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✦ tounet777 Le goüt de la haine XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le goüt de la haine — Chapitre 2

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Le goüt de la haine

Chapitre 2

Chapitre 2
La fin de matinée m'écrase sous un poids que le café noir, bu à grandes gorgées amères dans la cuisine de mes parents, ne parvient pas à rincer. Je suis assis, le dos raidi contre le bois dur de la chaise, évitant soigneusement le regard de mon père qui fait les cent pas. Chaque fois que je change de position, je sens cet inconfort lancinant entre mes cuisses, ce tiraillement qui est le rappel brûlant, concret et monstrueux de l'intrusion de Loukas en moi. Son sperme a séché contre ma peau, une pellicule invisible et infâme que je n'ai pas encore eu la force de laver. Je reste là, pétrifié, comme si l'eau allait effacer la seule preuve physique que je n'ai pas rêvé ce désastre, que je ne suis pas en train de devenir fou. Mon père s'arrête enfin et fixe ses mains calleuses, les mêmes qui ont serré les poings ce matin même devant le clan Moreau quand ils nous ont retrouvés au pied de la montagne. Son silence est un reproche que je n'arrive pas à soutenir.
Je dois sortir, l'air de la maison familiale est saturé de suspicion et de non-dits. Mais le village, une fois que j'y mets les pieds, est déjà une trappe qui se referme sur moi. La nouvelle a voyagé plus vite que la neige ne tombe. Quand je pousse la porte du tabac-presse vers onze heures, le tintement de la clochette sonne comme un glas. Le silence se fait instantanément, un vide pneumatique qui me coupe le souffle. Les vieux, installés au fond avec leurs journaux et leurs petits noirs, me fixent avec une hostilité non dissimulée. Leurs regards pèsent sur mes épaules comme des jugements sans appel.
— Tiens, voilà le berger des loups, lance l'un d'eux, sa voix grinçante de mépris.
Je sens le sang me monter aux joues, une chaleur de honte et de rage mélangées qui me donne envie de tout saccager.
— C'est des mensonges, c'est lui qui ment, je n'ai rien fait ! je m'écrie.
Mais ma voix tremble trop, trahissant une fêlure que je ne peux cacher. Je vois bien qu'ils ne me croient pas. Pour eux, un Delorme est forcément coupable.
— Loukas a témoigné devant le garde-chasse et le maire, Milan. Pourquoi il s'amuserait à inventer ça alors qu'il a perdu quatre bêtes ? rétorque la boulangère sans même lever les yeux vers moi en me tendant mon paquet.
Je sors en trombe, les oreilles bourdonnantes. Les insultes que le père de Loukas a crachées ce matin résonnent encore dans mon crâne : traître, voleur, chien. Loukas m'a balancé aux chiens pour sauver son propre cuir. Il a sacrifié tout ce qu'on a vécu dans cette cabane — les caresses, les baisers, le sexe, cette peau contre peau — pour que son père ne se doute jamais de la vérité. La trahison me transperce comme une lame de glace que l'on remuerait dans une plaie ouverte.
Je me réfugie dans la vieille grange, à l'écart de la maison. Je m'écroule contre un tas de foin et je ferme les yeux, cherchant l'obscurité pour ne plus voir les visages méprisants du village. Aussitôt, il est là. Je n'arrive pas à chasser les images, elles sont gravées sous mes paupières. Je ne me suis jamais considéré comme un pédé. Je n'ai jamais regardé un mec. Mais mon corps, ce traître absolu, se souvient de chaque détail avec une précision terrifiante. J'ai aimé ça. J'ai aimé la force de ses mains, j'ai aimé la sensation d'être dominé par lui, tout en le haïssant de chaque fibre de mon être.
Je revois ses mains, ces grandes mains rugueuses de travailleur qui se sont posées sur mon ventre et ma poitrine pour me maintenir fermement contre lui. Je sens encore son torse large, puissant et chaud pressé contre mon dos. Je me rappelle l'odeur de sa peau — ce mélange de sueur, de laine mouillée, de sapin — qui m'avait totalement envahi, me faisant perdre pied.
Le souvenir devient plus charnel, plus insoutenable. Ses doigts qui glissent sous mon tee-shirt pour toucher ma peau nue, ses paumes brûlantes qui pincent mes tétons jusqu'à me faire frissonner violemment. Je me rappelle comment j'ai durci malgré moi, comment mon sexe a réagi aussitôt à sa proximité, gonflant douloureusement dans mon pantalon humide. Et puis, ce baiser dans le cou... lent, humide, une morsure de chaleur que je sens encore comme une marque de propriété.
Je me remémore avec une honte dévorante le moment où il m'a poussé sur ce matelas pourri. Je m'étais retrouvé à quatre pattes, le cul offert, tremblant de froid et d'une envie que je détestais autant que je la désirais. Je sens encore sa queue énorme, longue et épaisse, forcer l'entrée, m'écarteler centimètre par centimètre. La brûlure initiale, puis ce plaisir bestial quand il a commencé à me pilonner, ses hanches, claquant violemment contre mes fesses dans un bruit obscène et humide. Il grognait qu'il me détestait, et moi je savais que je le haïssais, mais on se dévorait comme des bêtes, cherchant dans la chair de l'autre une raison d'oublier qui nous étions.
Pour échapper à ces pensées qui me consument, je grimpe à l'échelle du grenier de la maison de mes parents, là où la poussière étouffe les souvenirs trop lourds. Je commence à fouiller frénétiquement dans les vieilles malles de mon grand-père. Je cherche une arme, une preuve, n'importe quoi pour détruire les Moreau et prouver ma bonne foi. Mes mains tombent sur une boîte en fer blanc rouillée, cachée sous des sacs de jute. À l'intérieur, des papiers jaunis datant de 1978, l'année maudite où la haine a pris racine.
Je déplie un vieux plan cadastral original, les bords s'effritant sous mes doigts tremblants. Mes yeux s'écarquillent sur les lignes d'encre pâle. Les bornes... celles que mon arrière-grand-père est censé avoir déplacées une nuit de novembre... le plan officiel de l'époque indique des mesures qui ne correspondent en rien à ce qu'on m'a martelé dans le crâne depuis mon enfance. Il y a des annotations griffonnées en marge par un géomètre dont le nom a été raturé, des calculs qui suggèrent que la parcelle litigieuse n'appartenait peut-être à aucune des deux familles à l'origine, mais à la commune.
Une vérité atroce, glaciale, commence à poindre : et si on se massacrait depuis trois générations pour un mensonge pur et simple ? Et si mon père, mon grand-père et moi avions gâché nos vies pour une terre qui n'était même pas la nôtre ?
Je repose le document, les mains prises de spasmes. Je repense au dernier regard que Loukas m'a lancé avant de disparaître ce matin avec les siens, cet éclat de regret ou de honte au fond de ses yeux verts. Il m'a trahi, il m'a humilié devant tout le village, il a laissé son père me traiter comme un moins que rien... et pourtant, je sens encore son sperme brûlant qui a rempli mon corps, ce secret que je porte en moi comme une bombe prête à exploser.
Je ne sais plus qui je suis, ni ce que signifie être un Delorme. Je sais juste que cette nuit-là, dans le silence de la neige, quelque chose d'irréparable s'est brisé, et que malgré ma haine, malgré sa trahison immonde, je donnerais tout pour être à nouveau prisonnier de ses bras épais malgré ma haine pour ce qu'il a fait.
Quatre jours ont passé depuis la tempête. Quatre jours où le ciel est resté d'un bleu métallique, insultant, alors que ma vie s'écroule méthodiquement. Au village, je suis devenu une ombre. On s'écarte sur mon passage au libre-service, on baisse la voix quand j'entre au café. Le stigmate du « saboteur » me colle à la peau comme une seconde couche de crasse que même mes douches brûlantes ne parviennent pas à décaper. Mon père ne me parle presque plus, il se contente de charger son fusil le soir sur le perron, les mâchoires serrées, attendant une provocation des Moreau qui ne vient pas.
Mais c'est la découverte du grenier qui me ronge le plus. Ce plan cadastral de 1978 est une bombe thermique dans mes mains. Cet après-midi-là, l'air est glacial mais sec. Je ne tiens plus en place. J'ai besoin de voir, de vérifier. Je glisse le document jauni dans la poche intérieure de ma veste et je grimpe vers la limite nord, là où la forêt dévore les pâturages, là où tout a commencé.
Je marche dans la neige croûtée, le souffle court. J'arrive à la borne n°14, une pierre moussue enfoncée dans la terre gelée. Selon le papier de mon grand-père, elle devrait être dix mètres plus à l'est. Je m'accroupis, grattant la neige avec mes gants, cherchant une trace, une cicatrice dans le sol. Je suis tellement absorbé par ma rage et mes calculs que je n'entends pas le ronflement sourd du moteur.
Le quad s'arrête à quelques mètres. Le silence qui suit est plus lourd qu'un éboulement. Je ne me retourne pas. Je reconnais cette présence. Cette électricité qui me dresse les poils de la nuque.
— Tu cherches quoi, Delorme ? À déplacer les pierres en plein jour, maintenant ?
La voix de Loukas est basse, moins assurée que d'habitude. Je me relève lentement, les muscles en tension, prêt à bondir ou à fuir. Il est là, debout à côté de son engin, les joues rougies par le froid, ses yeux verts plantés dans les miens. Il n'a pas son fusil. Il a l'air... humain. Et c'est ce que je déteste le plus.
— Dégage de là, Moreau. Tu n'es pas sur tes terres ici, je crache en sentant ma lèvre trembler de fureur.
Il ne bouge pas. Au contraire, il fait un pas vers moi, les mains ouvertes, un geste de paix qui me donne envie de lui vomir dessus.
— Milan... écoute. Pour l'autre matin... le garde-chasse... j'ai pas eu le choix. Mon vieux était là, il m'aurait tué s'il avait cru qu'on avait passé la nuit à...
Je craque. La digue lâche d'un coup. Je fais les deux pas qui nous séparent et je lui hurle au visage, ma poitrine contre la sienne :
— Tu n'as pas eu le choix ? Tu m'as traité de voleur ! Tu m'as jeté en pâture à tout le village ! Tu aurais pu dire que la porte était cassée, que le loquet avait sauté avec le gel, n'importe quoi d'autre que ça ! Mais non, il fallait que tu m'enfonces. Tu m'as baisé dans cette cabane comme si j'étais à toi, et dix minutes après, tu m'as vendu comme un chien !
Ma voix s'étrangle. Je sens les larmes de rage brûler mes yeux, mais je refuse de les laisser couler. Loukas baisse le regard, ses larges épaules s'affaissent.
— Je sais, murmure-t-il. Je sais que c'était dégueulasse. Mais mon père... il cache des trucs, Milan. Je le vois bien. Il évite de parler de 1978, il a brûlé des vieux registres l'hiver dernier. Je me doute qu'il y a une couille dans l'histoire de cette limite, que ce n'est pas aussi net qu'il le dit.
Je sors le papier de ma veste et je lui secoue sous le nez.
— Regarde ça ! Ton père est un menteur, mon grand-père était peut-être un voleur, et on se déchire pour du vent ! Mais le pire, ce n'est pas la terre, Loukas. Le pire, c'est toi.
Il tend la main, non pas pour prendre le papier, mais pour attraper mon bras. Ses doigts sont chauds, même à travers le cuir de ma manche. Ce contact déclenche un incendie immédiat dans mon bas-ventre. Mon corps se souvient de la pression de ces mêmes mains sur mes hanches, de la manière dont il m'écartait les jambes pour me posséder. Je déteste cette réaction. Je déteste mon sang qui bat trop vite, je déteste cette envie folle de me jeter contre lui, de retrouver cette chaleur qui m'a sauvé de l'hypothermie.
— Milan, attends... me dit-il en se rapprochant encore, son souffle venant caresser mon visage. Je regrette. On peut... on pourrait se voir ailleurs. Sans eux.
Ses yeux descendent vers mes lèvres. Il réduit l'espace, son odeur de tabac et de froid m'enveloppe. Je sens mon cœur cogner contre mes côtes comme un oiseau en cage. Une partie de moi veut céder, veut oublier le village, les insultes, la haine, pour juste retrouver cette sensation d'être "plein", d'être à lui.
Mais l'image de la boulangère me détournant le regard et de mon père nettoyant son fusil me revient en plein front.
Je me dégage violemment, manquant de perdre l'équilibre dans la neige.
— Me touche pas ! Ne me touche plus jamais ! Tu crois que tu vas t'en tirer avec une excuse et un petit tour dans les bois ? Tu m'as détruit, Loukas. Je suis un paria à cause de toi.
— Milan, s'il te plaît...
Il tente de rattraper mon poignet, son visage marqué par une détresse que je n'aurais jamais cru voir chez un Moreau. Je vois son désir, brut, honnête, mais c'est trop tard. Je recule de plusieurs pas, le doigt pointé vers lui.
— Rentre chez toi. Va retrouver ton père et tes mensonges. Et la prochaine fois que tu me croises, ne me regarde même pas. Pour moi, tu n'es rien de plus qu'une ordure de Moreau.
Je fais demi-tour et je redescends vers la ferme, marchant le plus vite possible sans regarder en arrière. Je sens son regard planté dans mon dos, je l'entends appeler mon nom une fois, deux fois, mais je ne m'arrête pas.
En arrivant près de la grange, je m'adosse au mur, haletant. Mes mains tremblent de façon incontrôlable. Je serre le plan cadastral contre mon cœur. Je l'ai envoyé chier, comme il le méritait. Alors pourquoi j'ai l'impression que c'est moi qui viens de me faire arracher les tripes ? Pourquoi, malgré tout, je ne pense qu'à la sensation de ses doigts sur mon bras et à ce qu'on aurait pu faire si j'avais dit oui ?
Je suis un Delorme, et je déteste les Moreau. Je me le répète jusqu'à ce que ça devienne vrai, même si mon corps, lui, crie le contraire.
La nuit a été un champ de bataille de draps froissés et de pensées circulaires. Chaque fois que mes paupières s'alourdissaient, je sentais la main de Loukas sur mon bras, cette pression de bête qui me brûlait à travers le cuir de ma veste. Le lendemain matin, l'obsession de la vérité est devenue un besoin physique, plus fort que la faim, plus fort que la peur. Je ne pouvais plus rester dans ce brouillard, coincé entre les silences haineux de mon père et la trahison sanglante de Loukas. J'ai pris ma vieille voiture et j'ai roulé quarante kilomètres jusqu'à la ville de la préfecture. Je voulais des chiffres, des plans, de l'encre froide sur du papier neutre, loin des ragots du village.
Le bureau du cadastre sent la poussière d'archives et l'ozone des vieilles photocopieuses. Derrière son comptoir en formica, un homme d'un certain âge, Monsieur Vasseur, ajuste ses lunettes en examinant les références cadastrales que je lui ai jetées comme un défi. Il revient dix minutes plus tard, portant un dossier cartonné, épais, qui semble contenir des siècles de rancœur.
Il étale de grands plans sur la table, des calques translucides qui se superposent dans un bruissement de papier sec. Ses doigts fins, tachés d'encre, pointent des lignes rouges et bleues qui s'entremêlent comme des veines.
— Vous voyez ici, Monsieur Delorme, commence-t-il d'une voix monocorde, presque dénuée d'émotion. C'est le relevé original de 1950. La limite entre la parcelle 112, celle de votre grand-père, et la 113, celle des Moreau, suivait naturellement le cours du ruisseau de la Combe. C'était simple, à l'époque.
Il fait glisser un second calque, daté de 1979, et mon cœur rate un bond.
— En 1978, il y a eu un remembrement partiel suite à la construction de la route départementale qui coupe le vallon. C'est là que le chaos s'installe. Regardez cette zone hachurée. Le géomètre de l'époque, un certain Martineau, a commis une erreur de report de deux degrés sur l'azimut du point de pivot de la borne 14. Une bévue technique, un angle mal calculé sur un compas mal réglé.
Je me penche, le souffle court, mes mains agrippées au bord de la table. Mes yeux brûlent à force de fixer ces tracés absurdes.
— Une erreur ? je demande, la voix étranglée par l'incrédulité. Vous voulez dire que tout ça n'est qu'une faute de calcul ?
— C'est plus cynique que cela, murmure Vasseur en soupirant. L'erreur a été signalée par votre grand-père peu après. Mais, simultanément, le père Moreau a produit un acte sous seing privé, une sorte de promesse de vente orale qui n'a jamais été officiellement enregistrée. Les deux hommes se sont déchirés sur la validité de ce bout de papier gribouillé. Pour compenser l'erreur du géomètre qui vous donnait un avantage de quelques mètres, les Moreau ont décidé de grignoter sur le bois mort de l'autre côté. Au final, le droit s'est perdu en route. La terre que vous vous disputez... elle appartient techniquement à la commune depuis quarante-huit ans. Personne ne paie de taxes dessus. C'est un "no man's land" juridique. Un vide.
Je reste prostré, les yeux fixés sur le vide entre les deux parcelles. Trois générations de sang, de bêtes empoisonnées, de clôtures sectionnées et de haine pure... tout cela pour une erreur de deux degrés et un papier jamais signé. On s'est entre-tués pour du vent.
Je sors du bâtiment, la tête bourdonnante de chiffres et de dates. Je serre les photocopies contre ma poitrine comme si c'était une arme ou une preuve de notre folie collective. Je marche vers ma voiture, garée dans une ruelle adjacente, quand l'air se fige soudainement. Deux silhouettes sont adossées contre la clôture, juste à côté de ma portière.
Mon sang se glace instantanément. Ce sont les cousins de Loukas, Mathias et Bastien. Deux brutes épaisses, le genre de types qui ne vivent que pour la bagarre et le prestige du nom Moreau. Ils ont dû me suivre depuis le village.
— Tiens, voilà la petite fouine, lance Mathias en s'écartant du mur, un sourire carnassier aux lèvres. Alors, on vient dénoncer les voisins à la ville ? On n'a pas assez d'histoires au village ?
— Pousse-toi, Mathias, je réponds, ma voix vibrant d'une colère que j'essaie de contenir. Je n'ai pas le temps pour tes gamineries.
Bastien me coupe la route, me bousculant violemment de l'épaule. Je trébuche contre une voiture en stationnement, le souffle coupé.
— Tu parles trop mal pour un Delorme, réplique Bastien en se rapprochant. On s'est dit qu'on allait te rafraîchir la mémoire. Le saboteur, on s'en occupe à notre façon.
Ils m'encerclent, les poings serrés, l'adrénaline de la traque dans les yeux. Je suis seul, à quarante bornes de chez moi, sans rien pour me défendre. Mathias m'attrape soudainement par le col de ma veste, me soulevant presque de terre. Sa main se lève, large et lourde, prête à s'abattre sur mon visage.
— Lâchez-le.
La voix claque comme un coup de fusil dans le silence de la ruelle. Loukas surgit de l'angle de la rue, marchant d'un pas rapide, sa haute stature découpée contre le ciel gris. Son visage est une tempête de fureur contenue. Ses cousins se figent, la main de Mathias restant suspendue en l'air.
— Loukas, on lui donne juste une leçon, proteste Bastien en essayant de se justifier. Il fait le malin avec des papiers administratifs, il cherche la merde...
— J'ai dit : lâchez-le, répète Loukas en arrivant à leur hauteur. Maintenant. Ou c'est avec moi que vous allez vous expliquer.
Il y a une telle promesse de violence dans son ton que Mathias finit par me lâcher brusquement. Je retombe lourdement sur mes pieds, ajustant ma veste d'un geste sec, le cœur frappant contre mes côtes comme un prisonnier. Loukas se place physiquement entre eux et moi, faisant rempart de son corps. Mais il ne regarde pas ses cousins. Ses yeux sont rivés sur les miens.
C'est un regard d'une intensité insoutenable, lourd d'une détresse muette. Ses pupilles sont dilatées, sombres, et ses yeux verts semblent hurler quelque chose que sa bouche ne peut pas articuler devant les siens. C'est un regard de pardon pur. Une supplication désespérée pour que je comprenne l'impossible : qu'il est prisonnier de ce nom, de cette armure de haine, mais que chaque fibre de son être crève de remords pour la trahison de l'autre matin.
Ses yeux dérivent une fraction de seconde vers ma bouche, un éclair de désir brut et de souvenir charnel, avant de revenir se planter dans les miens. Il me supplie de ne pas le haïr, de voir l'homme qui m'a tenu dans la neige derrière le Moreau qui m'a dénoncé.
— Cassez-vous au quad, ordonne-t-il à ses cousins sans me quitter des yeux. Je m'occupe de lui. C'est mon affaire.
Les deux autres ricanent, imaginant sans doute qu'il va m'achever avec ses poings ou ses mots. Ils s'éloignent de quelques mètres en lançant des railleries. Loukas fait alors un pas vers moi, si près que je sens la chaleur volcanique de son corps, cette odeur de sapin et de peau qui me hante chaque nuit. Il baisse la voix, un murmure déchirant que seuls nous deux pouvons entendre dans le vent froid.
— Pars, Milan. Vite. Ne reste pas ici, ils n'attendent qu'une excuse.
Sa main frôle la mienne dans l'ombre de nos manteaux, un contact électrique, une seconde suspendue où ses doigts pressent ma paume avec une force désespérée, comme pour me dire qu'il n'a jamais cessé de sentir mon corps contre le sien.
— Je sais tout, Loukas, je souffle en brandissant les photocopies, ma voix tremblante. Nos pères nous ont menti. Tout ça... cette guerre... c'est pour rien. Pour une erreur de géomètre.
Le choc se lit sur ses traits, ses muscles se crispent. Ses yeux s'embuent une seconde, une lueur de larmes qu'il ravale immédiatement pour reprendre son masque de pierre devant ses cousins qui nous observent.
— Va-t'en, Milan, répète-t-il, la voix brisée. S'il te plaît.
Je recule, les jambes en coton, l'esprit en lambeaux. Je monte dans ma voiture sous les insultes lointaines des deux autres, mais mon regard reste accroché au sien. Il reste planté là, seul au milieu de l'asphalte, sa carrure de chêne semblant soudain fragile sous le poids de la culpabilité. Dans le rétroviseur, alors que je démarre, je le vois me regarder partir, immobile, jusqu'à ce que je disparaisse.
Le pardon était là, dans le vert de ses yeux. Et le pire, c'est que malgré l'humiliation et la peur, je sentais mon corps hurler de l'envie de faire demi-tour pour me noyer à nouveau dans ses bras.
Le silence de la ferme est devenu une torture. J'ai passé la soirée à table, en face de mon père, incapable d'avaler plus de deux bouchées de ragoût. Les documents du cadastre brûlent littéralement sous mon matelas, à l'étage, comme si le papier dégageait une chaleur radioactive. Mon père nettoyait son couteau de poche, le regard vide, perdu dans sa rancœur habituelle. Je le regardais et, pour la première fois de ma vie, je ne voyais pas un chef de clan, mais un homme trompé par sa propre histoire. Je suis monté me coucher tôt, non pas pour dormir, mais pour échapper à cette atmosphère de mensonge.
Vers minuit, alors que la lune découpe des formes acérées sur le plancher, un son lointain déchire le calme de la vallée. Un ronronnement sourd, mécanique. Je connais ce bruit par cœur. C'est le quad de Loukas. Il ne vient pas de la route, il arrive par les sentiers hauts, là où les propriétés se rejoignent dans un chaos de ronces et de sapins. Mon cœur s'emballe, frappant contre ma poitrine comme s'il voulait s'échapper. Je reste immobile, aux aguets. Le moteur s'éteint. Le silence revient, plus lourd qu'avant.
Il est là. Je le sais.
Je glisse hors de mes draps, j'enfile un jean et une veste à la hâte. Je sors par la fenêtre du premier étage, glissant sur le toit de la remise pour ne pas faire grincer la porte d'entrée. L'air nocturne me fouette le visage, glacial et pur. Je marche vers la lisière du bois, là où la silhouette massive de Loukas se détache contre l'obscurité des arbres. Il est adossé à son engin, les bras croisés, m'attendant comme si notre rendez-vous était une évidence.
— Je savais que tu viendrais, murmure-t-il quand j'arrive à sa hauteur.
Sa voix est basse, rauque, elle vibre dans l'air froid et provoque un frisson qui n'a rien à voir avec la température.
— Qu'est-ce que tu fous là, Moreau ? Je t'ai dit de ne plus me regarder, de ne plus m'approcher. Tu veux quoi ? Que mon père sorte le fusil ?
— Je m'en fous de ton père, Milan. Et du mien aussi. Je n'ai pas arrêté de penser à ce que tu as dit en ville. À ces papiers.
Il fait un pas vers moi. Je recule, mais mon dos rencontre le tronc rugueux d'un vieux chêne. Il s'arrête à quelques centimètres, m'enfermant dans son espace, m'inondant de son odeur — ce mélange de cuir, de tabac froid et de cette chaleur humaine qui m'a hanté tout l'après-midi.
— Je suis désolé, Milan. Pour l'autre matin, pour les cousins... Je te jure que si j'avais pu faire autrement...
— Tu aurais pu ! je l'interromps, la voix tremblante de rage. Tu aurais pu te taire. Mais tu as choisi ton camp. Tu as choisi de m'écraser pour rester le bon fils Moreau.
Il pose une main sur le tronc, juste au-dessus de mon épaule. Son visage est si proche que je vois l'éclat désespéré dans ses yeux.
— J'ai eu peur, d'accord ? J'ai eu peur de ce que je ressentais. Dans la cabane, quand j'étais en toi, quand je sentais tes ongles dans mon dos... j'ai oublié qu'on était ennemis. Et ça m'a foutu les jetons. Mentir au garde-chasse, c'était ma façon de remettre les murs entre nous. Mais les murs tombent, Milan. Surtout si ce que tu as trouvé au cadastre est vrai.
Il baisse la voix, se rapprochant encore, ses lèvres frôlant presque mon oreille.
— Tu te rappelles, quand la neige tombait contre la vitre ? Quand je t'ai demandé de ne pas bouger pour que ça dure plus longtemps ? Je ne jouais pas la comédie. Je voulais vraiment que le monde s'arrête là.
Ses allusions me frappent en plein ventre. Les souvenirs de ses mains sur ma peau, de la sensation d'être possédé avec une violence qui ressemblait à de l'amour, remontent à la surface. Je lutte pour ne pas fermer les yeux, pour ne pas succomber à cette attraction magnétique qui m'attire vers lui.
— Tais-toi, Loukas. Ne parle pas de ça. C'était une erreur. Une horreur.
— Une horreur que tu as aimée autant que moi, rétorque-t-il avec une soudaine assurance, ses yeux plongeant dans les miens. Je l'ai senti. Tes gémissements, la façon dont tu me serrais... tu n'as jamais détesté Milan Delorme autant que tu m'as désiré cette nuit-là.
La vérité de ses mots me brûle. Je lève la main et je le repousse violemment, le frappant à la poitrine.
— Casse-toi ! Rentre chez toi avec tes excuses de merde ! Tu es un menteur et un lâche. Je ne veux plus jamais te voir. Nos familles se détestent, et moi, je te hais encore plus qu'elles ! Va-t'en, Moreau !
Je m'apprête à partir, à courir vers la ferme, mais il est plus rapide. Ses mains m'attrapent par la taille, me plaquant contre lui avec une force irrésistible. Avant que je puisse crier, ses lèvres s'écrasent sur les miennes. C'est un baiser brutal, affamé, désespéré. C'est un baiser qui goûte le pardon, la sueur et la fin du monde. Pendant une seconde, une seule seconde de faiblesse absolue, je réponds, mes mains s'agrippant à sa veste, ma langue rencontrant la sienne dans un choc électrique.
Puis, la réalité me revient en pleine face, comme une gifle glacée.
Je le repousse de toutes mes forces, le souffle court, les lèvres brûlantes. Je l'envoie chier une dernière fois, les yeux pleins de larmes de rage.
— Plus jamais tu ne fais ça. Plus jamais.
Je me détourne et je cours vers la maison, m'enfonçant dans l'ombre des bâtiments. Je ne me retourne pas. Je n'ai pas besoin de le voir pour savoir qu'il est encore là, planté dans le noir, à regarder ma fuite. Je rentre par la fenêtre, je me glisse sous mes draps, tremblant de tous mes membres. Mes lèvres picotent encore de son contact.
Fin du chapitre 2.
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