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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Sous les toits — Chapitre 6 · Chapitre 7

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EntreDeux
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Ce chapitre sait prendre son temps sans jamais ennuyer. On aime la façon dont Elsa se regarde dans le miroir avant de s'habiller — ce petit geste dit tout de son évolution sans qu'on ait besoin d'un seul mot de trop. La scène des photographies est délicate et juste : Nina qui baisse l'appareil au moment précis où quelque chose de vrai arrive, c'est une belle idée. L'écriture tient la promesse de la tension sans jamais la forcer.

Sous les toits

Chapitre 6 · Chapitre 7

Chapitre 7 — La visite
Elsa se réveilla tard le samedi matin, avec cette lenteur particulière des lendemains de soirée où le corps paraît avoir dormi davantage que l’esprit. Avant même d’ouvrir complètement les yeux, elle retrouva surtout la bouche de Nina. Le baiser de Mathis avait été agréable, réel, mais il appartenait déjà davantage à la soirée qu’à ce matin. Nina, elle, avait laissé quelque chose de plus vif : ses boucles contre la joue d’Elsa, la main posée à sa taille, le second baiser qu’Elsa avait elle-même initié. Le plus étrange était qu’aucun remords ne vint gâcher ce souvenir. Elle n’avait pas besoin de transformer Mathis en erreur pour avoir envie de revoir Nina.
Son téléphone reposait à quelques centimètres de son oreiller. Mathis avait envoyé un message simple : « Bonne soirée hier. À lundi. » Elsa sourit et répondit dans le même ton. Nina avait été moins cérémonieuse. Son premier message disait qu’elle avait encore le goût de son rouge à lèvres en tête ; le second demandait si la fameuse chambre sous les toits était aussi minuscule qu’Elsa le prétendait. Un troisième contenait la photographie prise au début de la soirée, celle où Elsa riait sans penser à l’appareil. Elsa la regarda encore. Puis elle répondit que la chambre était pire que tout ce qu’on pouvait imaginer. Nina écrivit immédiatement qu’il fallait donc qu’elle vienne vérifier par elle-même.
Elsa accepta avant d’avoir le temps de rendre l’invitation compliquée. Elle ne proposa pas à Mathis de les rejoindre, ne se demanda pas ce qu’il penserait de cette visite. Le garçon lui plaisait ; cela ne créait aucune obligation. La perspective de voir Nina seule dans sa chambre, en revanche, lui accélérait déjà le cœur.
Nina proposa de passer vers quinze heures. Elsa accepta. Elle resta ensuite quelques secondes, assise dans son lit, le téléphone entre les mains, avant de regarder autour d’elle comme si elle découvrait soudain la pièce avec les yeux de quelqu’un d’autre. Une tasse de la veille traînait sur le bureau, des vêtements s’étaient accumulés sur une chaise et plusieurs cartons n’étaient toujours pas complètement vidés. La petite chambre qu’elle trouvait charmante depuis son arrivée lui parut tout à coup ridiculement intime. Le lit occupait une part considérable de l’espace. Il n’existait pratiquement aucun endroit où deux personnes puissent s’asseoir sans se retrouver proches.
Cette constatation la fit se lever beaucoup plus vite. Elle ouvrit la fenêtre, replia la couette, rangea les vêtements et entreprit de remettre de l’ordre dans des objets que Nina n’aurait probablement pas remarqués. Après dix minutes, elle comprit qu’elle était en train de préparer sa chambre comme on prépare un rendez-vous. Le mot la fit s’arrêter. Était-ce un rendez-vous ? Nina n’avait rien dit de tel. Elles s’étaient embrassées deux fois, certes, mais elles avaient également convenu de ne pas transformer immédiatement ces baisers en définition. Elsa se força à abandonner le rangement et décida de descendre prendre un café.
Dans l’appartement, elle trouva Camille seule dans la cuisine. Jean avait été appelé tôt à la clinique pour une intervention imprévue et ne rentrerait probablement qu’en fin d’après-midi. Camille portait un pantalon souple et un débardeur clair, les cheveux encore un peu humides après la douche. Elle paraissait reposée, parfaitement étrangère à la nuit agitée qu’Elsa venait de vivre, et ce simple contraste suffit à réveiller le troisième mouvement de désir qui compliquait tout depuis plusieurs jours. Elsa avait embrassé un garçon et une fille. Cela n’avait rien résolu concernant Camille.
Camille lui demanda comment elle se sentait au réveil. Elsa répondit qu’elle allait bien, puis reconnut presque aussitôt que Nina devait passer dans l’après-midi. Elle surveilla la réaction de Camille avec une attention qu’elle aurait détesté avouer. Ce ne fut presque rien : un léger relèvement des sourcils, un sourire, puis cette remarque amusée que la mystérieuse Nina allait donc enfin découvrir l’appartement où vivaient les deux ennemies du fromage. Elsa rit. Le ton de Camille ne contenait aucune jalousie visible, et elle éprouva à cette absence une petite déception dont elle se reprocha immédiatement l’injustice.
Camille proposa qu’elles utilisent la cuisine si elles avaient besoin de quelque chose et demanda si Elsa voulait préparer un déjeuner avant la visite. Cette attention ramena la conversation à quelque chose de simple. Elles improvisèrent ensemble une salade, du poisson froid restant de la veille et quelques légumes. Camille ne prétendait toujours pas savoir cuisiner ; elle se rendait utile en lavant, coupant ou rangeant sous les indications d’Elsa, avec une docilité qui amusait cette dernière. Dans ce domaine au moins, le rapport s’inversait. Elsa n’était plus la jeune femme maladroite que Camille guidait dans son corps et ses complexes. Elle savait exactement quoi faire et Camille la suivait.
Elles parlèrent peu de la soirée. Camille ne posa aucune question sur les détails des baisers racontés dans la nuit. Cette retenue troubla presque Elsa davantage qu’une curiosité indiscrète. Elle se demanda si Camille choisissait de ne pas lui demander ou si l’histoire l’intéressait simplement moins qu’elle ne l’espérait. Plusieurs fois, elle eut envie de revenir d’elle-même sur Nina, puis s’en empêcha. La fascination qu’elle éprouvait pour Camille commençait à lui faire interpréter chaque silence comme un message possible, exactement ce qu’elle s’était promis de ne pas faire.
Après le déjeuner, Elsa remonta pour se changer. Elle choisit un jean plus ajusté que ceux qu’elle portait habituellement et un tee-shirt blanc très simple. Sa main se dirigea automatiquement vers une brassière, puis s’arrêta. Les rougeurs de son dos avaient presque disparu et rien ne lui interdisait désormais d’en remettre une. Pourtant, depuis sa première sortie avec Camille et la robe de la veille, elle avait découvert qu’elle pouvait aussi s’en passer. Elle posa la brassière sur le lit, enfila le tee-shirt directement sur sa peau et se regarda dans le miroir. Ses tétons se dessinaient déjà légèrement sous le coton. Elle hésita longtemps, pensa à Nina, puis décida de ne rien changer.
Le choix n’avait rien d’une déclaration. Elsa ne se sentait pas soudain assez sûre d’elle pour sortir ainsi tous les jours à l’université. Mais Nina l’avait vue la veille dans une robe sans soutien-gorge, l’avait embrassée et avait eu envie de recommencer. Pour la première fois, Elsa ne ressentait pas le besoin de corriger immédiatement la partie de son corps qu’elle croyait la plus difficile à montrer. Elle passa seulement une veste légère qu’elle pourrait refermer si son courage disparaissait.
À quinze heures moins cinq, elle descendit attendre près de l’entrée de l’appartement plutôt que de laisser Nina chercher seule la chambre sous les toits. Lorsqu’on sonna, Camille traversait justement le couloir avec une tasse de thé. Elle ouvrit avant qu’Elsa ait atteint la porte. Nina apparut sur le palier, un petit sac en papier à la main, les cheveux bouclés retenus d’un côté par une pince. Son sourire se dirigea d’abord vers Elsa puis s’arrêta, une fraction de seconde, sur Camille.
Elsa vit ce regard. Elle le reconnut d’autant plus facilement qu’elle avait posé presque le même sur Camille lors de leur première rencontre. Nina se reprit immédiatement, mais son visage avait exprimé cette courte surprise que provoque parfois une personne beaucoup plus belle qu’on ne l’imaginait. Camille, elle, accueillit Nina avec sa facilité habituelle. Elsa les présenta et sentit naître en elle une émotion si absurde qu’elle mit quelques secondes à la nommer : elle n’aimait pas que Nina trouve Camille attirante.
La contradiction était presque comique. Quelques jours auparavant, Elsa avait été jalouse du mari de Camille ; maintenant elle ressentait une pointe de possessivité parce qu’une fille qu’elle avait embrassée venait simplement de regarder Camille. Rien de cela n’était cohérent avec les relations réelles qui les unissaient. Elle n’avait aucune exclusivité à défendre. Elle découvrait seulement que comprendre intellectuellement la liberté du désir ne supprimait pas les réflexes plus primitifs.
Nina avait apporté des pâtisseries. Camille remarqua qu’elles pouvaient les manger dans la cuisine et, avant qu’Elsa puisse proposer de monter directement, les trois femmes se retrouvèrent autour de l’îlot central. La conversation prit immédiatement une tournure légère. Nina découvrit que Camille partageait réellement l’aversion d’Elsa pour le fromage et déclara qu’elle refusait de croire à une coïncidence aussi grave. Camille lui répondit qu’elle comptait au contraire sur Elsa pour défendre enfin une minorité opprimée. Elsa les regarda rire et sentit sa jalousie céder un peu devant le plaisir de voir deux parties de sa vie se rencontrer.
Cette rencontre lui révélait pourtant des choses qu’elle aurait préféré ne pas remarquer. Nina était à l’aise avec Camille. Elle la regardait franchement lorsqu’elle parlait, admirait l’appartement sans tomber dans une politesse embarrassée et posa plusieurs questions sur son métier. Camille semblait apprécier sa vivacité. À un moment, Nina lui dit qu’elle n’aurait jamais deviné qu’elle avait trente ans. Camille répondit que c’était probablement la seule chose gentille qu’un étudiant pouvait dire à quelqu’un de trente ans, et elles rirent encore. Elsa but une gorgée d’eau en se demandant pourquoi elle avait soudain l’impression d’être la plus jeune des trois.
Camille observa alors son tee-shirt et, plus précisément, l’absence des bretelles qu’elle connaissait bien. Son regard revint vers le visage d’Elsa sans commentaire. Ce fut si discret que Nina ne remarqua rien. Elsa, elle, sentit immédiatement sa poitrine se tendre sous le coton, réaction disproportionnée provoquée moins par l’air que par la certitude d’avoir été vue. Elle détesta que son corps puisse répondre aussi facilement à un regard dont elle n’était même pas certaine.
Après le café, Nina demanda enfin à voir la fameuse chambre. Elsa la conduisit vers l’escalier. Au moment de monter, elle se retourna. Camille rangeait les tasses. Leurs regards se rencontrèrent et Camille lui adressa un sourire très léger, impossible à interpréter. Elsa eut l’impression d’y lire une forme d’encouragement, peut-être même d’amusement. Elle suivit Nina en se reprochant aussitôt cette nouvelle tentative de transformer un sourire en message secret.
Nina adora la chambre. Elle s’approcha immédiatement de la fenêtre, se pencha pour voir les toits et déclara que l’endroit ressemblait beaucoup plus à un décor de film qu’à la catastrophe immobilière annoncée. Elsa lui montra le minuscule cabinet de toilette, l’armoire et le bureau, puis dut reconnaître qu’elle avait épuisé la visite en moins de deux minutes. Nina avait apporté son appareil. Elle photographia d’abord la pente du plafond, le reflet d’une cheminée dans la vitre, les chaussures d’Elsa abandonnées sous le bureau. Elle ne dirigeait rien ; elle regardait.
Puis elle se tourna vers Elsa, qui s’était appuyée contre le rebord de la fenêtre. « Je peux ? » demanda-t-elle encore. Elsa eut le même réflexe de recul que le premier jour, mais moins fort. Elle pensa à la photo de la soirée et acquiesça. Nina prit seulement trois images. Elle demanda à Elsa de ne pas sourire, puis se corrigea aussitôt : « Non, oublie ce que je viens de dire. Regarde dehors. » Elsa obéit. Au troisième déclenchement, une voiture klaxonna dans la rue et elle se retourna en riant. Nina baissa l’appareil. « Voilà. C’est toujours quand j’arrête de vouloir la photo qu’elle arrive. »
Elle montra l’écran. Elsa se vit assise de travers sur le rebord, une longue jambe repliée, les cheveux tombant devant une épaule, le tee-shirt blanc suivant son torse sans le corriger. Ses seins presque inexistants n’étaient ni cachés ni soulignés ; son corps était simplement là. La photographie ne ressemblait pas à celles que sa mère prenait lors des anniversaires, où Elsa savait toujours exactement où placer ses mains pour paraître moins grande. « Tu peux la garder », dit-elle. Nina leva les yeux vers elle. « Je comptais te la donner. »
Elsa prit d’abord la chaise. Cette prudence fit sourire Nina, qui lui demanda si elle comptait réellement passer tout l’après-midi à un mètre d’elle après ce qui s’était produit la veille. La question était formulée sans provocation, mais Elsa sentit ses joues chauffer. Elle abandonna la chaise et vint s’asseoir à côté d’elle. Le matelas s’enfonça légèrement sous leur poids et leurs épaules se touchèrent presque aussitôt.
Pendant quelques minutes, elles parlèrent de tout autre chose. Les cours, les professeurs, les étudiants de leur groupe, la soirée. Elsa apprit que Nina vivait encore chez ses parents en proche banlieue et enviait presque cette chambre minuscule parce qu’elle représentait une indépendance qu’elle n’avait pas encore. Cette remarque surprit Elsa. Depuis son arrivée, elle avait considéré sa situation comme un compromis imparfait : une chambre sans douche, une cuisine partagée, la dépendance quotidienne à l’appartement de Camille. Nina y voyait déjà une liberté. Les mêmes choses changeaient de valeur selon l’endroit d’où on les regardait.
La conversation revint à la soirée sans revenir à Mathis. Nina demanda seulement si Elsa regrettait quoi que ce soit. Elsa répondit non. Puis, après une hésitation, elle avoua qu’elle avait surtout envie de recommencer ce qu’elles avaient fait près de la fenêtre. Nina sourit, mais ne se précipita pas. « Moi aussi. » Cette réponse simple suffit à rendre le silence beaucoup plus dense.
Nina posa l’appareil sur le bureau avant de venir s’asseoir près d’elle. Le geste plut à Elsa : au moment où elles se rapprochaient, Nina cessait de photographier. L’objectif ne devenait pas un moyen de voler leur intimité. Il y avait un temps pour regarder à travers lui et un autre pour être avec elle.
La formule fit rire Elsa et dissipa quelque chose en elle. Elle demanda alors, avec une hésitation qu’elle aurait voulu plus discrète, si Nina avait déjà embrassé des filles avant la veille. Nina répondit oui. Ce n’était ni une grande révélation ni un secret douloureux. Au lycée, elle avait embrassé une amie lors d’une fête, puis avait eu une relation courte avec une autre fille l’année suivante. Elle avait également eu deux petits amis. Elle se disait bisexuelle lorsqu’on lui demandait vraiment de mettre un mot, mais n’avait jamais ressenti le besoin d’en faire une présentation obligatoire à chaque rencontre.
Elsa l’écouta avec une fascination différente de celle que lui inspirait Camille. Nina parlait depuis le même âge qu’elle, depuis le même monde d’études, de fêtes et de parents encore très présents. Sa bisexualité n’avait rien d’un concept adulte ou d’un secret extraordinaire. Elle existait simplement parmi d’autres caractéristiques. Elsa comprit à quel point elle avait imaginé son propre désir comme un événement monumental uniquement parce qu’il lui était nouveau.
Elsa demanda ensuite depuis combien de temps Nina photographiait les gens de cette manière. La question la fit parler avec une passion qu’Elsa ne lui connaissait pas encore. Nina avait commencé au lycée avec un appareil emprunté à son père. Elle avait d’abord photographié les bâtiments, parce que les bâtiments ne demandaient pas à voir le résultat. Puis elle s’était intéressée aux personnes précisément à cause de ce qui lui faisait peur : la façon dont quelqu’un change dès qu’il sait qu’un objectif existe.
Elle montra à Elsa plusieurs images enregistrées sur sa carte. Une amie assise par terre dans une cuisine, un garçon torse nu de dos au bord d’une fenêtre, sa mère endormie dans un fauteuil, deux mains âgées serrées autour d’une tasse. Rien n’était spectaculaire et pourtant chaque photographie semblait contenir une vie plus vaste que le cadre. Nina réfléchissait à une petite série pour un appel à projets de l’université. Elle n’avait pas encore de titre. Elle voulait photographier les façons différentes d’« habiter » son corps : ceux qui prennent toute la place, ceux qui se replient, ceux qui jouent avec ce qu’on voit, ceux qui oublient enfin qu’on les regarde.
Elsa sentit immédiatement que le sujet la concernait plus qu’elle ne voulait le montrer. Nina ne lui demanda pas de poser pour le projet. Cette absence de demande lui donna presque envie de proposer. Elle se retint. Il était trop tôt. Elle préféra revenir à une question plus simple : si Nina avait déjà été amoureuse d’une fille. Nina répondit oui, et son récit resta celui de Nina, pas une leçon destinée à Elsa : une amie embrassée au lycée, quelques mois d’une relation maladroite, deux petits amis aussi, des histoires qui avaient compté différemment sans qu’elle ait besoin de les mettre dans un ordre.
Le baiser dura longtemps. Il n’avait plus le bruit de la musique autour de lui ni l’excitation collective d’une fête pour en masquer l’importance. Dans la petite chambre silencieuse, Elsa percevait chaque détail avec une précision nouvelle : la douceur de la bouche de Nina, son souffle lorsqu’elles se séparaient de quelques millimètres, les boucles qui venaient parfois effleurer sa joue, la chaleur de la main posée à travers son tee-shirt. Quand Nina se rapprocha davantage, leurs torses se touchèrent et Elsa sentit contre elle la rondeur souple d’une poitrine très différente de la sienne. Cette sensation, brève et presque banale dans une étreinte, eut sur elle un effet disproportionné. Elle avait passé tant d’années à comparer sa poitrine plate à celle des autres filles qu’elle fut surprise de ne ressentir aucune envie de posséder celle de Nina. Elle avait seulement envie de rester contre elle. Rien ne ressemblait à Mathis et rien n’avait besoin de lui ressembler.
Quand Nina glissa une main un peu plus haut dans son dos, Elsa sentit sa poitrine réagir presque immédiatement. L’absence de brassière rendait le coton du tee-shirt extrêmement présent contre ses tétons, déjà sensibles à l’excitation. Le moindre mouvement du tissu suffisait à produire des frissons qu’elle aurait autrefois interprétés comme une trahison gênante de son corps. Cette fois, elle les laissa exister. Sa propre main avait quitté la taille de Nina pour remonter lentement le long de son flanc jusqu’aux côtes ; elle sentait sous la paume un corps moins anguleux que le sien, une peau chaude sous le tissu, la courbe naturelle qui reliait la taille à la poitrine. Elle s’arrêta avant que le geste devienne plus intime. Nina ne fit aucune remarque et ne chercha pas à guider sa main, mais Elsa eut la sensation qu’elle avait compris son hésitation.
Nina l’embrassa près de la commissure des lèvres, puis sur la joue et très brièvement dans le cou. Elsa inspira plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu. Son bras passa autour de Nina et la rapprocha instinctivement. Elle sentit alors plus nettement la différence entre leurs corps : la petite taille de Nina contre sa longueur, ses hanches plus rondes, la douceur de sa poitrine contre son torse presque plat. Ce contraste ne la complexait plus ; il l’excitait précisément parce que Nina était différente d’elle. Pendant une seconde, le désir prit une intensité qui l’effraya moins par ce qu’il était que par sa rapidité. Elles étaient seules, sur son lit, et rien dans la situation ne les obligeait à s’arrêter au baiser.
Elsa se recula légèrement. Nina s’immobilisa immédiatement. Aucun reproche, aucune insistance ne passa dans son expression. Elsa expliqua qu’elle avait envie de continuer mais qu’elle ne savait pas encore jusqu’où elle voulait aller. Elle se sentit adolescente en prononçant cela, comme si l’incertitude trahissait un manque d’expérience qu’elle aurait dû masquer. Nina lui répondit au contraire que savoir où l’on voulait s’arrêter était déjà une forme d’expérience. Elles pouvaient très bien s’embrasser sans avoir besoin de transformer l’après-midi en première fois obligatoire.
Cette réponse détendit Elsa plus efficacement que n’importe quel discours. Elle revint vers Nina et l’embrassa encore, mais le rythme avait changé. L’urgence avait cédé à quelque chose de plus doux. Elles restèrent ensuite côte à côte, appuyées contre le mur sous la pente du toit. Nina prit sa main et joua distraitement avec ses doigts. Elsa éprouva une sensation étrange de normalité. Quelques jours auparavant, elle aurait imaginé qu’embrasser une fille bouleverserait immédiatement le monde autour d’elle. Le monde demeurait parfaitement stable. On entendait seulement une voiture dans la rue et les pas lointains d’un voisin dans l’escalier.
Le téléphone d’Elsa vibra sur le bureau. Un message du groupe de cours annonçait un changement de salle pour lundi ; Mathis y avait ajouté une plaisanterie. Elsa répondit avec les autres, puis reposa l’appareil sans que la conversation ne modifie l’atmosphère de la chambre. Nina, qui avait suivi son geste, ne posa aucune question.
Cette absence de rivalité fabriquée rassura Elsa. Mathis pouvait rester un garçon qu’elle trouvait beau et qu’elle avait embrassé une fois. Rien n’obligeait ce souvenir à entrer dans la pièce avec elles chaque fois qu’elles se rapprochaient. Nina se pencha alors vers elle et l’embrassa de nouveau, comme si le sujet avait déjà disparu.
L’après-midi passa ainsi, entre conversations et baisers. Ils devinrent progressivement moins solennels. Parfois Nina l’embrassait au milieu d’une phrase simplement parce qu’elle en avait envie. Parfois Elsa faisait de même. Cette répétition changea profondément la perception qu’elle avait de ce geste. Embrasser une femme cessait d’être une expérience destinée à prouver quelque chose sur son orientation. C’était seulement une façon de se rapprocher de Nina.
Vers dix-sept heures, Nina annonça qu’elle devait repartir. Elles descendirent ensemble. Elsa avait oublié pendant plusieurs heures la présence de Camille dans l’appartement et ressentit soudain une gêne nouvelle en arrivant dans le couloir. Ses lèvres lui semblaient certainement plus rouges, ses cheveux moins ordonnés, et elle eut l’impression absurde de porter sur elle un panneau racontant ce qui s’était passé dans la chambre.
Camille se trouvait dans le salon avec un livre. Elle leva les yeux lorsqu’elles passèrent. Nina la salua avec le même naturel qu’à son arrivée et la remercia pour le café. Camille lui répondit qu’elle était la bienvenue, puis demanda si la chambre avait réussi l’examen. Nina déclara qu’elle était scandaleusement jolie pour un logement aussi peu pratique. Elsa observa Camille. Son regard passa brièvement de Nina à elle et resta une seconde sur son visage.
Sur le palier, Nina prit Elsa dans ses bras. Cette fois, l’accolade n’avait plus la même innocence publique que celles de l’université. Elles savaient toutes les deux ce qui s’était passé quelques mètres plus haut. Nina se recula, hésita à peine puis déposa un baiser très bref sur les lèvres d’Elsa. Le geste était suffisamment discret pour ne pas constituer une démonstration, mais suffisamment clair pour qu’une personne se trouvant dans le couloir puisse comprendre.
Elsa entendit une page se tourner dans le salon derrière elle. Elle ne savait pas si Camille avait regardé.
Nina partit avec un sourire et lui demanda de lui écrire. Elsa resta quelques secondes sur le palier avant de refermer la porte. Lorsqu’elle revint vers le salon, Camille avait toujours son livre à la main. Rien dans son attitude ne révélait si elle avait vu le baiser. Elle demanda simplement si elles avaient passé une bonne après-midi. Elsa répondit oui. Le mot lui sembla ridiculement insuffisant.
Elle aurait pu remonter. Au lieu de cela, elle s’assit à l’autre bout du canapé. Camille referma son livre en gardant un doigt entre les pages. Un silence s’installa, pas réellement gênant mais chargé de tout ce qu’Elsa n’osait pas encore dire. Camille finit par observer que Nina avait l’air de quelqu’un qui savait assez bien ce qu’elle voulait. Elsa répondit qu’elle le pensait aussi, puis reconnut qu’elle avait déjà eu une relation avec une fille.
Camille hocha simplement la tête. Elsa attendit une question qui ne vint pas. Cette retenue finit par devenir insupportable. Depuis son arrivée, Camille avait été celle qui lui parlait du corps sans gêne, qui lui avait appris à distinguer le confort de la honte, qui lui avait ouvert sans le savoir une partie de son désir. Elsa connaissait pourtant presque tout de son mariage et presque rien de ce que cette liberté signifiait dans sa propre histoire.
La question sortit avant qu’elle puisse la reformuler de manière plus prudente. Elle demanda à Camille si elle avait déjà embrassé une femme.
Pour la première fois depuis longtemps, Camille ne répondit pas immédiatement. Son doigt resta entre les pages du livre, mais son regard quitta Elsa pour se poser quelques secondes sur la fenêtre. Ce silence suffit à faire accélérer le cœur de la jeune femme. Elle se reprocha presque aussitôt son indiscrétion et commença à dire que Camille n’était évidemment pas obligée de répondre.
Camille revint vers elle. Elle n’avait ni l’air vexé ni surpris. Son expression était devenue plus sérieuse, dépouillée du ton joueur qu’elle utilisait si souvent lorsqu’elle provoquait gentiment Elsa. Elle répondit simplement oui.
Un seul mot. Pourtant il transforma immédiatement tout ce qu’Elsa croyait savoir d’elle. Les plaisanteries sur les vêtements, la liberté avec laquelle Camille parlait des corps féminins, son absence de réaction devant la découverte de la bisexualité d’Elsa : rien de cela ne prouvait évidemment quoi que ce soit, mais Elsa comprit soudain que son expérience n’était peut-être pas aussi extérieure qu’elle l’avait imaginé.
Elle aurait pu s’arrêter là. Elle aurait dû, probablement. Mais Camille regardait toujours son visage et ne semblait pas vouloir mettre fin à la conversation. Elsa demanda alors si cela avait été seulement une expérience de jeunesse. Le terme lui parut maladroit dès qu’elle l’eut prononcé.
Camille eut un sourire très léger, sans amusement. Elle referma finalement son livre et le posa sur la table basse. Puis elle répondit que non. Ce n’avait pas été une expérience.
Elsa sentit son souffle se suspendre.
Camille ajouta seulement qu’elle avait aimé une femme avant de rencontrer Jean. Elle ne donna ni prénom, ni durée, ni détail. Sa voix ne portait pas la nostalgie spectaculaire d’un secret enfin révélé ; elle énonçait simplement un morceau de sa vie qu’Elsa n’avait encore jamais connu. Pourtant, pour la jeune femme, la phrase avait l’effet d’une porte qui venait de s’entrouvrir.
Elle regarda Camille autrement. Pas parce que son corps avait changé, ni parce que son mariage cessait d’exister, mais parce que le désir qu’Elsa éprouvait pour elle venait soudain de perdre une impossibilité qu’elle lui avait attribuée sans preuve. Camille pouvait être attirée par une femme. Elle l’avait déjà été. Cela ne signifiait évidemment pas qu’elle pouvait être attirée par Elsa. La raison le lui répétait avec force. Son corps, lui, s’était déjà saisi de la seule partie de l’information qui l’intéressait.
Camille dut lire quelque chose sur son visage, car elle ajouta calmement qu’une histoire passée ne disait rien de ce qu’une personne voulait dans le présent. Elsa sentit aussitôt la mise en garde et en fut presque reconnaissante. Camille ne lui laissait pas transformer cette confidence en promesse. Elle lui disait seulement la vérité.
Elsa resta silencieuse. Elle aurait pu poser aussitôt dix questions ; aucune ne lui sembla assez simple. Camille avait seulement déplacé quelque chose dans la pièce en donnant à son passé une forme qu’Elsa n’avait jamais imaginée. Elle se contenta de demander si Jean le savait. Camille répondit oui, depuis toujours, puis reprit son livre comme si cette réponse suffisait pour ce soir-là.
Dans la cuisine, un peu plus tard, elles retrouvèrent leurs gestes ordinaires. Elsa coupa des légumes, Camille mit la table, Jean envoya un message pour dire qu’il rentrerait tard. La phrase restait pourtant dans l’air, ou peut-être seulement dans la tête d’Elsa : Camille avait aimé une femme avant Jean. Elle ne chercha pas à savoir davantage. Pas ce soir.
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Chapitre 7 · Chapitres 8-9
Elsa a dix-huit ans, une chambre sous les toits et un désordre intérieur qu'elle ne sait pas encore nommer. Entre la douceur troublante de Nina, la clarté franche de Mathis et la présence de Camille — sa propriétaire, trente ans, une vie déjà accomplie —, les journées s'accumulent avec leurs petites révélations et leurs grandes questions sans réponse. Dans les rues de Paris, à la piscine, au détour d'un déjeuner en terrasse, quelque chose se resserre doucement. Elsa apprend à regarder ce qu'elle ressent sans encore savoir quoi en faire.
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Photo de profil de Ana_Lisa
Ana_Lisa
20 octobre 2026 à 21:32
Les hésitations d'Elsa sont subtilement décrites et très réalistes, c'est vraiment très fin et délicat. C'est plutôt rare par ici. Bravo et merci.
Photo de profil de Moutcho
Moutcho
20 octobre 2026 à 17:55
Vivement la suite
Photo de profil de mozart
mozart
20 octobre 2026 à 13:13
Toujours agréablement surpris par l'histoire, les regards, l'amitié entre tous les personnages. Chaque pensée d'Elsa sur sa façon de se tenir, les pulsions d'amour ou de jalousies. La façon de s'habiller, réagir, nous ramène à nos questions que nous avions au même age. Merci.
Photo de profil de Bob50
Bob50
20 octobre 2026 à 12:04
Cette lecture est envoûtante tellement les mots défilent dans une justesse incroyable…merci pour cette expérience
Photo de profil de Folgi74
Folgi74
20 octobre 2026 à 11:32
Superbe développement… je n’aurais pas pensé dans cet ordre mais cette situation amoureuse est si bien décrite … et cette conclusion en forme de promesse … j’adore. Merci beaucoup !
Chriserotique
20 octobre 2026 à 10:52
J'ai vraiment beaucoup aimé ce chapitre qui donne d'autres accents à la lenteur des chapitres précédents, c'est une continuité que nous attendions tous mais avec des révélations et des gestes un plus osés sans toutefois transformer les dialogues ni les rencontres en relation. Ce chapitre est d'une très belle facture nuancé de séductions tout en douceur. Une parade amoureuse tellement agréable à lire.

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