. L'air dans l'habitacle est lourd, chargé de tout ce que nous venons de traverser.
Quand la maison apparaît enfin au bout du chemin, mon cœur se serre violemment. Elle est là, exactement comme je l'ai laissée : les volets fermés, la cour couverte d'une fine couche de neige intacte, la grange qui penche un peu plus qu'avant. Rien n'a bougé. Tout est mortellement silencieux.
Je coupe le moteur. Le silence devient assourdissant.
— On y est, dis-je simplement.
Loukas hoche la tête. Je descends le premier, fais le tour de la voiture et l'aide à sortir. Il grimace quand il pose le pied par terre, mais il s'appuie sur moi sans protester. Nous avançons lentement vers la porte d'entrée. Mes clés tremblent dans ma main. Quand je pousse la porte, l'odeur familière de la maison me frappe : bois froid, cendre de cheminée éteinte depuis longtemps, un léger relent de foin et de poussière.
L'intérieur est glacial. La grande pièce principale est plongée dans la pénombre. Les photos de famille sont toujours accrochées aux murs : mon père jeune, ma mère, Boris et moi enfants, sourires forcés devant le tracteur. Le fusil de mon père est encore à sa place, au-dessus de la cheminée. La table est restée en désordre, comme si tout le monde était parti en urgence.
Je sens la nausée monter. C'est ici que Boris m'a frappé. C'est ici que mon père m'a renié. C'est ici que j'ai grandi dans la haine.
Loukas pose une main sur mon épaule. Malgré sa faiblesse, sa voix est ferme.
— On va tout changer, Milan. Tout.
Je hoche la tête, incapable de parler. Nous montons lentement l'escalier. Chaque marche fait souffrir Loukas. Je le soutiens jusqu'à mon ancienne chambre. Le lit est encore fait, les draps froissés de la nuit où j'ai fui. Je l'aide à s'asseoir sur le bord du matelas.
— Repose-toi. Je vais faire du feu en bas et préparer quelque chose à manger.
Il attrape ma main avant que je parte.
— Reste un peu.
Je reste.
Le vieux Marcel arrive en fin d'après-midi. Je le vois par la fenêtre : il traverse la cour d'un pas lourd, un seau à la main. Il s'occupe des vaches et des poules tous les jours depuis que mon père a été arrêté. Quand il nous aperçoit à la fenêtre, il s'arrête un instant, surpris, puis lève la main en signe de salut. Je descends le rejoindre.
— Marcel… merci d'avoir pris soin des bêtes.
Il me regarde longuement, voit le sang séché sur mes vêtements, la fatigue sur mon visage, Loukas qui apparaît derrière moi à la porte.
— C'est pas grand-chose, grogne-t-il. Les vaches ont besoin d'être traites. Les poules pondent encore. Mais je peux pas tout faire seul. Si vous restez… je pourrai vous aider un peu au début.
Il ne pose pas de questions. Il sait. Tout le village sait.
Les jours suivants sont une lente reconstruction.
Loukas est encore très faible. Il ne peut presque rien faire. Je m'occupe de tout : je vais traire les vaches avec Marcel le matin, je donne à manger aux poules, je fais les courses au village (où les regards sont lourds mais personne n'ose nous parler). Le soir, je rentre épuisé et je m'occupe de Loukas.
Je l'aide à se laver. Je passe doucement l'éponge sur son torse, sur son flanc encore bandé. Il grimace quand je frôle la cicatrice, mais il me laisse faire. Je l'aide à s'habiller, à marcher jusqu'à la fenêtre pour qu'il puisse voir les animaux dans la cour. Chaque geste est tendre, presque rituel.
La nuit, nous dormons dans mon ancienne chambre. Le premier soir, il a trop mal pour qu'on fasse autre chose que se serrer l'un contre l'autre. Je reste collé à son dos, un bras autour de sa taille, en faisant attention à ne pas appuyer sur sa blessure.
Mais ce soir, la sixième nuit depuis notre retour, quelque chose est différent.
La cheminée en bas ronfle doucement. La maison est enfin un peu chaude. Loukas est allongé sur le dos, torse nu, le pansement propre. La lumière de la lampe de chevet est douce. Il me regarde avec une intensité que je n'avais pas vue depuis la cabane.
— Viens, murmure-t-il.
Je m'approche lentement. Je m'allonge à côté de lui. Nos bouches se trouvent presque timidement. Le baiser est doux, prudent, comme si nous avions peur de nous faire mal. Ses lèvres sont encore un peu sèches, mais chaudes. Je passe une main dans ses cheveux, je caresse sa nuque.
Il gémit doucement contre ma bouche.
— J'ai envie de toi, Milan… mais doucement.
Je hoche la tête. Mes mains tremblent un peu quand je fais glisser son pantalon. Je retire le mien. Nous sommes nus tous les deux. Je fais attention à ne pas appuyer sur son flanc blessé.
Loukas me fait basculer sur le dos avec précaution. Il s'installe entre mes jambes. Il prend son temps. Il m'embrasse longuement dans le cou, sur la poitrine, sur le ventre. Sa bouche descend plus bas. Il me prend dans sa bouche avec une lenteur torturante, sa langue chaude et humide tournant autour de mon gland, descendant le long de la veine. Je gémis, mes doigts dans ses cheveux.
Il me prépare ensuite avec une patience infinie. Un doigt, puis deux, puis trois. Il les bouge lentement, les courbe pour caresser ma prostate jusqu'à ce que je tremble et supplie. Il verse beaucoup d'huile, il fait attention à chaque réaction de mon corps.
Quand il se place enfin au-dessus de moi, il me regarde droit dans les yeux.
— Dis-moi si c'est trop.
Il pousse lentement. Très lentement. La tête épaisse de sa queue force l'entrée de mon trou. Je retiens mon souffle. La sensation est intense, brûlante, profonde. Il entre centimètre par centimètre, en s'arrêtant régulièrement pour me laisser m'habituer. Ses mâchoires sont crispées par l'effort et par la douleur de sa propre blessure, mais il continue.
Quand il est entièrement en moi, il reste immobile, collé contre moi, son torse contre le mien. Je sens son cœur battre fort. Sa grosse queue pulse au fond de moi, me remplissant complètement.
— Putain, Milan… tu es tellement serré… murmure-t-il d'une voix cassée.
Il commence à bouger. Des va-et-vient extrêmement lents, profonds, presque circulaires. Chaque coup de reins est une longue caresse. Il roule des hanches, frotte contre ma prostate à chaque passage. Ses grandes mains rugueuses caressent mon torse, pincent doucement mes tétons, descendent sur mes hanches. Il m'embrasse sans cesse : sur la bouche, dans le cou, sur les épaules.
Je gémis fort, incapable de me retenir. Mes jambes s'enroulent autour de sa taille. Je sens chaque veine de sa grosse queue qui me remplit, ses couilles lourdes qui tapent doucement contre moi.
Il accélère très légèrement, juste assez pour que le plaisir devienne presque insoutenable. La chambre est remplie du bruit humide de nos corps qui se rejoignent, de nos souffles rauques, de nos gémissements.
— Je t'aime… grogne-t-il contre mon oreille tout en continuant ses coups lents et profonds. Je t'aime tellement, Milan…
Je jouis le premier, sans même me toucher. Mon sperme gicle entre nos ventres collés, longuement, violemment. Mes muscles se contractent autour de sa queue, le serrant fort.
Loukas gémit plus fort. Il donne encore quelques coups de reins profonds, puis il s'enfonce jusqu'au fond et reste là. Je sens sa grosse queue palpiter violemment en moi tandis qu'il jouit longuement, déchargeant des jets chauds et abondants au plus profond de mon corps. Il tremble, son corps secoué de spasmes, son visage enfoui dans mon cou.
Nous restons soudés longtemps après. Il ne se retire pas tout de suite. Il reste en moi, encore à moitié dur, pulsant faiblement, pendant que nos corps tremblent et que nos souffles s'apaisent.
Je caresse doucement ses cheveux. Il embrasse mon cou, ma mâchoire, mes lèvres avec une tendresse infinie.
— On est chez nous maintenant, murmure-t-il contre mon oreille.
Je relève la tête. Je le regarde. Ses yeux brillent dans la pénombre.
— Oui, dis-je. Chez nous.
Nous nous endormons enlacés, nus, épuisés, son sexe encore en moi, vivants.
Les mois passent.
Ils passent lentement, comme la neige qui fond au printemps, comme les jours qui rallongent et les soirées qui deviennent plus douces. Chaque matin, je me réveille avec le corps de Loukas contre le mien. Chaque soir, je m'endors en sentant son souffle régulier dans mon cou. La ferme, qui était une coquille vide et froide, commence peu à peu à respirer à nouveau.
Les premiers mois sont les plus durs. Loukas est encore faible. Il ne peut pas soulever de lourdes charges, il ne peut pas travailler plus de deux heures d'affilée sans que la douleur le plie en deux. Je fais presque tout seul. Avec l'aide du vieux Marcel qui continue de venir tous les matins, je m'occupe des vaches, je traite, je donne à manger aux poules, je répare les clôtures qui tombent en ruine. Je repeins les murs de la maison, je nettoie la grange, je débroussaille les ronces qui envahissent tout.
Loukas m'aide comme il peut. Il s'assoit sur une chaise dans la cour et trie les outils, il prépare les repas, il me regarde travailler avec un mélange de frustration et de tendresse. Parfois, quand je reviens couvert de sueur et de terre, il me prend dans ses bras malgré la douleur et me serre fort contre lui. Nous restons comme ça longtemps, sans parler, juste à sentir que nous sommes encore vivants.
Les soirées sont calmes. Nous mangeons à la grande table de la cuisine. Nous parlons peu au début. La culpabilité est encore trop lourde. Mais petit à petit, les mots viennent. Nous parlons de Boris. Nous parlons de mon père. Nous parlons de tout ce que nous avons perdu et de tout ce que nous voulons reconstruire. Loukas me dit souvent qu'il m'aime, simplement. Je lui réponds la même chose, la gorge nouée.
L'été arrive. La chaleur fait fondre les dernières traces de neige. Nous travaillons plus dur. Nous réparons le toit de la grange, nous changeons les fenêtres cassées, nous creusons un petit étang à côté de la maison, dans le creux naturel du terrain. L'eau y arrive claire et fraîche d'une source proche. Nous plantons des arbres fruitiers autour. Marcel nous aide encore, mais il commence à venir moins souvent.
L'automne passe dans un tourbillon de feuilles mortes et de travaux. Nous refaisons les clôtures des pâturages, nous agrandissons le poulailler, nous installons un nouveau système d'eau pour les bêtes. La maison change elle aussi. Nous repeignons les murs en couleurs claires, nous enlevons les vieilles photos de famille qui nous faisaient mal, nous achetons de nouveaux meubles.
L'hiver revient. Cette fois, la ferme est chaude. Le poêle ronfle tous les soirs. Nous nous serrons l'un contre l'autre sous la couette épaisse.
Et puis, un matin de printemps, le procès de mon père arrive.
La salle d'audience est froide et impersonnelle. Je suis assis au premier rang. Loukas est à côté de moi, il tient ma main sous la table, serrée fort. Mon père est là, à la barre, menotté. Il garde la tête baissée pendant tout le procès. Il ne lève jamais les yeux vers moi. Pas une seule fois.
Même quand l'avocat parle de la nuit sur le pont, même quand il évoque la balle qui a tué Boris. Il reste muet, les épaules voûtées, comme un homme brisé.
Je pleure en silence pendant tout le procès. Loukas ne lâche pas ma main.
Le verdict tombe : homicide involontaire avec circonstances atténuantes. Cinq ans de prison. Mon père est emmené sans un regard pour moi.
À la sortie du tribunal, l'air est doux. Le soleil de printemps caresse les marches. Je reste assis un moment sur un banc, vidé. Loukas se lève.
— Je reviens, dit-il doucement.
Je le vois marcher vers son père qui se tient un peu à l'écart, parmi les quelques personnes présentes au procès. Le vieux Moreau est là, le visage fermé, les traits creusés par la fatigue et une rage contenue. Il a assisté à toute l'audience sans dire un mot.
Loukas s'arrête devant lui. Ils se regardent longuement.
— Papa… commence Loukas d'une voix calme mais ferme.
Son père le coupe d'un geste de la tête.
— Ne m'appelle plus comme ça.
Loukas ne recule pas.
— Milan est avec moi. On vit ensemble à la ferme des Delorme. On reconstruit tout. On a enterré la haine. Vous pouvez continuer à nous détester, mais ça ne changera rien. On est heureux.
Le père de Loukas reste silencieux un long moment. Ses yeux passent sur son fils, sur la cicatrice qu'on devine sous ses vêtements, puis sur moi au loin. Il finit par baisser la tête.
— Trop de choses se sont passées… Trop de sang. Je ne peux pas… pas maintenant.
Il se détourne sans ajouter un mot et s'éloigne seul dans la rue.
Loukas reste immobile un instant, puis revient vers moi. Il s'assoit à mes côtés et passe un bras autour de mes épaules. Je pose ma tête contre lui. Nous restons là, longtemps, sans parler. Le soleil continue de briller.
Les mois suivants passent encore plus vite.
Nous travaillons sans relâche. Nous faisons venir une petite entreprise du village voisin pour les gros travaux que nous ne pouvons pas faire seuls : le toit de la maison entièrement refait, les murs extérieurs isolés, la grange consolidée, de nouvelles clôtures. Nous gardons le petit étang que nous avons creusé ensemble. L'eau y est claire, bordée de roseaux et de saules que nous avons plantés. Les vaches viennent y boire le soir.
Un an après notre retour à la ferme, tout a changé.
La maison est méconnaissable. Les murs sont blancs et chaleureux, les volets verts, les fenêtres neuves laissent entrer la lumière partout. La grange est solide, le toit refait à neuf. Les pâturages sont bien clôturés, les champs labourés et semés. Le petit étang brille au soleil, entouré d'herbe tendre et de fleurs sauvages. Les animaux sont en pleine santé.
Je suis debout sur le perron ce matin-là, une tasse de café à la main. Loukas sort derrière moi. Il passe ses bras autour de ma taille et pose son menton sur mon épaule. Nous regardons ensemble la ferme qui s'étend devant nous : la maison rénovée, la grange solide, les vaches qui paissent tranquillement près du petit étang, le soleil qui se lève sur les collines.
— Regarde ce qu'on a fait, murmure-t-il contre mon oreille.
Je pose ma main sur la sienne. Ma gorge est serrée.
— On a tout refait. Ensemble.
Nous restons là, enlacés, silencieux, à contempler cette nouvelle vie que nous avons construite sur les ruines de l'ancienne.
La haine est loin. La ferme est vivante.
Et nous sommes enfin chez nous.
Fin du chapitre 9.
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