La Houle de Septembre
Chapitre 1
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La Houle de Septembre — Chapitre 1

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La Houle de Septembre

Chapitre 1

# La houle de septembre
## I. Le canyon
Le van s'arrêta au bout de la route, là où le bitume renonce et où l'herbe rase, brûlée par le sel, prend le relais jusqu'à la falaise.
Tom coupa le moteur. Le silence qui suivit n'en était pas un : c'était le bruit de fond de l'Atlantique, une respiration énorme et lente qui montait de deux cents mètres plus bas, régulière comme un sommeil.
Il descendit, pieds nus sur la terre chaude. Vingt et un ans, une saison entière passée à dormir dans huit mètres carrés de tôle, de la Gironde jusqu'ici. Il s'étira, bras au-dessus de la tête, et le mouvement dessina sous sa peau tout un vocabulaire de muscles longs — pas la masse épaisse et bloquée des salles de sport, mais celle que fabrique la mer, obtenue à force de rames, d'apnées, de portages de planches sur des kilomètres de sable.
Ça se voyait d'abord aux épaules. Deux deltoïdes ronds et striés, séparés du biceps par un sillon net, avec cette bosse de muscle qui remonte vers le cou et que les nageurs ont tous. Les bras suivaient : longs, secs, veinés à l'avant-bras jusqu'au poignet, des biceps qui ne cherchaient pas le volume mais qui se durcissaient en corde dès qu'il attrapait quelque chose. Le dos, quand il se pencha pour sortir sa combinaison, s'ouvrit en V — les grands dorsaux tirés vers l'extérieur, la colonne creusée entre eux, et deux fossettes au bas des reins, juste au-dessus de l'élastique du short.
Devant, le torse était large sans être massif. Des pectoraux plats et dessinés, la ligne franche en dessous, et sous eux un ventre découpé par les mille redressements involontaires de la rame : six carrés visibles, huit quand il expirait, et surtout ces deux obliques en biseau qui plongeaient vers les hanches et disparaissaient sous le tissu. Les cuisses étaient épaisses, pleines, avec le quadriceps qui se creusait à chaque appui, et des mollets de coureur de sable.
Le soleil de septembre avait fini le travail : deux bandes claires aux hanches, là où le lycra s'arrêtait, et partout ailleurs un hâle profond, presque brun aux épaules, sur lequel le sel séché faisait un voile blanc et mat.
Devant lui, Nazaré.
Il connaissait les images, comme tout le monde. Les murs d'eau de janvier, les jet-skis minuscules au pied de montagnes liquides, le phare rouge et blanc planté sur son fort comme un jouet oublié au bord du gouffre. Mais aucune vidéo ne préparait à ça : la ligne de côte qui s'ouvrait, la plage nord immense et vide, et au large cette zone d'eau plus sombre, plus nerveuse, où le canyon sous-marin remontait vers la surface.
Aujourd'hui, l'océan dormait. Un mètre cinquante, deux peut-être, des séries propres qui déroulaient sans méchanceté.
Tom sourit. Il avait le temps. La grosse houle arriverait, elle arrivait toujours.
Il ne savait pas encore que ce n'était pas elle qu'il attendrait.
---
## II. L'eau
Il se mit à l'eau en fin d'après-midi, quand la lumière commence à s'épaissir et que le sable rend la chaleur qu'il a volée toute la journée.
Ils étaient six, sept dans le line-up. Des locaux, forcément. On les reconnaît sans avoir besoin de leur parler : à la façon dont ils ne regardent pas l'horizon comme les autres, dont ils sont déjà en train de ramer quand la vague n'est encore qu'une idée.
L'un d'eux, surtout.
Il était assis un peu à l'écart, en combinaison ouverte jusqu'à la taille, les manches nouées sur le ventre, torse nu dans l'eau tiède. Cheveux noirs très courts sur les côtés, plus longs dessus, plaqués en arrière par le sel. Une barbe de trois jours.
Là où Tom était long et sec, Rafa était dense. C'était un corps plus lourd, plus bas sur ses appuis, construit par vingt ans de rame dans une eau qui ne pardonne pas et par les hivers passés à hisser des hommes hors de la mousse. Des épaules énormes, rondes, presque trop larges pour la taille qu'il avait ; des trapèzes épais qui remontaient jusqu'à la racine du cou et rendaient sa nuque courte. Les bras étaient massifs, le biceps plein et court, le triceps marqué en fer à cheval quand il tendait le coude pour se caler sur sa planche. Ses avant-bras — Tom les remarqua tout de suite — étaient ceux d'un homme qui tient des cordes : gonflés, noueux, barrés de veines qui ressortaient jusqu'au dos de la main.
Le torse était couvert d'un duvet sombre au milieu des pectoraux, larges et bombés, et le ventre en dessous n'avait pas la sécheresse d'affiche de celui de Tom : il était solide, compact, quatre carrés bien visibles et le reste plus lisse, une force de portefaix plutôt que de gymnase. Une cicatrice pâle courait le long de la côte flottante gauche. Et cette peau que Tom n'avait vue qu'ici, sur cette côte : couleur d'olive et de pain grillé, tendue sur tout ça comme un cuir chaud.
Il rama sur une vague. Tom, mal placé, regarda.
Ce fut une leçon de vingt secondes. L'autre n'accélérait pas, ne forçait rien ; il laissait la vague le porter, corrigeait d'un rien du poids sur le talon arrière, restait bas, presque nonchalant, et sortait du tube — parce qu'il y avait eu un tube, minuscule, à peine une bouche d'eau — avec une décontraction insultante.
Quand il remonta au line-up, il passa à trois mètres de Tom et le regarda pour la première fois. Des yeux très sombres, avec quelque chose d'amusé dedans.
« Française, la planche », dit-il en portugais, puis en anglais : « Hossegor ? »
« Le shaper est de là-bas. Moi, Biarritz. »
« Ah. » Un temps. « Ici c'est plus méchant. »
« Pas aujourd'hui. »
L'autre sourit, et ce fut le premier coup au ventre de la journée. Un sourire lent, qui commençait d'un côté de la bouche et mettait un temps fou à atteindre l'autre.
« Non. Pas aujourd'hui. »
Il s'appelait Rafael. Rafa. Vingt-deux ans, né dans le Sítio, en haut de la falaise, dans une maison où son grand-père réparait des filets. Il travaillait l'hiver comme assistant de sécurité pour les équipes de gros, et le reste du temps, il ne faisait rien d'autre que ça : être dans l'eau.
Ils surfèrent une heure ensemble sans se parler beaucoup. C'était mieux ainsi. Il y a une intimité particulière à partager un pic avec quelqu'un : on apprend d'un homme, en une heure de line-up, des choses qu'on mettrait des semaines à découvrir à table. On apprend s'il est généreux, s'il triche, s'il a peur, s'il rit quand il tombe.
Rafa riait quand il tombait.
Il lui laissa deux vagues. À la seconde, quand Tom repassa près de lui, essoufflé, l'eau plein la bouche, Rafa leva une main et Tom la claqua, et leurs doigts restèrent accrochés une demi-seconde de trop.
Une demi-seconde. Ça suffit, parfois, pour que tout le reste devienne inévitable.
---
## III. Le sel et le vin
« Tu dors où ? »
Ils étaient sur le sable, planches plantées, la nuit tombant à toute vitesse comme elle tombe sur cette côte, d'un coup, sans négociation.
« Dans le van. Sur le parking du haut. »
« Le van. » Rafa hocha la tête, comme s'il enregistrait une information importante. Il tirait sur sa combinaison pour la faire descendre le long de ses cuisses, et Tom, qui avait passé six mois à voir des hommes se déshabiller sur des parkings sans que cela lui fasse le moindre effet, s'obligea à regarder l'horizon.
Il regarda mal. Il regarda quand même.
« Tu as faim ? »
Ils mangèrent dans une tasca en bas, sous le Sítio, une salle carrelée jusqu'au plafond où le patron connaissait Rafa depuis l'enfance et le charriait dans un portugais trop rapide pour Tom. Des sardines grillées, encore trop chaudes, la peau qui craque, l'huile, le pain rustique pour éponger. Du vinho verde servi dans des verres épais, si froid que le verre pleurait.
Rafa mangeait avec les mains, sans y penser, et se léchait le pouce entre deux poissons.
Tom parlait de sa saison, de sa mère infirmière à Bayonne, de la fac abandonnée en deuxième année. Rafa parlait peu, écoutait beaucoup, et posait des questions courtes qui tombaient toujours au bon endroit. À un moment, il dit :
« Ici, tout le monde sait tout sur tout le monde. Depuis toujours. » Il tournait son verre sur la nappe en papier. « C'est bien et c'est... » Il chercha le mot, ne le trouva pas en anglais, fit un geste de la main : un mur.
Tom comprit parfaitement.
« Et tu restes. »
« Je reste. » Il releva les yeux. « L'eau est ici. »
Ils montèrent après, à pied, par le chemin qui grimpe en lacets vers le Sítio plutôt que par le funiculaire. La nuit était douce, et le vent qui vient du nord à Nazaré rabattait sur eux une odeur d'iode et de figuier. Tom sentait le sel séché sur sa nuque, dans ses cheveux, cette croûte fine qui tire un peu la peau.
En haut, ils marchèrent jusqu'au fort. Le phare balayait, indifférent. En bas, à deux cents mètres, invisible et énorme, l'océan continuait de respirer.
Ils s'accoudèrent au parapet. L'épaule de Rafa contre la sienne. Chaude à travers le t-shirt.
Personne ne bougea.
« En janvier », dit Rafa très bas, « d'ici, tu ne vois plus l'eau. Tu vois de la fumée. Tout est blanc. Et le bruit... » Il ferma les yeux. « Le bruit entre dans ta poitrine. Tu ne l'entends pas, tu le sens là. »
Il posa deux doigts sur le sternum de Tom pour montrer où.
Il ne les enleva pas.
Tom baissa les yeux sur cette main, sur ces doigts larges, abîmés par la corde et le sel, posés à plat maintenant sur son torse, et il sentit son propre cœur cogner contre eux, si fort que c'en était ridicule, si fort que Rafa devait le sentir aussi.
Il leva la tête.
Rafa le regardait avec une gravité nouvelle, toute la moquerie partie. Ses lèvres étaient entrouvertes. Il attendait — il laissait le choix, et cette délicatesse-là fit plus d'effet à Tom que tout le reste.
Ce fut Tom qui combla les vingt centimètres.
Le premier baiser eut le goût du vin blanc et du sel. Lent, d'abord, incrédule, à peine plus qu'une pression ; puis la main de Rafa monta dans sa nuque, dans ses cheveux durcis par la mer, et serra, et tout bascula. Tom s'entendit émettre un son qu'il ne se connaissait pas. Le parapet lui rentrait dans les reins. Il s'en fichait. Il attira Rafa contre lui par les hanches, et sentit contre son ventre la chaleur brutale d'un corps entier qui répondait.
Le phare passa sur eux, une fois, deux fois, comme un projecteur distrait.
Rafa décrocha sa bouche, front contre front, la respiration cassée.
« Pas ici. » Un rire court, essoufflé. « Tout le monde sait tout, tu te souviens. »
« C'est loin, chez toi ? »
« Trois rues. »
---
## IV. La maison du Sítio
La maison était petite, blanche à liseré bleu, coincée dans une ruelle où deux hommes ne passent pas de front. Ça sentait la pierre fraîche, le linge et le poisson séché du voisin.
Ils n'allumèrent pas.
La porte se referma et Rafa le plaqua contre elle, et ce fut un autre baiser, un baiser sans patience celui-là, à mordre, à respirer l'autre. Les mains de Tom trouvèrent le bas du t-shirt, remontèrent, sentirent le grain de la peau, le sillon du dos, la cicatrice sous les doigts.
« Comment ? » demanda-t-il, en la suivant du pouce.
« Un rocher. À seize ans. » Rafa lui prit le poignet et guida sa main plus bas, sur le flanc, la hanche. « Tu poseras tes questions demain. »
Le t-shirt partit quelque part dans le noir. Tom eut une seconde pour voir — la lumière orange du réverbère entrait par la fenêtre haute et découpait tout : la masse des épaules, le renflement des pectoraux avec l'ombre portée en dessous, le sillon creux au milieu du ventre, la ligne des côtes qui montait et descendait trop vite. Il posa les deux mains à plat dessus, simplement pour sentir. C'était chaud, dur, vivant. Sous la paume droite, un cœur qui tapait fort.
Puis Rafa lui retira le sien, et s'arrêta net.
« *Caraças.* »
Il ne toucha pas tout de suite. Il regarda — les épaules, le torse, ce ventre découpé que le réverbère rasait de côté et dont chaque étage faisait une ombre nette. Puis il posa les paumes sur les pectoraux de Tom et les fit descendre lentement, très lentement, en s'arrêtant à chaque relief comme on lit quelque chose du bout des doigts. Sous le pouce, le muscle roula. Plus bas, les carrés du ventre se contractèrent tout seuls au passage, et Rafa émit un son bref, presque agacé, comme s'il s'agissait d'une provocation personnelle.
« Tu es en carton », dit-il. « Sur les grosses, tu comprends ? Tout ça — » il referma la main sur le biceps de Tom, le serra, sentit la corde se durcir sous ses doigts — « ça ne sert à rien contre l'eau. »
« Là, tout de suite, ça sert à quelque chose ? »
Rafa le regarda. Il fit remonter ses mains le long des flancs, écarta les doigts sur les côtes, ferma les deux mains sur les dorsaux dans le dos et le tira contre lui d'un coup, torse contre torse, à lui couper le souffle.
« *Sim.* Là, ça sert. »
Tom rit — un rire nerveux, qui mourut aussitôt, parce que la bouche de Rafa venait de se poser au creux de sa clavicule.
Ils tombèrent sur le lit étroit sans avoir vraiment traversé la pièce. Les draps étaient rêches, lavés cent fois, et sentaient le soleil. Le poids de Rafa sur lui fut le premier choc : cette densité d'homme, ces cuisses lourdes, cette chaleur de peau contre peau sur toute la longueur du corps. Tom écarta les jambes pour le laisser s'installer contre lui et ferma les yeux.
Il y avait encore du sel partout sur eux. Il le sentait quand Rafa embrassait son cou, quand sa bouche descendait le long du sternum, s'arrêtait, mordillait ; il le goûtait lui-même à l'épaule de Rafa, sur la peau brûlante de sa gorge — le goût de l'océan qui les avait tenus tous les deux dans la même eau, six heures plus tôt.
Rafa prenait son temps. C'était insupportable et c'était exactement ce qu'il fallait. Il apprenait Tom comme il lisait une vague : sans forcer, en cherchant l'endroit exact où appuyer, en écoutant les réponses. Un souffle plus court ici. Là, les doigts qui se referment dans les draps. Il notait tout, et il y revenait.
« Rafa — »
« *Espera*. » Un sourire contre sa hanche. « Attends. »
Tom n'attendit pas très bien. Il attrapa Rafa par les épaules, le fit remonter, le renversa, et ce fut à son tour de dominer, à califourchon, les mains posées à plat sur ce torse large qui se soulevait. Le réverbère l'éclairait par-derrière et Rafa le regarda d'en bas, les yeux noirs, complètement noirs, et murmura quelque chose en portugais dont Tom ne comprit que le ton.
Le ton suffisait.
Ils se cherchèrent longtemps, avec des maladresses, des rires étouffés quand un coude partit de travers, des silences absolus quand plus rien n'était drôle. Le lit grinçait. Le vent faisait battre le volet. Quelque part en dessous, l'Atlantique continuait, et son bruit était là, dans la chambre, sous tout, comme un métronome énorme.
Après, ils restèrent longtemps sans parler. Rafa avait un bras jeté en travers du torse de Tom et respirait dans son cou. Le drap ne couvrait presque rien et ce n'était pas grave, la nuit était tiède.
« Tu restes combien de temps ? » demanda Rafa, enfin, la voix rendue rauque.
« Trois semaines. Peut-être quatre. »
« Peut-être quatre. » Il eut ce rire bas qui vibrait contre l'épaule de Tom. « D'accord. »
---
## V. Ce que fait la mer
Les jours suivants prirent un rythme à eux.
Réveil avant le jour, le café brûlant bu debout dans la cuisine minuscule, la fenêtre ouverte sur les toits et sur cette bande grise à l'est qui devenait rose. Descente à la plage nord dans la Fiat cabossée de Rafa, planches dépassant par la fenêtre. Trois heures d'eau. Puis le petit-déjeuner comme des affamés : pastéis, jus d'orange pressé, pain, plus de pastéis.
L'après-midi, ils dormaient. C'est-à-dire qu'ils ne dormaient pas beaucoup.
Tom découvrit que Rafa avait la peau du dos plus claire que celle des bras, et un grain de beauté sous l'omoplate qu'il prit l'habitude d'embrasser en passant. Que lorsqu'on posait la bouche juste sous son oreille, il perdait complètement le fil de ce qu'il était en train de dire. Qu'il chantait faux, sous la douche, des chansons de fado qu'il prétendait détester.
Rafa découvrit que Tom parlait beaucoup quand il était heureux et se taisait quand il ne l'était pas, et que la meilleure façon de le faire parler quand même était de le tenir contre soi, dans le noir, et d'attendre.
Un après-midi de la deuxième semaine, ils remontèrent trempés d'une session médiocre et Rafa fit couler l'eau chaude. La salle de bain était grande comme un placard, carrelée de bleu, et la vapeur monta tout de suite.
Il déshabilla Tom sans hâte, en laissant tomber le lycra mouillé par terre avec un bruit lourd. Sous le jet, il passa la main dans ses cheveux pour en faire partir le sel, longuement, les doigts massant le crâne, et Tom laissa aller sa tête en arrière contre le carrelage en fermant les yeux.
« Tu me laves comme une planche », marmonna-t-il.
« Je prends soin de mon matériel. »
Il reçut un coup de coude dans les côtes, l'encaissa en riant, et le rire s'arrêta quand Tom l'attira sous l'eau avec lui.
Il y avait quelque chose de différent, cette fois, dans la façon dont ils s'embrassèrent. Moins de fièvre. Plus grave. La vapeur rendait tout flou, l'eau chaude battait sur leurs épaules et coulait entre leurs corps serrés, et Tom sentit contre sa tempe la mâchoire de Rafa se contracter.
« Quoi ? » murmura-t-il.
« Rien. »
« Rafa. »
Un silence. L'eau qui tambourine.
« Trois semaines », dit Rafa. « Peut-être quatre. »
Tom ne répondit rien. Il l'embrassa à l'endroit de la cicatrice, et le tint contre lui jusqu'à ce que l'eau devienne froide.
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## VI. La houle
Elle arriva le dix-huitième jour.
Rafa le réveilla à quatre heures du matin en secouant son épaule, déjà habillé, la lampe frontale au front, l'air d'un gamin le matin de Noël.
« *Anda*. Viens. Viens, viens, viens. »
Ils montèrent au fort dans le noir. Il faisait froid pour la première fois. Le vent venait de terre, tendu, et sur le parking il y avait déjà une dizaine de voitures, des remorques de jet-skis, des hommes silencieux qui buvaient du café dans des thermos.
Le jour se leva sur autre chose.
Ce n'était plus l'océan des trois dernières semaines. C'était une bête. Des lignes noires venues du nord-ouest se levaient au-dessus du canyon, se déformaient, se pliaient, et explosaient en produisant ce son que Rafa avait décrit et que Tom, maintenant, comprenait : il ne l'entendait pas, il le sentait dans le sternum, un grondement continu qui faisait vibrer la pierre du parapet sous ses avant-bras.
Six mètres. Peut-être huit sur les séries. Un jour de début de saison, un échauffement — et c'était déjà la plus grosse eau que Tom eût jamais vue de sa vie.
« Tu y vas ? » demanda-t-il, la gorge sèche.
Rafa regardait l'eau avec un visage que Tom ne lui connaissait pas. Concentré. Presque tendre.
« Je suis sur le ski. Avec João. » Il se tourna. « Toi, tu restes ici. »
« Je sais. »
« Non, tu ne sais pas. Tu es français, tu es jeune, et tu es courageux, ce qui est la pire combinaison. » Il attrapa la nuque de Tom et colla son front au sien, sans se soucier des vingt personnes autour. « Tu restes ici. »
« Je reste ici. »
Il l'embrassa, vite, devant tout le monde, et partit en courant vers le port.
Tom passa quatre heures accoudé au parapet. Il repéra le ski à sa coque jaune, une puce sur une immensité, filant en travers de choses qui n'auraient pas dû exister. Il vit Rafa tracter un Brésilien dans une vague qui monta, monta encore, et se referma avec une lenteur d'avalanche. Il vit le ski replonger dans la mousse pour aller chercher l'homme, ressortir, replonger.
Il eut peur comme il n'avait jamais eu peur.
Et quand Rafa remonta au fort en milieu de matinée, la combinaison à moitié ouverte, les cheveux collés, la peau rouge de froid, les yeux brillants d'adrénaline et de fatigue, Tom traversa le parking et l'embrassa devant les photographes, les touristes, les pêcheurs et les vieilles du Sítio, et se fichait éperdument que tout le monde sache tout sur tout le monde.
Cette nuit-là fut la plus longue.
Ils rentrèrent à la maison vers minuit, après le dîner chez João où Rafa avait bu trois bières sans presque rien dire, l'adrénaline encore dans le sang, les mains qui tremblaient légèrement autour du verre. Dans la ruelle, il n'attendit même pas d'avoir sorti la clé. Il retourna Tom contre le mur chaulé, les deux mains à plat de part et d'autre de sa tête, et l'embrassa comme s'il remontait d'apnée.
« La porte », réussit à dire Tom.
« La porte. Oui. »
Il ne bougea pas. Il l'embrassa encore, et la pierre râpait les épaules de Tom à travers le t-shirt, et le grain du crépi lui rentrait dans la nuque, et il s'en foutait complètement.
Ils finirent par entrer. La porte claqua. Elle fut la dernière chose faite avec méthode ce soir-là.
Il y avait dans les mains de Rafa quelque chose d'affamé, une urgence que les trois semaines précédentes n'avaient pas eue. Il ne prenait plus son temps. Il n'apprenait plus : il vérifiait, il reprenait, il redemandait, comme si le corps de Tom était une chose à connaître par cœur maintenant, tout de suite, avant. Le t-shirt fut arraché plus que retiré — Tom entendit une couture céder à l'épaule et rit, un rire qui se cassa en deux quand la bouche de Rafa se referma sur son cou et y resta trop longtemps, assez pour laisser une marque qu'il porterait toute la semaine sur la route.
« Ça va se voir. »
« *Sim.* » La voix de Rafa était méconnaissable, basse, éraillée par le sel et par autre chose. « C'est l'idée. »
Ils tombèrent sur le lit dans le désordre, à moitié déshabillés, les jambes prises dans un jean qui ne voulait pas partir, et le lit encaissa le choc avec un bruit de bois. Le réverbère orange découpait tout, comme toujours. Tom eut le temps de voir le visage de Rafa au-dessus de lui — les cheveux encore raides de mer, la peau brûlée par le froid et le vent, cette rougeur aux pommettes qu'il avait gardée toute la soirée, et les yeux entièrement noirs.
Puis Rafa fit passer tout son poids sur lui, et il n'y eut plus rien à voir. Seulement à sentir.
C'était ça, la différence. Le poids. Quatre-vingts kilos d'homme qui vous écrasent dans un matelas trop mou, torse contre torse, ventre contre ventre, chaque muscle en contact sur toute la longueur du corps. Tom sentait les pectoraux de Rafa aplatis contre les siens, les cuisses lourdes ouvertes en travers des siennes, et sous ses mains, dans le dos, les grands dorsaux en éventail qui se contractaient et roulaient à chaque appui. Il remonta jusqu'aux épaules, ces épaules absurdes, trop larges, et referma les doigts dessus sans arriver à en faire le tour. Les bras de Rafa le tenaient en cage de part et d'autre de sa tête, biceps gonflés, avant-bras noués, veines saillantes — douze heures plus tôt ces mêmes bras arrachaient un homme à la mousse d'une vague de huit mètres, et maintenant ils tremblaient un peu, au-dessus de lui, sous l'effort de se retenir.
Le cœur de Rafa cognait contre son sternum, encore emballé, et Tom enfonça les doigts dans son dos pour le tirer plus près encore, alors qu'il n'y avait plus de plus près possible.
« *Devagar* », haleta Rafa. Doucement. Et il ne fit rien de doucement.
Il descendit. Il mordit l'épaule, la clavicule, le pectoral, chaque côte une à une, en laissant derrière lui des traces roses qui pâlissaient et revenaient. Il s'arrêta au creux du ventre, là où la peau est fine et où les abdominaux de Tom se contractaient tout seuls, hors de contrôle, à chaque expiration. Il posa le front là, une seconde, comme un homme qui reprend souffle au bord d'un plongeoir. Sa barbe de trois jours râpait. Ses mains tenaient les hanches de Tom écartées contre le matelas, fermes, sans discussion possible.
« Rafa — »
Il ne répondit pas. Il n'y avait plus de mots dans la chambre, seulement le bruit du lit, le vent dans le volet, et la respiration de Tom qui montait par paliers, de plus en plus haute, jusqu'à ce qu'elle se brise et devienne autre chose : un son continu, rauque, qu'il ne reconnut pas comme le sien et qu'il n'essaya même pas de retenir. Ses mains cherchèrent quelque chose à tenir et ne trouvèrent que les cheveux courts de Rafa, la nuque trempée de sueur, l'os des épaules.
Le voisin devait entendre. Tout le Sítio devait entendre.
Plus tard — beaucoup plus tard — Rafa remonta, la bouche mouillée, et l'embrassa longuement, et Tom se goûta sur ses lèvres.
Il eut alors ce geste qu'il n'avait pas eu jusqu'ici : il attrapa la main de Rafa, la porta à sa propre bouche, la garda là un instant, puis roula sur le ventre.
Il ne dit rien. Il n'y avait rien à dire.
Il sentit Rafa s'immobiliser derrière lui. Il sentit une main se poser à plat au bas de son dos, ouverte, très chaude, et rester là sans bouger le temps de trois respirations. Puis la bouche de Rafa entre ses omoplates, dans le creux, et une phrase murmurée en portugais contre sa peau, une phrase entière, dont Tom ne comprit pas un mot et comprit tout.
Ce qui suivit fut lent, et ne le resta pas.
Il y eut d'abord ce moment suspendu, insupportable, où plus personne ne bouge, où deux corps s'ajustent en retenant leur souffle. La main de Rafa glissa sous le ventre de Tom et le tint là, à plat, l'attirant contre lui. Sa bouche restait à la nuque, et il parlait — un flot continu et bas, moitié portugais moitié rien du tout, une voix qui traversait la colonne vertébrale de Tom mieux que n'importe quel contact.
Puis Tom lâcha prise, et Rafa le sentit lâcher prise, et tout se déverrouilla d'un coup.
Le lit se mit à cogner contre le mur, régulièrement, honteusement. Les doigts de Tom se refermèrent dans le drap rêche jusqu'à la crampe. Il tourna la tête pour chercher de l'air et trouva la bouche de Rafa, penchée sur lui, avide, et ils s'embrassèrent de travers, mal, en respirant l'un dans l'autre. La sueur avait remplacé le sel ; elle coulait entre leurs peaux, rendait tout glissant, et il y avait encore, sous cette odeur-là, celle de l'océan qui ne partait jamais tout à fait.
Rafa se redressa, une main serrée sur l'épaule de Tom, l'autre à la hanche, et le rythme changea, plus dur, plus profond, plus haché. Tom l'entendit jurer. Il l'entendit dire son prénom — *Tom*, deux fois, trois fois, chaque fois plus cassé — et ce fut peut-être ça, plus que le reste, qui l'acheva.
Il se plia en avant, le front dans le matelas, et se laissa emporter, et pendant quelques secondes il n'y eut plus de chambre, plus de falaise, plus de janvier, plus rien du tout — seulement un grondement blanc dans la poitrine, exactement là où Rafa avait posé deux doigts, trois semaines plus tôt, sur le parapet du fort.
Rafa s'effondra sur lui une poignée de secondes après, en gémissant contre sa nuque, et resta là, écrasant, brûlant, à bout de forces, le cœur en pleine tempête.
Ils ne bougèrent pas pendant très longtemps.
Le vent tourna dans le volet. En bas, l'océan continuait, régulier, énorme.
« *Foda-se* », souffla enfin Rafa, à moitié dans les cheveux de Tom.
« Ouais. »
Ils recommencèrent avant l'aube. Plus lentement, cette fois, face à face, dans le petit jour gris qui montait par la fenêtre haute, sans presque se quitter des yeux. C'était plus lent et c'était pire, parce qu'ils avaient les yeux ouverts et que ce qu'il y avait dedans ne pouvait plus se déguiser en fatigue ni en houle ni en vacances.
À un moment, Tom s'aperçut que Rafa pleurait un peu, sans bruit, le visage dans son cou.
Il ne dit rien du tout. Il resserra simplement les bras.
Dehors, la mer démolissait la falaise, patiemment, comme elle le fait depuis dix mille ans.
---
## VII. La route du nord
Le van démarra un mardi matin, à sept heures, sur le parking du haut.
Ils s'étaient dit tout ce qu'il y avait à dire, ce qui n'était pas grand-chose, et ce qui était énorme. Rafa avait une réunion à neuf heures avec l'équipe de sécurité pour la saison. Tom avait sept cents kilomètres à faire avant la nuit.
« Janvier », dit Rafa. Ce n'était pas une question.
« Janvier. »
« Il fera froid. La maison est mal chauffée. »
« Je m'en remettrai. »
Rafa hocha la tête plusieurs fois, en regardant ailleurs, la mâchoire serrée. Puis il se pencha par la fenêtre ouverte, prit le visage de Tom à deux mains, et l'embrassa longuement, sans se presser, pour la dernière fois de l'été.
« *Vai com cuidado.* Roule doucement. »
« Toi, va doucement dans l'eau. »
« Jamais. »
Il eut ce sourire — celui qui commence d'un côté et met un temps fou à atteindre l'autre — et recula d'un pas.
Dans le rétroviseur, Tom le regarda rétrécir : une silhouette en t-shirt sur un parking balayé de vent, avec derrière lui le phare rouge et blanc, et derrière le phare, l'immensité grise qui se préparait pour l'hiver.
Il roula deux heures avant de s'arrêter sur une aire, mit son front sur le volant, et resta là un long moment.
Puis il reprit la route.
Quatre mois. Ce n'est rien, quand on sait ce qu'on va retrouver au bout : une maison blanche à liseré bleu dans une ruelle trop étroite, des draps qui sentent le soleil, un homme qui vous lit comme il lit la mer.
Et le bruit, en dessous. Toujours le bruit, comme un cœur.
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bask600
14 septembre 2026 à 14:06
Voila un texte que je vais pouvoir lire et relire comme une gourmandise : je suis certain d’y découvrir du nouveau a chaque relecture : vous avez l’art d’evoquer le corps ( c’est tres precis mais aussi tres delicat et envoutant ) . On savez jouer sur les changements de rythme - longues phrases , trois mots , dialogues-
Ainsi on vit ce que vivent vos deux surfeurs , vos tendres brutes a la peau salée et comme eux j’adore surfer la vague de vos mots .
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Photo de profil de lelivredejeremie
lelivredejeremie
8 septembre 2026 à 18:06
Très beau, un contexte (auquel je ne connais rien, mais osef), une ambiance, une sensualité implicite... Pour une brève rencontre (même quatre semaines, c'est parfois si court) un peu improbable au départ et finalement si naturelle. Merci.
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Stephane269
8 septembre 2026 à 16:30
Bellisimo ..... maravilloso
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