00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
✦ tounet777 Le goüt de la haine XSTORY
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le goüt de la haine — Chapitre 5

26 minutes
2
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

Auteur

Photo de profil de tounet777
tounet777
Histoires publiées
516
Abonnés
167
J'aime cumulés
6.3k

Le goüt de la haine

Chapitre 5

Chapitre 6
Le silence de la dépendance est devenu mon seul compagnon, un poids presque tangible qui pèse sur mes épaules comme une chape de plomb. Après mon retour de la mairie, j'ai pris la décision radicale de ne pas rallumer le poêle à bois. C'est un sacrifice nécessaire, une discipline de survie. La fumée qui s'échapperait du conduit en fer blanc serait comme un signal de détresse, une balise lumineuse envoyée directement aux yeux perçants de Boris ou des cousins de Loukas qui rodent sans doute dans les parages, le fusil à l'épaule et la haine au ventre. Dans ce vallon maudit où chaque paysan surveille les faits et gestes de son voisin par la lunette d'un fusil ou une paire de jumelles, la moindre colonne de gris s'élevant dans le ciel d'hiver signerait ma perte. Je serais débusqué, traîné hors de ce refuge, et cette fois, Boris ne se contenterait pas d'un seul coup de poing pour me marquer.
Le froid s'insinue lentement, avec une patience de prédateur, à travers les murs de pierre sèche et les jointures du bois. C'est un froid sournois qui commence par mordre le bout de mes doigts, rendant mes articulations raides et maladroites, avant de s'attaquer méthodiquement à mes os. Mon nez, toujours gonflé et battant au rythme erratique de mon cœur, pulse douloureusement à chaque baisse de température. La douleur irradie jusque dans mes orbites, une onde de choc constante qui me rappelle sans cesse la violence de mon expulsion. Pour lutter contre cet engourdissement qui me gagne, je me glisse sous la couette épaisse du lit double, là où, quelques heures plus tôt, la chaleur de Loukas m'enveloppait encore. Je ramène mes genoux contre ma poitrine, cherchant fébrilement la chaleur résiduelle de nos corps sur le drap-housse, respirant l'odeur de savon et de sueur qui s'y attarde encore.
Allongé dans la pénombre bleutée de l'après-midi qui décline, je fixe les solives du plafond, comptant les nœuds dans le bois pour ne pas sombrer dans la paranoïa. Mes pensées s'emmêlent, tournant sans cesse autour de lui, de nous. Qu'est-ce qui nous arrive vraiment ? Hier encore, nous étions des ennemis héréditaires, deux noms que tout opposait depuis 1978, deux clans nourris au fiel d'une guerre de bornes absurde. Et aujourd'hui, je suis là, terré comme un animal blessé dans sa propriété, attendant son retour avec une urgence qui m'effraie. Je me sens comme un traître, mais un traître qui a enfin trouvé une raison de respirer pour lui-même.
Je ferme les yeux et je me remémore la sensation de ses mains calleuses, marquées par le travail de la traite et de la terre, glissant sur ma peau avec une précaution infinie. Je revois la douceur inattendue de ses yeux verts quand il a soigné mon visage, et la force rassurante de son corps contre le mien dans l'obscurité. Je n'arrive plus à faire coïncider l'image du "Moreau" brutal que mon père m'a dépeint toute ma vie avec l'homme qui m'a serré contre lui comme si j'étais la seule chose précieuse au monde. Est-ce que c'est ça, l'amour ? Ce mélange de terreur pure et de besoin viscéral de l'autre ? Ou est-ce simplement que, dans mon naufrage, Loukas est la seule main tendue que j'ai trouvée avant de couler ?
La tristesse me submerge quand je pense à ma propre famille, ou à ce qu'il en reste. "Viré. Mort pour nous." Ces mots de mon père tournent en boucle dans mon crâne, griffant mon esprit. Le visage déformé par le dégoût, la haine dans ses yeux gris... il m'a jeté comme on se débarrasse d'une bête malade après vingt ans de loyauté, de silences et de sueur sur ses terres. Et Boris... mon propre frère, qui a pris un plaisir sadique à me voir m'effondrer. Le rejet est une brûlure intérieure bien plus vive que le froid de la pièce. J'ai tout perdu : mon nom, mon héritage, mon passé. Je ne suis plus un Delorme. Je ne suis plus rien qu'une ombre sous une couette chez l'ennemi.
Vers 17 heures, alors que la lumière a presque totalement déserté la pièce et que je frissonne violemment malgré les épaisseurs de laine, mon téléphone vibre brusquement contre mon torse, me faisant sursauter dans un cri étouffé. L'écran illumine mon visage marqué et mes yeux rougis. C'est le Maire. Je décroche d'une main que je n'arrive pas à stabiliser.
— Milan ? C'est Monsieur le Maire. J'ai fait le tour des deux propriétés, comme je te l'avais promis ce matin.
Sa voix au bout du fil est lourde, épuisée, dénuée de la moindre étincelle d'espoir. Mon estomac se noue en un nœud indesserrable.
— Et alors ? je demande, la voix rauque, presque méconnaissable d'avoir été si longtemps contenue. Ils ont vu les documents ? Ils ont compris pour l'erreur de 1978 et le "no man's land" ?
— C'est un mur de béton, Milan. Un mur de haine pure et d'orgueil mal placé. J'ai exposé les faits, j'ai montré noir sur blanc que la parcelle appartient à la commune depuis quarante-huit ans. J'ai proposé le compromis de renonciation pour que tout s'arrête, pour que personne ne soit poursuivi et que la paix revienne. Mais ton père ne veut rien entendre. Il a hurlé qu'il préférait voir la ferme brûler plutôt que de laisser "un pouce de terre" aux Moreau, même s'il sait maintenant que techniquement, ce n'est plus chez lui. Et du côté de chez Moreau, c'est la même folie. Ils sont aveuglés par quarante ans de rancœur. Aucun d'eux ne veut signer le compromis. Ils préfèrent la guerre à la vérité.
Un silence de plomb s'installe entre nous. Je sens une larme brûlante couler sur ma joue glacée. Tout ce gâchis. Toute cette violence pour une parcelle qui ne leur appartient même pas.
— Alors, qu'est-ce qu'il nous reste comme issue ? je murmure, le cœur au bord des lèvres. On fait quoi si personne ne veut céder ?
— Écoute-moi bien, Milan, reprend le Maire d'un ton plus solennel. Puisqu'ils refusent la voie amiable et qu'ils s'obstinent dans l'illégalité, il ne me reste qu'une solution légale et radicale. Je peux engager une procédure de régularisation forcée au nom de la mairie. On saisit officiellement le terrain, on rétablit les bornes de 1950 par la force publique, et on expulse quiconque y met le pied. Les géomètres de la préfecture viendront avec les gendarmes. Mais cela va déclencher une tempête sans précédent. Ton père et les Moreau risquent des poursuites sérieuses.
Je prends une profonde inspiration, sentant le poids de la décision m'écraser.
— Je comprends, Monsieur le Maire. Mais c'est une décision trop lourde pour que je la prenne seul ici, dans le noir. Il faut que j'en parle à Loukas. C'est sa famille aussi qui est en jeu.
— Je comprends ta position, Milan. C'est une sage décision.
— Je vous rappelle demain matin pour vous dire ce qu'il en est, j'ajoute avec une fermeté nouvelle. On aura discuté tous les deux et on vous donnera notre réponse définitive.
— Très bien, soupire le Maire. J'attends ton appel demain. Mais sois prudent, Milan. La tension est à son comble dans le village. Boris et les autres ne vont pas rester les bras croisés.
Je raccroche. Le silence revient, plus pesant encore, chargé d'une électricité invisible. Je me ratatine sous la couette, le corps secoué par des tremblements que je ne peux plus contrôler, mais mon esprit est déjà focalisé sur le retour de Loukas. Nous sommes maintenant les seuls à pouvoir décider si nous rasons le vieux monde pour construire le nôtre. J'attends son retour, j'attends ses bras, son odeur de grand air et la force de son regard pour me confirmer que, quelle que soit notre décision demain, je ne serai plus jamais seul.
Le froid de la dépendance est devenu une présence physique, une bête qui s'insinue partout, mais ce sont mes propres pensées qui me font grelotter. Nous y sommes. Le point de non-retour. En demandant ce délai au Maire, j'ai placé l'avenir de nos deux lignées entre les mains de Loukas et les miennes. Demain, d'un seul mot, nous pourrons raser ce vieux monde de haine, de clôtures barbelées et de rancœurs ancestrales pour tenter de construire le nôtre sur les cendres encore chaudes.
Mais en attendant, je suis seul dans le noir. J'attends son retour avec une faim que je n'aurais jamais crue possible. J'ai besoin de ses bras, de cette odeur de grand air et de foin qui s'accroche à sa peau, de la force tranquille de son regard qui me dit, sans mot dire, que je ne serai plus jamais le paria errant sur la départementale. Chaque craquement de la forêt me fait sursauter, chaque sifflement du vent me fait croire à une voix humaine.
Soudain, le vrombissement lointain d'un moteur déchire la nuit. Mon cœur rate un bond, se mettant à cogner contre mes côtes avec une violence qui me fait mal. Le bruit s'intensifie, rauque, puissant : le quad. Je l'entends ralentir, s'arrêter sous l'appentis. Le silence qui suit est bref, entrecoupé par le bruit de bottes lourdes écrasant la croûte de neige gelée.
La porte s'ouvre, laissant entrer un sifflement de vent polaire et une traînée de flocons qui fondent instantanément sur le plancher. Loukas est là. Sa silhouette massive se découpe contre le gris de la nuit avant qu'il ne referme brusquement le verrou. Il ne dit rien tout de suite, sa respiration est courte, marquée par le froid du dehors. Il pose sa lanterne sur la table, et la lueur vacillante de la mèche révèle son visage marqué par une fatigue immense, mais aussi par une tension nerveuse palpable.
Il se fige en voyant l'âtre noir du poêle.
— Milan ? Pourquoi tu n'as pas fait de feu ? Sa voix est basse, inquiète, presque grondante. Il fait une température de morgue ici-dedans !
Je sors doucement la tête de sous la couette, mes membres sont si raides que chaque mouvement me coûte. Mes lèvres ont du mal à s'articuler.
— Je ne voulais pas... je balbutie, les dents claquantes. La fumée... si Boris ou tes cousins passent sur le chemin forestier et voient une colonne grise monter de la cheminée... ils sauraient. Je préférais geler plutôt que d'être découvert. Je ne veux pas qu'ils me retrouvent, Loukas. Pas encore.
Loukas jure entre ses dents, un son rauque qui exprime à la fois sa colère contre cette situation et une pitié évidente pour moi. Il ne discute pas ; il s'accroupit immédiatement devant le poêle. Je l'observe, fasciné par la précision de ses gestes. Il craque une allumette, sa main est stable malgré le froid. Bientôt, une petite lueur orangée commence à lécher les bûches sèches. Le crépitement du bois qui s'enflamme est le premier signe de vie dans cette cabane depuis des heures.
Une fois que la chaleur commence timidement à irradier du métal, Loukas retire sa grosse veste de cuir, ses bottes, et d'un geste déterminé, il soulève la couette pour se glisser contre moi.
L'impact de son corps est comme une décharge électrique. Il me tire contre lui, m'enveloppant de sa stature imposante. Sa chaleur est brutale, magnifique. Je me blottis contre son torse, mes mains cherchant refuge sous son pull, ma tête nichée dans le creux de son épaule. Je sens l'odeur du froid qui s'évapore de sa peau pour laisser place à son odeur naturelle, rassurante.
— Tu es une vraie pierre de glace, murmure-t-il en frottant mes bras et mes flancs pour relancer ma circulation.
On reste ainsi un long moment, laissant le feu reprendre ses droits dans la pièce. Puis, Loukas se redresse sur un coude. Il cherche dans la poche de son jean et sort une petite lampe de poche.
— Fais voir ton visage, Milan. Je veux voir ça de près.
Il allume le faisceau, m'éblouissant un instant. Avec une délicatesse qui contraste avec la rudesse de ses mains, il examine mon nez, tournant doucement ma tête de gauche à droite. Ses sourcils sont froncés, sa mâchoire si serrée que je vois les muscles de son cou saillir sous la peau.
— C'est toujours bien enflé, grogne-t-il. Ce fils de chien t'a vraiment marqué.
Il repose la lampe allumée sur le matelas, son faisceau éclairant le plafond de bois. D'un geste lent, presque solennel, il retire son propre pull. Je retiens mon souffle en découvrant son torse dans la pénombre. Sur son flanc gauche et sur ses côtes, de larges marques bleues et violacées commencent à marquer sa peau.
— Loukas... qu'est-ce qui s'est passé ?
— J'ai croisé ton frère, Boris, cet après-midi sur le chemin de la scierie, lâche-t-il avec un rire amer. Il cherchait sa proie. Il a commencé à m'insulter, à dire qu'il savait que je te cachais quelque part. Ça a dégénéré. On s'est foutu sur la gueule dans la neige. Il cogne dur, le bougre, mais je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. On porte tous les deux les marques de cette journée, Milan.
Je tends une main tremblante pour effleurer les ecchymoses sur ses côtes. Ce partage muet de la douleur scelle quelque chose de sacré entre nous. Nous ne sommes plus seulement deux amants ; nous sommes deux survivants marqués par le même homme, le même clan.
Je me rassois contre la tête de l'ancien lit, ramenant la couette sur nos jambes jointes. La pièce se réchauffe enfin.
— Le maire a appelé, je commence, la voix plus ferme. C'est l'impasse, Loukas. Mon père a hurlé qu'il préférait brûler la ferme plutôt que de signer le compromis. Le tien n'a pas été plus raisonnable. Ils sont enfermés dans leur folie.
Loukas hoche la tête, les yeux fixés sur les flammes du poêle.
— Le Maire propose la régularisation forcée, je continue. La mairie saisit le terrain. Les gendarmes débarquent pour borner. C'est la fin du conflit par la force. Je lui ai dit que j'avais besoin de t'en parler, que je lui donnerais notre réponse demain matin.
Loukas se tourne vers moi. Son regard vert est d'une intensité qui me transperce.
— Milan, j'ai passé la journée à y réfléchir. On ne pourra jamais rester ici. Si on lance la procédure, ils deviendront fous furieux. J'ai un pote dans le Jura, il tient une exploitation forestière. Il m'a dit qu'il cherchait des bras. C'est loin d'ici. On donne l'accord au Maire, on le laisse envoyer les gendarmes et les géomètres faire le ménage, et pendant qu'ils s'occupent d'eux, on charge ta bagnole et on se tire. On disparaît pour de bon.
Un frisson me parcourt. L'idée de tout quitter pour l'inconnu devrait me terrifier, mais avec lui, elle m'apparaît comme une délivrance.
— Tu quitterais tout ? Ta famille ? Ta terre ?
— Ma terre, c'est là où tu es, Milan. Le reste, ce ne sont que des cailloux et des souvenirs amers.
Une émotion immense me submerge. Je le regarde, cet homme massif prêt à briser ses racines pour moi. Loukas ne me laisse pas le temps de répondre. Il prend mon visage entre ses mains, évitant soigneusement mon nez blessé, et m'embrasse avec une passion dévastatrice. C'est un pacte charnel, un baiser qui goûte la fumée, la neige et la liberté.
Ses mains glissent dans mon dos, me pressant contre son torse nu. Je sens chaque muscle de son corps, la puissance de ses bras. Avec une force tranquille, il me fait basculer doucement sur le dos, s'installant au-dessus de moi. Son poids est un rempart magnifique contre le monde. Il cale ses bras de chaque côté de ma tête, me surplombant, son regard plongeant dans le mien comme s'il voulait y lire notre avenir.
— Demain, Milan, on met fin à la guerre. Et après, il n'y aura plus que nous.
Il se penche à nouveau, ses lèvres trouvant les miennes, tandis que sous la couette, dans la chaleur retrouvée de la petite dépendance, le monde extérieur et ses menaces cessent enfin d'exister.
La décision était prise, mais le monde semblait s'être figé autour de nous dans la petite dépendance. Après avoir raccroché avec le Maire, une étrange bulle de silence, presque sacrée, s'est refermée sur nous. Nous savions, au plus profond de nos entrailles, que c'était notre dernière nuit de répit total, le dernier moment où nous pourrions nous appartenir sans que l'ombre de la mort ou de la loi ne vienne frapper à la porte.
Le poêle ronronnait enfin, sa chaleur sèche chassant l'humidité glaciale des murs de pierre. Loukas m'a attiré contre lui sous la couette, son corps massif agissant comme un bouclier contre le reste de l'univers. Ses mains, larges et calleuses, marquées par des années de labeur, ont commencé à explorer ma peau avec une lenteur presque religieuse. Il n'y avait plus l'urgence animale des premiers instants, seulement un besoin viscéral de graver chaque sensation dans notre mémoire commune. Ses doigts ont frôlé mes hanches, sont remontés le long de ma colonne vertébrale, s'attardant sur chaque muscle, chaque cicatrice de mon corps malmené. Nos lèvres se sont cherchées et trouvées dans l'obscurité avec une douceur désespérée. Nous avons passé des heures à nous caresser, à échanger des baisers qui goûtaient la promesse et le sel de nos peurs. Dans cette pénombre orangée, le temps n'existait plus.
Nous nous sommes aimés avec une tendresse infinie, un murmure de peau contre peau, avant que l'épuisement ne nous plonge dans un sommeil lourd, soudés l'un à l'autre comme si nos corps ne faisaient qu'un.
Le lendemain matin, la lumière grise et impitoyable de l'hiver a percé les fentes des volets. La réalité nous a rattrapés avant même que nous n'ayons ouvert les yeux. Loukas a rappelé le Maire pour confirmer notre choix. J'écoutais sa voix basse et grave, le cœur serré, alors qu'il scellait notre destin.
— Ça ne va pas se faire tout de suite, Milan, a-t-il soufflé en posant le téléphone, le visage assombri par une nouvelle inquiétude. Le Maire dit qu'entre les délais de la préfecture, la saisie administrative et l'organisation des forces de l'ordre, il faudra bien un mois avant que la procédure de régularisation forcée ne soit réellement en marche.
Un mois. Trente jours à jouer les proies dans une vallée qui réclamait notre peau.
— Il nous attend à la mairie ce matin pour signer les dépositions de violence et les actes de cession, a ajouté Loukas. C'est ce qui rendra le dossier inattaquable pour nos familles. Mais on doit y aller séparément. Si on nous voit ensemble sur la place du village, c'est l'exécution publique.
Nous avons suivi le plan. Je suis parti le premier, le cœur battant à tout rompre, garant ma voiture à l'écart. Après avoir signé les documents dans le bureau étouffant du Maire, je suis ressorti et je me suis posté en retrait, derrière le muret du vieux cimetière, attendant Loukas avec une angoisse qui me broyait les poumons.
Loukas est arrivé vingt minutes plus tard. Je l'ai vu entrer dans le bâtiment communal, puis ressortir quelques instants plus tard, les traits tirés mais le regard déterminé. Il venait de signer notre liberté, ou notre arrêt de mort. C'est à cet instant précis, alors qu'il descendait les marches de la mairie, que le cauchemar a surgi.
Boris est apparu de l'ombre du porche de l'église, flanqué de deux de ses acolytes de la scierie. Ils avaient l'air d'avoir attendu cet instant précis, tapis comme des charognards. Boris a bloqué le passage à Loukas sur le parvis, un sourire carnassier fendant son visage brutal. Il ne savait rien des papiers, il ne savait rien du mois d'attente. Pour lui, seule la haine comptait.
— Tiens, tiens... La petite souris sort de son trou, a craché Boris, sa voix résonnant sur la pierre froide de la place.
Je n'ai pas pu rester en retrait. Je me suis élancé vers eux pour ne pas laisser Loukas seul face à ces trois brutes. Boris a tourné son regard vers moi, son rire gras explosant dans l'air froid.
— Regardez-moi ça. Les deux tourtereaux sont de sortie. Tu sais ce que j'ai fait ce matin, Loukas ? J'ai croisé ton vieux, le père Moreau. On a discuté un peu. Il est au courant, Moreau ! Il sait qu'il a élevé une petite pédale qui baise avec l'ennemi ! Il m'a dit qu'il te crèverait de ses propres mains s'il te revoyait sur ses terres. Tu n'es plus rien, Loukas. Juste une traînée qui se fait sauter par un Delorme !
Le mot a été l'étincelle de trop. Loukas a bondi avec une agilité de fauve. La collision a été brutale, un bruit d'os contre la chair qui m'a fait tressaillir. Loukas a percuté Boris de plein fouet, l'envoyant rouler dans la neige sale de la place.
— Tu mens ! a rugi Loukas en s'acharnant sur lui au sol. Mon père n'était pas dans le coin ce matin, je le sais ! Tu n'es qu'une merde, Boris !
La bagarre a tourné au massacre. Boris, bien que surpris, a répliqué avec une sauvagerie animale. Les coups pleuvaient, sourds, violents. Loukas a reçu un coup de botte en plein plexus qui l'a plié en deux, mais il s'est relevé aussitôt, le visage déjà maculé de sang, pour renvoyer une série de coups de poing qui ont fait craquer la mâchoire de mon frère.
— Sale petit enculé ! hurlait Boris en crachant du sang. Vous allez crever tous les deux ! On va vous brûler dans votre cabane de tantes !
Je me suis jeté dans la mêlée pour essayer de tirer Loukas de là, mais un des gars de la scierie m'a envoyé une manchette en plein visage, me renvoyant au sol, mon nez explosant à nouveau dans une douleur aveuglante. Boris a profité de la distraction pour sortir un démonte-pneu qu'il cachait sous sa veste.
— Loukas, attention ! j'ai hurlé, la bouche pleine de sang et de neige.
Le métal a sifflé dans l'air, frappant Loukas à l'épaule dans un bruit sec. Il a poussé un cri de rage pure, parvenant malgré la douleur à saisir le bras de Boris pour le tordre jusqu'à ce que l'os semble sur le point de rompre. Loukas lui a ensuite asséné une série de coups de poing d'une violence inouïe, transformant le visage de Boris en une masse rouge et boursouflée.
— Mon père n'était pas là ce matin ! rugissait Loukas à chaque impact, la voix brisée par l'effort. Tu n'es qu'une petite merde jalouse !
Les cris du secrétaire de mairie et l'apparition du Maire sur le perron, hurlant qu'il appelait les gendarmes, ont fini par les séparer. Boris s'est reculé, le visage méconnaissable, un œil déjà fermé, crachant un mélange de salive et de sang sur le parvis.
— C'est pas fini ! a-t-il éructé en pointant un doigt tremblant vers nous. Vous ne passerez pas la semaine ! On va vous faire la peau !
Loukas, soutenu par mon épaule, haletait, le sang coulant de son arcade sourcilière fendue. Il a fixé Boris avec un mépris total, puis nous sommes repartis en chancelant vers ma Peugeot, laissant Boris hurler ses insultes derrière nous. Le mois à venir n'allait pas être une attente administrative. C'était devenu une lutte pour la survie.
Le trajet jusqu'à l'hôpital s'est déroulé dans un brouillard de douleur et d'adrénaline retombante. Loukas, malgré son épaule ensanglantée et son arcade fendue qui lui barrait la vue, a conduit d'une main ferme, m'aidant à grimper dans la Peugeot avec une délicatesse infinie alors que je défaillais. À chaque cahot de la route, mon nez m'envoyait des décharges électriques jusque dans la colonne vertébrale.
Aux urgences, l'attente a été un calvaire de néons blancs et d'odeurs de désinfectant. Quand le médecin m'a enfin pris en charge, le verdict est tombé, sec : fracture déplacée de la cloison nasale. Il a fallu « réduire » la fracture. Loukas est resté à mes côtés, me broyant la main pendant que le praticien, d'un geste sec et expert, remettait l'os en place. J'ai cru que mon crâne allait exploser. Pour maintenir le tout, il a posé une attelle en plastique thermoformé, une sorte de coque rigide fixée par des pansements qui me barrait le milieu du visage. « Dix jours minimum avec ça, monsieur Delorme », a-t-il lancé.
Pendant que l'infirmière terminait mes soins, j'ai vu à travers la porte entrouverte le même médecin s'occuper de Loukas. Il l'a ausculté longuement, palpant son épaule là où le démonte-pneu avait frappé. Le diagnostic était sérieux : une forte contusion osseuse doublée d'une déchirure musculaire partielle. Son bras a été immobilisé dans une écharpe, et le médecin lui a prescrit des anti-inflammatoires puissants, l'avertissant que sans repos, il risquait des séquelles permanentes.
Le retour à la dépendance s'est fait dans un silence de plomb, brisé seulement par nos respirations sifflantes. Nous étions dans un piteux état : moi avec mon masque de plastique et mes yeux déjà cernés de noir, lui le bras en écharpe, pâle de fatigue et de douleur. La montée vers la cabane a été une épreuve. Nous nous soutenions l'un l'autre, deux épaves humaines titubant dans la neige, luttant contre le vent qui semblait vouloir nous punir de notre audace.
La nuit a été atroce. La douleur, que l'adrénaline avait masquée, s'est réveillée avec une vengeance féroce. Entre les pulsations dans mon visage et les élancements dans l'épaule de Loukas, le sommeil nous fuyait. Nous restions allongés l'un contre l'autre, immobiles par peur de réveiller une douleur, écoutant le vent hurler dehors, conscients que le mois d'attente promis par le maire serait le plus long de notre existence.
Le lendemain matin, Loukas a pris une décision difficile. Il devait retourner à la ferme Moreau pour ne pas éveiller trop de soupçons et voir si les rumeurs de la bagarre avaient atteint son père.
— Je reviens vite, Milan. Je te promets de t'envoyer des messages dès que je peux pour te dire s'ils savent quelque chose, a-t-il murmuré en m'embrassant sur le front avant de partir.
Pendant des heures, j'ai guetté mon téléphone, le cœur au bord des lèvres. Finalement, un vibreur.
— C'est chaud. Il a vu mon bras et mon œil. Je lui ai dit que j'avais fait une chute lourde dans le ravin en essayant de récupérer une bête égarée, et que je m'étais mangé un rocher. Il a grogné, mais il semble avoir mordu à l'hameçon pour l'instant.
Quand il est revenu à la tombée de la nuit, son visage était plus sombre encore que la veille. Il s'est assis lourdement sur le bord du lit, sa main valide massant sa tempe.
— Mon père commence à poser des questions vraiment bizarres, Milan. Il m'a demandé pourquoi je passais autant de temps « en forêt » et si j'avais croisé des Delorme ces derniers temps. Il a un ton... un ton que je ne lui connaissais pas. Comme s'il attendait que je fasse une faute. Boris a dû lui mettre une puce à l'oreille, même s'il ne lui a pas encore tout dit.
Le stress nous dévorait. Pour oublier la menace, le froid et la douleur physique, nous nous sommes glissés sous les couvertures. Le besoin de se sentir vivants, de se prouver que nous nous appartenions encore malgré le chaos, était plus fort que tout.
Loukas s'est approché de moi. Sa main valide a commencé à errer sur mon torse, glissant sous mon pull avec une lenteur exquise. Ses doigts, bien que marqués par le froid, dégageaient une chaleur qui me faisait frissonner. Il a commencé à caresser ma peau, évitant soigneusement mon visage blessé, descendant vers mon ventre. Chaque effleurement était une déclaration de guerre contre la haine de nos familles.
— Milan... gémit-il doucement à mon oreille.
Je me suis laissé faire, ses caresses devenant plus pressantes, plus intimes. Ses doigts ont trouvé le bord de mon pantalon, s'y glissant avec une assurance qui me coupait le souffle. Je sentais son souffle chaud sur mon cou, et chaque mouvement de sa main provoquait des vagues de plaisir qui venaient étouffer la douleur de mon nez cassé.
Nos corps se sont mêlés dans un ballet de gémissements étouffés sous la couette. Loukas utilisait sa main valide pour me masser, me pétrir, ses doigts explorant mes zones les plus sensibles avec une faim dévorante. Je sentais son érection contre ma cuisse, dure et impatiente. Je me suis mis à bouger contre lui, cherchant le contact, cherchant la friction.
Ses gémissements se sont intensifiés, des sons rauques, profonds, qui témoignaient de son désir immense. Ses caresses sont devenues plus rapides, plus expertes, ses doigts m'entourant, me serrant, me faisant perdre toute notion du temps et du lieu. Je ne sentais plus mon attelle, je ne sentais plus les ecchymoses de mon corps ; il n'y avait plus que cette sensation de feu qui montait en moi.
— Plus vite... s'il te plaît, Loukas... j'ai murmuré, ma voix brisée par l'excitation.
Il a intensifié son mouvement, son propre corps tendu à l'extrême contre le mien. Ses doigts travaillaient avec une précision cruelle, m'emmenant sur le bord du précipice. Je l'ai senti se cambrer contre moi, sa respiration devenant un râle erratique. Dans l'obscurité de la cabane, nos gémissements se confondaient avec le crépitement du bois dans le poêle.
L'orgasme nous a percutés ensemble, une explosion de lumière et de chaleur qui nous a laissés tremblants et vidés. Nous sommes restés ainsi, enlacés dans la sueur et la fatigue, nos cœurs battant à l'unisson dans le silence retrouvé.
Fin du chapitre 6.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

ou laissez un mot
Soyez respectueux
Publier
Chapitre suivant
Chapitre 6
26 minutes
1
0
0
Chapitre suivant

Commentaires ()

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à en laisser un !

Histoires similaires

✦ tounet777 La proie du chasseur XSTORY
La proie du chasseur
Chapitre 8
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ tounet777 La proie du chasseur XSTORY
La proie du chasseur
Chapitre 6
Par tounet777
0
0
4
Gays
✦ tounet777 La proie du chasseur XSTORY
La proie du chasseur
Chapitre 10
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ tounet777 Le poids du souvenir XSTORY
Le poids du souvenir
Chapitre 4
Par tounet777
0
0
4
Gays
✦ tounet777 L'éveil dans l'obscurité XSTORY
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 6
Par tounet777
0
0
4
Gays
✦ tounet777 Putain d'homophobe XSTORY
Putain d'homophobe
Chapitre 27
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ tounet777 Fièvre animale XSTORY
Fièvre animale
Chapitre 9
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ tounet777 L'éleveur de chèvres XSTORY
L'éleveur de chèvres
Chapitre 7
Par tounet777
63
6
4.5k
Gays
✦ tounet777 Le poids du souvenir XSTORY
Le poids du souvenir
Chapitre 6
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ tounet777 Le mariage de ma petite sœur Julie XSTORY
Le mariage de ma petite sœur Julie
Chapitre 12
Par tounet777
0
0
4
Gays

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio