Je m'appelle Candice. J'ai trente-sept ans, je suis mariée à un homme que j'aime profondément, nous n'avons pas d'enfant et, depuis sept mois, mon mari ne me baise plus.
Voilà.
Dit comme ça, j'ai l'air d'une femme abandonnée. Je ne le suis pas.
Paul est un homme merveilleux. Je sais que toutes les femmes amoureuses disent cela de leur mari, y compris certaines qui auraient intérêt à en changer. Mais Paul est véritablement quelqu'un de bien. Il est drôle, attentif, cultivé, un peu lâche devant les choses qui le contrarient, mais fondamentalement bon. Et il me fait rire. Beaucoup.
Il me fait aussi parfois pleurer, naturellement. Et je ne suis pas certaine de lui rendre toujours la vie simple. Je pense que ses problèmes d’érection sont même en partie liés à moi, à la femme que je suis devenue.
Nous sommes ensemble depuis quatorze ans. Quatorze années pendant lesquelles nous avons appris à nous connaître, à nous supporter, à nous aimer malgré les petites déceptions et les grandes contrariétés. Nous avons traversé des tempêtes, perdu des proches, changé de travail, déménagé deux fois, renoncé à certains projets et réalisé d'autres que nous n'avions pas même imaginés.
Nous n'avons pas eu d'enfant. Ce n'est pas un drame, c’est un choix qu’il a partagé avec moi... La vie s'est organisée autrement et nous y avons trouvé notre bonheur.
Nous sommes heureux, Paul et moi. Je tiens à le préciser. Chaque jour.
Je commence à en avoir assez de cette idée selon laquelle un couple qui ne fait plus l'amour serait nécessairement un couple malheureux. Et, inversement, qu'un couple heureux n'aurait aucune raison de ne plus faire l'amour.
Les choses sont un peu plus compliquées.
Je travaille dans un service de cardiologie. Je vois chaque jour des gens dont le cœur fonctionne mal, parfois très mal. J'ai appris à me méfier des apparences et des explications trop simples. Ce qui ne m'empêche pas, naturellement, d'être incapable de comprendre ce qui se passe dans mon propre lit.
Je me regarde dans le miroir. Je suis plutôt jolie.
Je pourrais même dire très jolie, mais il paraît que cela ne se fait pas. Une femme est autorisée à connaître ses défauts par cœur, à les énumérer avec précision, à les détester publiquement, mais annoncer qu'elle se trouve belle demeure une forme de provocation.
Tant pis.
Je suis métisse, j'ai la peau brune, les yeux verts, de longs cheveux noirs et crépus et un corps que j'entretiens avec une discipline dont Paul se moque gentiment.
Je fais du fitness, du step, de la natation, du vélo et du yoga. J'aime transpirer, sentir mes muscles travailler, pousser un exercice jusqu'à cette limite étrange où la fatigue devient presque agréable. J'aime cette sensation d'avoir accompli quelque chose avec mon corps.
Mon corps est sculpté et féminin, sensuel, et même plus obscène que ça d’après ce que je peux lire dans les yeux des hommes et des femmes qui se retournent sur moi. J'ai les hanches rondes, les cuisses solides, une poitrine dont je suis assez contente et quelques petites marques que j'ai cessé de considérer comme des défauts.
Je n'ai pas toujours eu cette assurance. À vingt ans, je me trouvais trop ceci, pas assez cela. Aujourd'hui, je me sens plutôt bien dans ma peau.
Et pourtant, depuis quelques mois, il m'arrive de me demander ce que mon corps peut encore provoquer. Paul me trouve belle. Je le sais. Il me le dit.
Il me regarde lorsque je rentre du sport, lorsque je sors de la douche, lorsque j'enfile une robe pour aller dîner. Il me complimente, il m'embrasse, me serre dans ses bras, vient parfois se coucher contre moi simplement pour sentir ma présence.
Mais il ne me désire plus.
Au début, j'ai cru que cela passerait, c’est déjà arrivé. Mais cette fois, c'est différent. C'était pire.
Il répondait à mes baisers, à mes caresses, parfois même avec enthousiasme, jusqu'à ce que quelque chose se bloque. Alors il s'excusait, et je détestais ça.
Il a consulté. Il s'est renseigné, a cherché des explications et je l'ai accompagné comme j'ai pu.
J'ai fait attention à mes gestes, à mes mots, à la manière dont je m'approchais de lui. J'ai même commencé à éviter certaines caresses, de peur qu'il y voie une attente à laquelle il ne pourrait pas répondre.
Et progressivement, sans que nous nous en rendions compte, nous avons organisé notre tendresse autour de ce qu'il ne fallait surtout plus provoquer...
Un baiser, oui.
Une étreinte, bien sûr.
Mais pas trop longtemps.
Pas trop bas.
Pas trop près.
Nous étions devenus les gardiens de notre propre frustration.
Un soir, il m’a proposé que nous rencontrions quelqu'un. Un thérapeute de couple, une sexologue, je ne savais pas vraiment. Quelqu'un qui pourrait nous aider à comprendre.
J’ai immédiatement refusé. Je me suis imaginée dans un cabinet, assise à côté de lui, à raconter notre intimité à un inconnu, à expliquer ce que nous faisions autrefois et ce que nous ne faisions plus. Je n'avais pas envie que notre couple devienne un dossier à traiter.
Et puis je crois que je redoutais encore de voir Paul se sentir encore plus responsable de notre situation.
J'ai préféré le rassurer et lui dire la vérité : nous avions le temps et la dernière chose qu’il nous fallait, c’était de nous rajouter de la pression.
Nous avons cessé d'en parler.
C'est Sophie qui, la première, m'a fait envisager les choses autrement.
Sophie est une amie de longue date. Elle me connaît suffisamment pour savoir quand je vais bien, quand je mens et quand je prétends aller bien pour éviter qu'on me pose des questions. Elle est redoutable.
Un soir, nous prenons un verre après le travail. Elle me raconte ses dernières aventures sentimentales avec cette liberté de langage qui me fait rire depuis des années. Puis elle s’intéresse à mon cas.
— Et toi, avec Paul ?
Je ne réponds pas, ce soir-là je suis crevée, je sens les larmes qui montent.
— Candice ?
Je soupire. Je lui ai déjà parlé de nos difficultés. Pas dans les détails, mais suffisamment pour qu'elle comprenne.
— Rien de nouveau.
Elle fait tourner son verre entre ses doigts.
— Et toi ?
Je fronce les sourcils.
— Moi quoi ?
— Toi, comment tu le vis ?
— Je te l'ai dit. Ça me manque, mais je l'aime. On va finir par trouver une solution.
— Je ne te demande pas comment va ton couple.
Elle repose son verre.
— Je te demande comment tu vas, toi.
Je suis un peu agacée.
— Je vais bien, Sophie.
— Je sais. Tu vas toujours bien.
Elle sourit.
— Tu travailles, tu fais du sport, tu t'occupes de ton homme, tu organises vos vacances. Tu es la femme la plus fonctionnelle que je connaisse. Mais qu'est-ce qui te fait envie ?
Je ris.
— Là, tout de suite ? Un deuxième verre...
Elle ne rit pas.
— Sérieusement.
Je réfléchis. C'est une question étonnamment difficile. Je pourrais lui parler de voyages, de restaurants, de vêtements. De cette envie de reprendre des cours de danse que je repousse depuis trois ans. De mon projet de courir un semi-marathon. Mais je comprends bien qu'elle me demande autre chose.
— Je ne sais pas.
Elle hoche la tête.
— C'est peut-être ça…
Je cligne des yeux pour assécher mes yeux.
— Tu passes ton temps à attendre que Paul retrouve son désir. Et toi, pendant ce temps-là, qu'est-ce que tu fais du tien ?
Je la regarde.
— Tu veux que je fasse quoi ? Que je prenne un amant ?
Elle lève les yeux au ciel.
— Pourquoi faut-il toujours que ça finisse par un homme ?
Sa réponse me surprend.
— Je te demande ce qui te fait envie et tu me parles de Paul ou d'un autre type. Comme si ton désir devait obligatoirement passer par quelqu'un.
Je reste silencieuse. Elle reprend, plus doucement :
— Tu pourrais peut-être recommencer à penser à toi.
— Je pense à moi.
— Je ne parle pas de tes séances de sport.
Je souris.
— Je trouve même ça admirable. Mais tu pourrais essayer de te demander ce qui t'attire vraiment. Ce qui te trouble, ce qui t'intrigue. Repenser à tes fantasmes peut-être...
Elle se penche vers moi.
— Il n'y a pas des choses qui te font envie et que tu t'interdis parce que tu te dis que ce n'est pas pour toi ? Ou pire, pour Paul et toi ?
Je voudrais lui répondre immédiatement. Mais quelque chose me retient.
Bien sûr qu'il y en a. Des choses auxquelles je pense parfois. Des situations qui m'intriguent, des attitudes qui me troublent, des expériences que j'imagine sans jamais les envisager sérieusement. Des désirs qui ne ressemblent pas nécessairement à ceux que j'ai connus avec Paul.
Je n'en ai jamais parlé. À personne.
— Peut-être, je finis par répondre.
Sophie sourit.
— Alors commence par là, ma belle.
Ce que vient de me faire dire Sophie me contrarie un peu. Pas parce qu’elle a tort, mais parce qu'elle a soulevé une question dont je me suis longtemps dispensée. Qu'est-ce qui me fait envie ?
Je sais ce que j'aime. J'aime mon mari. J'aime notre maison, nos habitudes, nos voyages, nos soirées devant un film. J'aime nos amis, les repas qui s'éternisent, les dimanches matin où nous ne faisons rien. J'aime mon travail, même lorsque je rentre épuisée. J'aime le sport, la rigueur et l’effort que ça me demande.
Mais le désir ?
Je n'ai aucune intention de le tromper. Je ne souhaite pas rencontrer un autre homme. Je veux simplement retrouver cette partie de moi qui semble s'être mise en sommeil en même temps que notre vie sexuelle. Je veux sentir que je suis encore capable d'être troublée.
Surprise. Intimidée, peut-être.
Je voudrais découvrir quelque chose qui m'échappe encore mais qui pourrait me posséder, me soumettre, m’obséder.
Et je commence à me demander si mes séances de sport ne sont pas, depuis quelque temps, la seule manière que j'ai trouvée d'approcher cette sensation.
C'est justement après un cours que j'entends pour la première fois parler de cet endroit.
Nous venons de terminer une séance particulièrement éprouvante. La salle est encore chaude, les tapis humides, les miroirs couverts d'une buée légère.
Je suis assise sur un banc dans les vestiaires, lorsque deux femmes s'installent derrière moi. Je les connais de vue. L'une doit avoir mon âge, l'autre quelques années de plus. Elles viennent régulièrement, mais nous ne nous sommes jamais vraiment parlé.
Elles discutent d'un ton animé. Je n'écoute pas. Enfin, pas au début.
— Tu y es retournée ?
— Non. Pas encore.
— Toujours emballée ?
— Très, c'est justement ça qui devrait me faire hésiter…
Je continue de démêler mes cheveux.
— Et alors ? Tu attends quoi ?
— Je dois attendre qu’elle me dise quand et même ça, ça m'impressionne.
L'autre rit.
— Mais c'est le principe !
Je souris malgré moi. Je connais bien cette conversation. C'est celle qu'on a avant de s'inscrire à un nouveau cours, de tenter une discipline inconnue, de participer à une compétition pour laquelle on ne se sent pas prête.
Mais la suite me surprend.
— Tu as eu peur ?
Un silence.
— Oui…
— Vraiment ?
— Oui. Mais pas comme tu l'imagines.
Je ralentis mes gestes.
— Comment, alors ?
— Je ne sais pas comment te dire. J'avais peur de me montrer, je crois. D'être ridicule. De ne pas être capable d'aller jusqu'au bout.
— Et finalement ?
— J'ai découvert quelqu'un…
— Qui ?
Un rire.
— Moi.
Je lève les yeux vers le miroir. Vers mon reflet.
Elles continuent leur discussion.
— Mais tu as fait quoi, exactement ?
— Je n’ai pas le droit de raconter.
— Même à moi ?
— Surtout à toi !
Elles rient toutes les deux. Je souris à mon tour, sans bien comprendre pourquoi cette conversation m'intéresse autant.
— Tu sais ce qui est bizarre ? Je croyais que j'allais me sentir honteuse, humiliée. Et en fait, c'était presque le contraire.
— C'est-à-dire ?
— J’ai transformé la honte en pouvoir, sur moi, sur les autres. Je me suis sentie... libre.
Le mot reste suspendu un instant. Libre.
Je le trouve étrange dans la bouche de cette femme qui, quelques secondes auparavant, parlait de peur et d'humiliation.
— Pourtant, tu disais que tu avais été maladroite.
Elle rit.
— Je suis timide, tu le sais bien. Dès que j'ai l'impression qu'on me regarde, je perds mes moyens. Je ne sais plus où mettre mes mains, comment me tenir, je deviens gauche. Et plus j'essaie de contrôler mes gestes, pire c'est.
— Ça ne doit pas être évident dans un contexte pareil.
— Non. Mais justement, c'est ce que j'ai envie d'apprendre.
— À ne plus être timide ?
— À ne pas laisser ma peur décider de ce que je peux faire ou non.
Un silence.
— Et tu as envie d'y retourner malgré tout ?
— Plus que jamais. J'ai encore du chemin à faire, mais je crois que c'est la première fois que j'ai vraiment envie de le faire.
— Et ça s'appelle comment, cet endroit ?
L'autre hésite.
— Je t'enverrai le lien.
— Pourquoi tu ne me le dis pas ?
— Parce que tu vas te moquer.
Elles éclatent de rire.
Je referme mon sac. Je pourrais partir. Je devrais probablement partir. Mais je prends mon temps pour remettre mes chaussures.
— C'est un atelier. Enfin, pas vraiment un atelier comme les autres.
— Quel genre ?
Elle baisse la voix. Je n'entends pas sa réponse. Juste quelques mots que je vole, prononcés presque à l'oreille de son amie.
Expérience.
Confiance.
Limites.
Je me redresse légèrement.
La seconde femme reste silencieuse un instant, puis demande :
— Et c'est sérieux comme truc ?
— Très. C'est même ce qui m'a le plus surprise au début.
Elles referment leur casier et quittent les vestiaires avant moi. Je reste seule quelques instants, à contempler mon reflet. Je me sens parfaitement idiote. Je viens d'écouter une conversation qui ne me regarde pas, sur un sujet dont je n'ai même pas compris la nature. Et pourtant, certains mots continuent de résonner.
Se montrer.
Avoir peur.
Découvrir quelqu'un.
Moi.
Le soir, Paul est devant son ordinateur lorsque je rentre. Il relève les yeux, me sourit. Je lui embrasse le front. Il me regarde avec cette tendresse qui me bouleverse toujours.
Je l'aime. Je voudrais qu'il sache à quel point.
Je voudrais presque pouvoir lui raconter la conversation entendue au vestiaire, cette femme qui disait avoir découvert quelque chose d'elle-même, cette étrange sensation de curiosité qui m'a accompagnée tout le trajet du retour. Mais je préfère la garder pour moi.
Alors je monte prendre une douche. Sous l'eau chaude, je repense à Sophie. À sa question.
Qu'est-ce qui te fait envie ?
Je ferme les yeux. J'essaie d'imaginer une situation dans laquelle je pourrais abandonner, pour quelques heures, toutes les idées que je me fais de moi-même. Me laisser surprendre.
Mais par quoi ? Je n'en ai aucune idée.
Et c'est peut-être cela qui m'attire.
Deux jours plus tard, je retrouve l'une des femmes à la sortie d'un cours. Celle qui racontait son expérience à son amie. J’ai appris depuis qu’elle s’appelait Fatoumata, Fatou.
Nous nous croisons près des casiers. Elle est seule et me sourit poliment. Je pourrais lui rendre son sourire et continuer mon chemin.
Mais je m'arrête.
— Excusez-moi...
Elle se retourne.
— Oui ?
Je sens mes joues chauffer.
— L'autre jour, je crois que j'ai entendu une partie de votre conversation avec votre amie.
Son expression change légèrement. Je m'empresse d'ajouter :
— Je suis désolée. Je ne voulais pas écouter. Mais vous parliez d'une expérience qui vous avait beaucoup marquée.
Elle me regarde avec attention. Je ne sais plus très bien comment poursuivre.
— Vous disiez que ça vous avait permis de découvrir quelque chose sur vous-même.
Elle sourit. Un sourire prudent, mais pas désagréable.
— Vous avez une bonne mémoire.
— Seulement pour les conversations qui ne me regardent pas...
Elle rit. Je me détends un peu.
— Vous cherchez quelque chose en particulier ? me demande-t-elle.
La question me prend de court. Je pourrais répondre non. Je pourrais prétendre que je suis simplement curieuse. Mais je pense à Paul. À nos sept mois sans faire l'amour. À mes efforts pour ne pas lui faire de peine. À Sophie qui me demande ce qui me fait envie.
Et je réponds quelque chose qui me surprend moi-même.
— Je crois que j'aimerais essayer quelque chose de nouveau moi aussi.
Elle me regarde un instant.
— Vous êtes sûre ?
— Non.
Cette fois, elle rit franchement.
— Rassurez-vous, je ne l'étais pas non plus la première fois. Et je ne le suis toujours pas complètement.
— Mais vous avez envie d'y retourner ?
— Oui. Même si ça me trouble encore.
Elle réfléchit un instant.
— Je crois que c'est aussi pour ça que j'ai envie de continuer. La première fois, j'ai surtout découvert tout ce qui me retenait. Ma timidité, la peur du ridicule, cette manie de toujours me demander ce que les autres vont penser de moi.
Elle sourit, presque embarrassée.
— Et ça vous a plu ?
Son sourire s'élargit.
— Beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé.
Elle fouille dans son sac et récupère son téléphone. Je sors le mien.
— Je peux vous envoyer une adresse. Vous regarderez tranquillement. Ça ne vous engage à rien et si vous voulez, on en reparle, ailleurs qu’ici…
Nous échangeons nos numéros. Quelques secondes plus tard, un message apparaît sur mon écran.
Un lien.
— Vous verrez. Tout est expliqué.
Elle hésite, puis ajoute :
— Prenez le temps de lire. C'est pas fait pour tout le monde.
Je la remercie. Elle s'éloigne vers la sortie. Je reste debout devant mon casier, mon téléphone à la main.
Je suis soudain nerveuse. Et je ne comprends pas très bien pourquoi.
Mais c’est agréable.
J'attends d'être rentrée pour ouvrir le lien. Paul est encore au travail. La maison est silencieuse. Je m'installe dans le canapé avec une tisane et pose mon téléphone sur mes genoux. Pendant quelques instants, je contemple simplement l'adresse.
Je pourrais l'effacer. Je ne connais presque pas cette femme. Je n'ai aucune raison de lui faire confiance et encore moins de m'intéresser à un lieu dont elle n'a même pas voulu donner le nom à une de ses amies.
Je souris. Il y a quelques jours, j'aurais probablement supprimé son message. Aujourd'hui, je suis curieuse.
Je touche l'écran. Une page s'ouvre.
Le fond est sombre. La présentation élégante, presque austère. Pas de photographies provocantes ni de promesses tapageuses. Quelques lignes seulement. On y parle d'expériences, de découverte de soi, de confiance, de liberté et de limites personnelles.
Je lis lentement. Certains mots me mettent mal à l'aise. D'autres m'intriguent. Je ne comprends pas tout. Il est question d'un parcours, d'entretiens, de règles précises. On insiste sur la liberté des participants, sur leur droit de refuser, d'interrompre une expérience, de ne jamais aller au-delà de ce qu'ils acceptent.
Je relis un passage. Je suis troublée par cette idée qu'on puisse volontairement se confronter à ce qui nous semble insurmontable. Au fond, c'est ce que je recherche depuis des années dans le sport.
L'effort.
La difficulté.
La peur de ne pas y arriver.
Puis cette sensation merveilleuse de découvrir qu'on en est capable.
Mais ici, il semble être question d'autre chose. Quelque chose de plus sensoriel, de plus intime.
Je fais défiler la page. Un formulaire de contact apparaît.
Je pense à Sophie. À Paul. À la femme du vestiaire.
Je regarde autour de moi, comme si quelqu'un pouvait me surprendre alors que je suis seule dans mon salon.
Puis je reviens au haut de la page. Pour relire les trois premiers mots du site, en lettres blanches.
L'ATELIER DU DÉSIR.
Pour la première fois depuis longtemps, lorsque je me demande ce qui me fait envie, je ne pense pas immédiatement à ce que Paul pourrait me donner. Je me demande ce que je pourrais découvrir.
Et je crois que cette question me plaît.
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