Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le goüt de la haine — Chapitre 7
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le goüt de la haine
Chapitre 7
Chapitre 7
La dépendance est devenue un tombeau de silence et de froid. Depuis deux jours, je n'ai presque pas bougé du lit. Loukas part à l'aube pour la ferme et ne revient qu'à la nuit tombée, les épaules voûtées par la fatigue et la peur. Chaque fois qu'il pousse la porte, je sens mon cœur se serrer.
Ce soir, il entre plus tard que d'habitude. La neige tombe dru, étouffant tous les bruits. Il secoue ses bottes, pose un sac de provisions sur la table et reste un moment silencieux, le regard sombre. Je sens tout de suite que quelque chose ne va pas.
— Milan, commence-t-il d'une voix basse et tendue, il faut que je te parle avant qu'elle arrive.
Je me redresse sur le lit, le ventre noué.
— Qui ça, « elle » ?
Loukas passe une main dans ses cheveux roux humides de neige.
— J'ai croisé ma tante Élise cet après-midi près de la scierie. Elle vit en ville maintenant. Elle a entendu Boris qui parlait fort au café. Il racontait à tout le monde que son frère se faisait enculer par un Moreau et qu'il allait nous faire la peau à tous les deux. La rumeur commence à circuler sérieusement. Quand elle m'a vu, elle m'a regardé longuement… et elle a tout compris. Elle dit que c'est urgent, qu'elle veut absolument te parler à toi aussi. Elle doit passer à la dépendance ce soir.
Je sens mon sang se glacer.
— Ici ? À la dépendance ?
Loukas hoche la tête, mâchoires serrées.
— J'ai d'abord refusé. Je lui ai dit que c'était trop dangereux, qu'à son âge elle ne devrait pas prendre ce risque. Mais elle n'a rien voulu entendre. J'ai hésité longtemps… puis je lui ai dit que je te demanderais d'abord. Si tu ne veux pas, je vais l'attendre dehors et je lui dirai de repartir.
Il me regarde droit dans les yeux, inquiet.
— Qu'est-ce que tu en penses, Milan ? Je peux encore lui dire de ne pas venir. C'est risqué.
Je reste silencieux un long moment, le cœur battant. Puis je soupire.
— Laisse-la venir. Si elle a pris le risque de venir jusqu'ici à 69 ans après avoir entendu Boris, c'est que c'est grave.
Loukas acquiesce lentement.
— D'accord. Mais au moindre bruit suspect, elle repart immédiatement.
On attend en silence, tendus. Une demi-heure plus tard, la porte s'ouvre sans un bruit.
Tante Élise entre, secouant la neige de son manteau. Soixante-neuf ans, cheveux gris presque blancs, visage profondément marqué par le temps. Elle nous voit. Moi, habillé, assis sur le bord du lit. Loukas, debout à mes côtés, protecteur.
Tante Élise entre, secouant la neige de son manteau. Soixante-neuf ans, cheveux gris presque blancs, visage profondément marqué par le temps. Elle nous voit. Moi, habillé, assis sur le bord du lit. Loukas, debout à mes côtés, protecteur.
Après un long silence chargé d'émotion, elle s'assoit et commence à parler d'une voix cassée :
— J'étais amoureuse d'un Delorme. Pierre. Ton oncle, Milan. Le frère cadet de ton père. On se retrouvait à la cabane du père Garnier. On se disait qu'on allait tout changer. La nuit où on devait s'enfuir ensemble, mon père a tout découvert. Il m'a enfermée. Pierre n'est jamais venu. Je ne l'ai plus revu seul. La seule fois où je l'ai revu, c'était trois ans plus tard, le jour de son mariage avec une autre femme.
Elle éclate en sanglots silencieux, le corps secoué par des années de douleur contenue.
— J'ai passé quarante-sept ans à me taire. Quarante-sept ans à regarder mon frère et mon neveu grandir dans la même haine. Et aujourd'hui… je vous vois tous les deux. Et je me dis que si je ne fais rien, vous allez vous détruire comme je me suis détruite.
Loukas tremble légèrement.
— Tante Élise… murmure-t-il, la voix cassée. On ne sait pas trop ce que c'est… On sait juste qu'on se sent bien ensemble. Vraiment bien. Quand on est tous les deux, tout le reste disparaît.
Elle les regarde tour à tour, puis un petit sourire triste et moqueur apparaît sur ses lèvres ridées.
— Vous vous sentez bien ensemble, hein ? dit-elle avec une pointe d'humour dans la voix. Deux grands gaillards costauds qui se cachent dans une cabane pour se faire des câlins… Vous êtes gays, mes pauvres chéris. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Et le plus drôle, c'est que vous êtes encore en train de vous demander si c'est de l'amour ou pas.
Tante Élise redevient sérieuse et sort une enveloppe épaisse de son manteau qu'elle pose sur la table.
— Il y a de l'argent dedans. Presque toutes mes économies. Je n'en aurai plus besoin maintenant. Prenez-le. Ça vous permettra de commencer une nouvelle vie ailleurs, loin d'ici.
Loukas éclate en sanglots et l'enlace.
— Merci, tante Élise…
Elle les serre tous les deux longuement dans ses bras, puis repart dans la nuit.
Le silence retombe. Loukas essuie ses larmes et me regarde.
Le silence retombe. Loukas essuie ses larmes et me regarde.
— On ne peut plus attendre, Milan. On part cette nuit.
On commence immédiatement à préparer nos affaires. On rassemble tout ce qu'on peut : vêtements, documents du cadastre, quelques outils, une couverture. Loukas sort un vieux sac à dos et y fourre ses affaires avec des gestes rapides mais précis. Je fais la même chose de mon côté. Chaque objet rangé rend le départ plus réel.
Quand les sacs sont prêts, Loukas prend son téléphone.
— Je vais appeler Mathieu, mon ami dans le Jura. Celui qui tient une scierie près d'Arbois.
Il met le haut-parleur. Après quelques sonneries, une voix masculine répond.
— Allô ?
— Mathieu ? C'est Loukas. Désolé d'appeler si tard… J'ai besoin d'aide. Je suis avec quelqu'un. On doit quitter la région rapidement. Est-ce que tu aurais du travail pour deux ? Et un endroit où dormir le temps qu'on trouve quelque chose ?
— Mathieu ? C'est Loukas. Désolé d'appeler si tard… J'ai besoin d'aide. Je suis avec quelqu'un. On doit quitter la région rapidement. Est-ce que tu aurais du travail pour deux ? Et un endroit où dormir le temps qu'on trouve quelque chose ?
Mathieu reste silencieux un instant, puis répond :
— Ouais, j'ai du boulot à la scierie. J'ai un petit studio au-dessus de l'atelier. Vous pouvez venir. Mais soyez discrets.
— Merci, Mathieu. On arrive dans la journée de demain.
— Merci, Mathieu. On arrive dans la journée de demain.
Loukas raccroche et me regarde, les yeux encore brillants.
— C'est bon. Il nous attend.
On finit de fermer les sacs en silence, prêts à tout laisser derrière nous.
Dehors, la neige tombe toujours.
La nuit est encore noire quand on finit de charger la voiture. Les sacs sont posés sur la banquette arrière, serrés l'un contre l'autre. La dépendance est vide maintenant, seulement le poêle qui refroidit lentement. On reste un moment debout devant la porte, sans oser la fermer tout de suite. C'est comme si on laissait derrière nous plus qu'une cabane.
Loukas regarde la forêt sombre autour de nous. Sa mâchoire est crispée.
— On ne peut pas partir comme ça, murmure-t-il soudain. Pas sans passer par le maire. On lui doit au moins ça. On lui donne tous les papiers, on lui explique qu'on n'a plus le choix, et on lui laisse gérer le reste. Sinon, tout ce qu'on a fait n'aura servi à rien.
Je hoche la tête. J'ai la gorge serrée. L'idée de retourner au village me terrifie, mais il a raison.
— D'accord. On y va directement. Très tôt. Avant que les gens se lèvent.
On monte dans la voiture. Le moteur démarre avec un bruit qui me semble assourdissant. Loukas conduit lentement sur le chemin forestier, phares éteints, seulement la lune pour nous guider. Chaque craquement de branche, chaque ombre entre les arbres me fait sursauter. Je regarde sans arrêt dans le rétroviseur, persuadé qu'une paire de phares va apparaître derrière nous.
— Si on croise quelqu'un… commence Loukas sans finir sa phrase.
— On accélère, je réponds d'une voix rauque. On ne s'arrête pas. Pour personne.
— On accélère, je réponds d'une voix rauque. On ne s'arrête pas. Pour personne.
Le trajet jusqu'au village dure une éternité. Chaque virage, chaque croisement me donne l'impression que mon cœur va lâcher. On passe devant plusieurs fermes. Certaines ont déjà une lumière allumée à l'étable. Je retiens mon souffle à chaque fois. Mes mains sont moites. J'ai l'impression que tout le monde nous observe, même à travers les murs.
On arrive enfin sur la place du village. Il est à peine cinq heures et demie du matin. Les rues sont encore désertes, les volets fermés. La mairie est plongée dans le noir. Loukas gare la voiture derrière le bâtiment, dans la petite ruelle sombre, le plus loin possible des lampadaires. On reste assis un moment, moteur coupé, à scruter les alentours comme des fugitifs. Pas un bruit. Pas une lumière. Pourtant, j'ai l'impression que tout le village retient son souffle avec nous.
— On y va, dit Loukas. Vite.
On descend. Le froid nous coupe le souffle. Je porte le gros dossier avec tous les papiers. Loukas marche devant moi, comme un bouclier. On longe le mur de la mairie en rasant les pierres. Chaque pas fait craquer la neige sous nos bottes et je suis persuadé que ce bruit va réveiller tout le monde.
Loukas frappe doucement à la porte de service. Une lumière s'allume à l'intérieur après ce qui me semble une éternité. Le maire ouvre, en robe de chambre, les cheveux en bataille. Il nous regarde, stupéfait.
— Milan ? Loukas ? Mais qu'est-ce que vous faites ici à cette heure ?
— Il faut qu'on vous parle, monsieur le Maire, je dis très vite, la voix tremblante. On n'a pas beaucoup de temps. On doit partir.
— Il faut qu'on vous parle, monsieur le Maire, je dis très vite, la voix tremblante. On n'a pas beaucoup de temps. On doit partir.
Il nous fait entrer rapidement et referme la porte derrière nous. Le bureau est glacial. Il allume seulement la petite lampe de son bureau. On reste debout, tendus.
— Asseyez-vous, dit-il doucement en voyant nos visages pâles.
On reste debout.
Je pose le gros dossier sur son bureau.
Je pose le gros dossier sur son bureau.
— Voilà tous les papiers, je commence. Les originaux du cadastre, les plans de 1950 et de 1979, les preuves de l'erreur de la borne 14, tout. On vous laisse tout. On n'a plus le choix. On doit partir ce matin. Tout de suite.
Le maire s'assoit lentement, passe une main sur son visage.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je parle d'une voix basse, presque un murmure :
— La situation est devenue trop dangereuse. Boris a tout raconté au village. La rumeur est partout. On risque notre vie si on reste. On n'a plus le temps d'attendre la procédure. On doit partir maintenant.
Loukas ajoute, la voix tendue :
— On vous laisse tout gérer. La procédure de régularisation forcée, la saisie du terrain par la commune, tout. On signe ce qu'il faut signer ici et maintenant. Mais après ça… on disparaît. On compte sur vous pour que la guerre s'arrête enfin. Pour que personne d'autre ne souffre à cause de cette terre qui n'appartient à personne.
Le maire nous regarde longuement. Il a l'air vieux et fatigué.
— Vous êtes vraiment sûrs ? Vous abandonnez tout ?
— On sauve ce qui nous reste, je réponds.
— On sauve ce qui nous reste, je réponds.
Il y a un long silence. Dehors, on entend le vent qui fait claquer un volet. Chaque bruit me fait sursauter. Je regarde sans arrêt par la fenêtre, terrifié à l'idée de voir des phares ou une silhouette s'approcher.
Le maire finit par hocher la tête.
— Je vais faire le nécessaire. Je lancerai la procédure dès aujourd'hui. Je contacterai la préfecture et les gendarmes. Je vous tiendrai au courant par un moyen sûr si vous me donnez un numéro.
On signe rapidement tous les documents. Chaque signature me semble définitive, comme si on tournait définitivement une page de nos vies. Quand c'est fini, le maire nous serre la main à tous les deux, longuement.
— Soyez prudents. Et prenez soin de vous.
On ressort dans la ruelle. Le froid nous saisit à nouveau. On court presque jusqu'à la voiture. On monte, on claque les portières. Loukas démarre sans allumer les phares. On roule doucement jusqu'à la sortie du village. Chaque maison que l'on dépasse me donne l'impression que quelqu'un va ouvrir ses volets et nous voir. Mon cœur bat si fort que j'ai mal à la poitrine.
On est enfin sur la départementale quand je respire un peu mieux. Mais la peur reste collée à nous comme une seconde peau.
Loukas conduit en silence pendant plusieurs kilomètres, les yeux fixés sur la route. Puis il murmure :
— On a fait ce qu'on pouvait.
Je hoche la tête, la gorge serrée.
Le moteur de ma vieille Peugeot hoquète dans le froid, un bruit métallique et irrégulier qui semble résonner contre les parois de la vallée comme un signal d'alarme. On n'est pas encore sortis du village, on frôle à peine les dernières maisons, mais l'air semble déjà se raréfier dans l'habitacle. Je suis au volant, les mains si crispées sur le plastique glacé que mes phalanges blanchissent. À côté de moi, Loukas fixe l'obscurité, son profil durci par une fatigue qui dépasse le simple manque de sommeil.
Un mauvais pressentiment me ronge les entrailles depuis que nous avons claqué les portières devant la mairie. C'est une sensation visqueuse, une certitude sourde que l'air est trop lourd, que le silence de la neige est un piège. Ma gorge est nouée, et chaque ombre sur le bord de la route ressemble à une silhouette armée prête à bondir sous mes roues.
— Milan, il faut qu'on s'arrête à la station-service, lance soudain Loukas, sa voix brisant le ronronnement du moteur.
Je sursaute, mon cœur manquant un battement.
— Quoi ? Non, Loukas, on ne s'arrête pas. On n'est même pas encore dehors ! je souffle, ma voix brisée par le stress. — Regarde la jauge, Milan. On est sur la réserve. Et on n'a absolument rien avec nous. On ne tiendra pas huit heures de route jusqu'au Jura sans boire ni manger. La supérette de la station est la seule ouverte à cette heure. On s'arrête deux minutes, on prend le strict nécessaire, et on file.
Je veux protester, lui dire que mon instinct me hurle de fuir, de passer la quatrième et de rouler jusqu'à ce que les pneus fondent, mais il a raison. Sans carburant et sans forces, nous ne sommes que des proies immobiles.
Je range ma voiture près des pompes de la petite station. Les néons blancs de la supérette grésillent, projetant des éclats de lumière crue et blafarde sur le capot de ma Peugeot. Ce lieu, d'ordinaire banal, me semble aujourd'hui être une arène à ciel ouvert.
— Reste là, dit Loukas en posant sa main sur mon épaule. Garde le moteur allumé. Si tu vois quoi que ce soit, tu klaxonnes.
Je hoche la tête, incapable de prononcer un mot. Je le regarde s'éloigner vers les portes automatiques. Je suis seul dans l'habitacle. L'odeur de mon propre sang séché sur mon attelle nasale me monte à la tête, métallique. Je regarde nerveusement dans mes rétroviseurs. Rien. Juste le noir des sapins derrière les cuves de gaz. Et pourtant, mon cœur cogne contre mes côtes comme un animal en cage.
Quand Loukas ressort enfin avec un sac de papier brun, mon soulagement est de courte durée. Au même instant, une voiture déboule sur l'aire de la station à une vitesse folle. Elle vient piler à quelques centimètres de mon parechoc arrière, me bloquant toute retraite dans un hurlement de pneus sur le bitume gelé.
Mon sang se glace. Je reconnais cette calandre massive. C'est le véhicule de Boris.
Mon frère jaillit de sa portière avant même que le moteur ne soit coupé. Il est livide, ses yeux injectés de sang brillent d'une lueur démente sous les projecteurs de la station.
— Milan ! Espèce de petite ordure ! rugit-il en frappant violemment contre ma vitre.
Loukas lâche son sac et se précipite. Il attrape Boris par l'épaule pour l'écarter de ma portière.
— Dégage de là, Boris ! C'est fini, on s'en va ! — Tu crois ça, Moreau ? hurle Boris en se retournant vers lui, les poings levés. Tu crois que tu peux embarquer mon frère, souiller notre nom et te casser comme un voleur ?
La dispute éclate, brutale, obscène. Boris éructe des insultes qui font se retourner l'employé de la station derrière sa vitre blindée.
— Regardez-les ! crie Boris à l'adresse des rares témoins. Le traître et son amant ! Tout le village est au courant ! Les Moreau, les Delorme... tout le monde sait que vous vous vautriez comme des chiens ! Vous n'êtes que de la charogne !
Je sors de la voiture, les jambes tremblantes, ne pouvant plus supporter de les voir se disputer pour moi sous cette lumière crue.
— Boris, arrête... s'il te plaît, pars... je supplie, la voix étranglée par la terreur.
Boris s'arrête net, un sourire cruel déformant son visage. Il sort son téléphone avec une lenteur calculée, une mise en scène macabre.
— Tu veux que je parte, Milan ? Oh, je vais partir. Mais pas avant de vous avoir montré ce qui vous attend. On sait tout. Ma famille, celle de Loukas... on s'est tous parlé cette nuit.
Il compose un numéro en nous fixant droit dans les yeux. Le haut-parleur est activé. La sonnerie résonne, glaciale, entre les pompes à essence.
— Allô ? répond la voix de mon père. Une voix de pierre, sans une once d'hésitation. — Papa, ils sont à la station-service. Dans la voiture de Milan. Ils chargent des courses, ils se tirent pour de bon !
Un silence de mort s'installe à l'autre bout du fil. Puis, j'entends le bruit métallique, sec et définitif, d'une culasse de fusil qu'on arme. Ce son me transperce plus sûrement qu'une balle.
— Reste là, Boris, ordonne mon père. Je monte dans la caisse. Le père de Loukas est déjà sur la route transversale. Dis-leur qu'ils ne passeront pas le carrefour de la sortie. On va purger cette honte une bonne fois pour toutes.
Boris raccroche, le regard triomphant.
— Vous avez entendu ? Le vieux arrive. Et il a pris le douze. Il va vous trouer la carrosserie avant même que vous n'ayez passé le pont du village.
— Monte ! Milan, monte ! hurle Loukas.
— Monte ! Milan, monte ! hurle Loukas.
Il me pousse sur le siège passager de ma propre voiture et se glisse derrière le volant. Boris tente de s'agripper au montant de la portière, mais Loukas enclenche la marche arrière. Le choc est violent. Ma Peugeot percute l'aile de la voiture de Boris dans un fracas de tôle froissée. Boris est projeté au sol, hurlant des menaces de mort.
Loukas change de vitesse dans un crissement de pignons et lance la voiture vers la sortie de la station.
— Mon père va nous tuer, Loukas... murmure-je en regardant par la lunette arrière. Il a pris son fusil... il va vraiment tirer...
— Alors on va devoir conduire plus vite qu'ils ne tirent, répond Loukas, les mâchoires serrées, ses mains broyant littéralement le volant de ma voiture.
— Alors on va devoir conduire plus vite qu'ils ne tirent, répond Loukas, les mâchoires serrées, ses mains broyant littéralement le volant de ma voiture.
Derrière nous, les phares de Boris se rallument. La traque a commencé, et nous ne sommes pas encore sortis de l'enfer.
La Peugeot hurle sous l'effort alors que Loukas écrase l'accélérateur. Derrière nous, les phares de Boris ne sont plus que deux globes de haine qui dévorent la distance. La neige, transformée en boue glacée par le passage des pneus, gicle sur les flancs de la voiture. Je sens chaque vibration du moteur jusque dans mes dents de devant. Mon mauvais pressentiment s'est transformé en une certitude glaciale : la route ne nous appartient plus. Elle appartient aux loups.
— On arrive au grand pont, lâche Loukas, les dents serrées.
C'est le passage obligé. Un ouvrage de pierre étroit qui enjambe le ravin noir de la Bourne. C'est là que le village s'arrête et que la liberté commence. Mais au moment où nos phares balaient l'entrée du pont, le monde s'écroule.
Deux véhicules sont garés en travers, au milieu du tablier, bloquant totalement le passage. Le 4x4 massif de mon père et la camionnette grise des Moreau. Ils sont là. Ils nous attendent comme des bourreaux sur l'échafaud.
Loukas pile. Les pneus gémissent, la voiture dérape sur quelques mètres avant de s'immobiliser dans un nuage de vapeur. Je regarde dans le rétroviseur : Boris vient de s'arrêter pile derrière nous, nous enfermant dans une nasse de métal. Nous sommes coincés sur ce pont, suspendus au-dessus du vide, entre notre passé et notre mort.
— On descend, dit Loukas d'une voix d'outre-tombe. Si on reste à l'intérieur, ils vont nous broyer.
Nous sortons. Le froid du ravin nous gifle avec une violence inouïe. Le silence qui suit le moteur coupé est pire que tout ; il est lourd de tout ce qui n'a pas été dit en trente ans. Mon père et le père de Loukas sont debout devant leurs voitures, immobiles, leurs silhouettes découpées par les phares comme des spectres vengeurs. Boris descend de son pick-up derrière nous, une barre de fer à la main, fermant la marche.
— Laissez-nous passer ! hurle Loukas en faisant un pas en avant, sa main cherchant la mienne dans l'obscurité. Laissez-nous partir, c'est fini !
— Rien n'est fini ! rugit le père de Loukas. Tu rentres à la ferme, traître ! Tu vas laver cette honte dans la boue s'il le faut !
— Rien n'est fini ! rugit le père de Loukas. Tu rentres à la ferme, traître ! Tu vas laver cette honte dans la boue s'il le faut !
Les insultes commencent à pleuvoir, sales, visqueuses. Elles s'écrasent sur nous comme des pierres. Mon père me fixe, et son regard est plus tranchant que le givre.
— Tu n'es plus mon fils, Milan, crache-t-il, la voix tremblante de rage. Tu es une maladie. Une infection que les Moreau ont mise dans ma maison. Tu crois que tu vas partir avec lui et vivre ta vie de pervers ? Pas tant que je respire.
— On s'en fout de vos terres ! je hurle, trouvant enfin une voix que je ne me connaissais pas. On s'en fout de votre guerre ! On a signé les papiers, papa ! On a tout donné à la commune ! Le champ, la source, le bois des pendus… tout ! Il n'y a plus rien pour quoi se battre ! Vous n'avez plus rien !
— On s'en fout de vos terres ! je hurle, trouvant enfin une voix que je ne me connaissais pas. On s'en fout de votre guerre ! On a signé les papiers, papa ! On a tout donné à la commune ! Le champ, la source, le bois des pendus… tout ! Il n'y a plus rien pour quoi se battre ! Vous n'avez plus rien !
Un silence de mort s'abat sur le pont. La révélation semble figer le sang dans leurs veines. Puis, la rage explose, plus sombre, plus destructrice. La perte de la terre, leur seul Dieu, vient de les rendre fous.
— Tu as fait quoi ? hurle mon père.
Il se détourne brusquement, marche vers son coffre et l'ouvre dans un fracas métallique. Quand il se retourne, le canon du fusil de chasse brille sous la lune. Il est chargé. Il l'épaule avec une précision terrifiante.
— Vous ne passerez pas ce pont, dit-il, la voix désormais calme, d'une neutralité de pierre. Je préfère vous voir au fond du ravin.
La peur, cette vieille amie, tente de me paralyser, mais quelque chose en moi se brise. C'est le trop-plein de haine, le trop-plein de silence. Je lâche la main de Loukas. Je marche vers mon père.
— Milan, non ! Reviens ! crie Loukas derrière moi.
Je n'écoute pas. Je vois le double canon pointé sur ma poitrine. Je vois l'index de mon père sur la détente. Je vois l'homme qui m'a appris à marcher et qui s'apprête à m'empêcher de partir pour toujours.
— Pose ça, papa, je dis en continuant d'avancer. Pose ça ou tire, mais je ne reculerai plus.
Je suis à un mètre. Je sens l'odeur de l'huile de l'arme. Dans un élan désespéré, je me jette sur le fusil. Je saisis le canon brûlant de mes mains nues pour le détourner vers le ciel. La lutte est sauvage. Mon père grogne comme une bête, ses muscles de vieux paysan sont encore d'une force herculéenne. On s'entrechoque, on bascule contre le parapet de pierre du pont.
— Milan, arrête ! Reviens ici ! hurle Loukas, sa voix déchirée par l'angoisse.
Je n'entends plus que le souffle court de mon père contre mon visage, je ne vois que sa haine à quelques centimètres de mes yeux. Je tire sur le bois du fusil, il résiste, il veut l'abaisser vers Loukas qui s'approche pour nous séparer.
C'est alors que le monde explose.
Un coup de feu tonitruant déchire l'espace, un éclair de feu qui illumine le pont d'une lueur d'apocalypse. Le son est si puissant qu'il m'assomme instantanément. Mes tympans semblent éclater. La force de la déflagration ou le choc de la surprise me projette au sol.
Un coup de feu tonitruant déchire l'espace, un éclair de feu qui illumine le pont d'une lueur d'apocalypse. Le son est si puissant qu'il m'assomme instantanément. Mes tympans semblent éclater. La force de la déflagration ou le choc de la surprise me projette au sol.
Je tombe sur le bitume gelé, les genoux broyés. Le sifflement dans mes oreilles est une torture, un cri aigu qui remplace tout le reste du monde. Je plaque mes mains sur mes oreilles, je serre les dents, les yeux fermés. La fumée de la poudre me prend à la gorge, âcre et suffocante.
Pendant quelques secondes qui durent des siècles, je reste prostré, incapable de bouger, le visage contre le givre. Le silence revient, mais c'est un silence de cimetière.
Lentement, en tremblant de tout mon corps, je tourne la tête. Ma vue est trouble, hachée par les larmes et la fumée. Je vois une silhouette s'effondrer lentement sur le pont, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Une tache sombre commence déjà à s'étaler, noire sur le blanc de la neige.
Je n'ai plus d'air. Plus de pensée. Plus rien.
J'ouvre la bouche et, de mes poumons pulvérisés, s'échappe un cri. Un cri qui n'est plus humain, un cri qui déchire la nuit, la vallée et l'histoire de nos familles.
— NOOOOOOOOOOOOOOOOOOON !
Fin du chapitre 7.
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