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Couverture de Adrián, par Hairwan
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Inspiré du réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Adrián — Chapitre 1 · Barcelone, fin août

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Hairwan
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Adrián

Chapitre 1 · Barcelone, fin août

Je m'appelle Victor, je suis en master de droit et j'ai décidé de partir en Erasmus à Barcelone. Sur le papier, c'était une excellente idée : le soleil, la mer, une nouvelle ville, des rencontres, une année pour sortir un peu de ma routine. Dans les faits, mon arrivée s'est surtout résumée à deux valises trop lourdes, un tee-shirt collé au dos et quatre étages à monter sans ascenseur.
J'avais imaginé mes premiers pas dans la ville avec un certain romantisme. La réalité sentait la peinture fraîche, le carton et la sueur.
L'appartement se trouvait dans un immeuble ancien, dans une rue où les voix remontaient des terrasses jusque tard dans la nuit. La chaleur de la fin août s'était installée partout, dans les murs, sur le carrelage, jusque dans les draps de ma nouvelle chambre. Même les volets semblaient fatigués.
David, l'un de mes deux colocataires, m'attendait. Nous avions déjà échangé quelques messages et il m'a accueilli avec un sourire rassurant. Il m'a aidé à monter une valise, montré ma chambre et expliqué les quelques règles de la colocation. Rien de compliqué. J'étais soulagé : au moins, je n'aurais pas à passer ma première soirée à chercher comment faire fonctionner une machine à laver dans une langue que je maîtrisais encore approximativement.
Je me suis retrouvé seul dans ma chambre avec la vague impression d'avoir déménagé la moitié de ma vie pour venir m'entasser dans neuf mètres carrés à Barcelone.
La pièce était déjà meublée. Un lit simple contre le mur, une petite armoire en bois clair avec un miroir et un bureau près de la fenêtre. Rien de particulièrement original, mais l'ensemble était propre et fonctionnel. Le genre de chambre qu'on oublie aussitôt qu'on en sort, ce qui me convenait parfaitement.
J'ai fini par me tourner vers le miroir pour vérifier dans quel état j'étais après ce voyage.
Le constat n'était pas glorieux.
Du haut de mon mètre quatre-vingt-trois, j'avais plutôt l'habitude de dépasser la plupart des gens d'une tête, ou presque. J'étais solidement bâti, avec des épaules larges, un torse épais et des bras qui avaient conservé quelques souvenirs de mes années de rugby. Je n'avais jamais été particulièrement mince, ni vraiment cherché à l'être. J'avais toujours préféré les sports où l'on avait le droit de rentrer dans les autres plutôt que ceux où il fallait faire preuve d'une souplesse exceptionnelle.
Mon corps avait gardé quelque chose de cette époque. Une carrure assez massive, des cuisses solides et une certaine tendance à prendre de la place sans m'en rendre compte.
Mes cheveux roux étaient coupés très court, presque à ras sur les côtés. C'était plus simple ainsi, surtout avec la chaleur, et ça m'évitait de devoir réfléchir à ce que je pouvais bien en faire le matin. Ma peau était claire et pas encore bronzée, avec des taches de rousseur qui parsemaient encore mon nez et le haut de mes joues, même si elles se voyaient moins avec ma barbe.
Ah, ma barbe.
J'ai légèrement tourné la tête pour en examiner le profil, avec un sérieux qui aurait pu prêter à rire. Elle était rousse, évidemment, un peu plus sombre par endroits, taillée court et soigneusement dessinée le long de la mâchoire. J'étais assez fier du résultat. Elle structurait mon visage, lui donnait un air un peu moins juvénile et compensait, à mon avis, les cheveux trop courts qui me donnaient parfois l'impression de sortir d'une caserne.
J'ai passé une main sur mon menton, satisfait.
Bon.
Au moins, je n'avais pas une tête de type qui venait de passer dix heures dans un train avec deux valises.
Enfin, pas complètement.
Mon reflet m'a renvoyé l'image d'un type plutôt costaud dans mon t-shirt un peu trop trempé à mon goût, légèrement fatigué, avec des yeux qui trahissaient encore le décalage entre l'excitation du départ et la réalité de l'installation. J'avais l'air plus sûr de moi que je ne l'étais réellement.
C'était déjà ça.
J'ai reculé, observé une dernière fois la chambre et laissé tomber mon sac sur le lit.
J'ai décidé que c'était le moment idéal pour défaire mes valises.
Dans mon langage, ça signifiait sortir trois T-shirts, en enfiler un propre, ranger les autres dans l'armoire et remettre le reste à plus tard pour rejoindre David dans le salon.
J'avais toujours eu le sens des priorités.
Mon deuxième colocataire, Adrián, était absent pour le week-end.
J'ai donc eu quelques heures pour m'imaginer une colocation calme, organisée et raisonnablement propre.
Le lendemain, j'ai compris que j'avais peut-être été un peu trop optimiste.
Nous déjeunions tranquillement lorsque la porte d'entrée s'est ouverte avec fracas.
— ¡Madre mía, qué calor!
Adrián venait de rentrer.
Il a traversé le salon en racontant son week-end avant même d'avoir posé son sac. Une histoire de train, un ami en retard, une plage et quelque chose que je n'ai pas compris parce qu'il parlait vite, riait au milieu de ses phrases et ponctuait chaque anecdote de grands gestes.
David continuait à manger avec le calme de quelqu'un qui avait déjà assisté à ce spectacle des centaines de fois.
Moi, j'ai levé les yeux de mon assiette.
Adrián portait une chemise ouverte sur un torse hâlé, légèrement couvert de poils. Les pans libres, et le coton clair, usé jusqu'à l'os, lavé tant de fois qu'il ne cachait plus rien, flottait autour de lui à chaque geste, se soulevait quand il levait les bras, révélant un téton, se plaquait une seconde contre sa taille avant de s'en détacher de nouveau.
Sa peau avait cette couleur dorée de ceux qui passent leurs journées dehors. Dorée partout. J'en étais sûr sans l'avoir vérifié, et c'est ce qui rendait la chose impossible à chasser : l'idée qu'il n'existait pas un centimètre carré de lui qui ait échappé au soleil. Que même dans les creux les plus intimes, la peau avait gardé quelque chose de miel, d'ambre, d'une fin d'après-midi estivale.
Ses boucles sombres retombaient en désordre sur son front, encore humides aux tempes, collées par le sel ou par la sueur d'une journée trop longue. Il les repoussait d'un revers de main distrait, sans regarder, et elles retombaient aussitôt.
Il parlait encore. Sa gorge bougeait quand il riait. Les tendons de son cou se tendaient, puis se relâchaient, et je suivais ce mouvement comme on suit une phrase qu'on ne comprend pas tout à fait. Son odeur est arrivée à ce moment-là. Pas seulement le sel, ni le soleil. Quelque chose de plus doux en dessous, tiède, de presque entêtant.
J'ai trouvé cette dernière observation inutilement précise.
J'ai aussi remarqué qu'il parlait très fort.
C'était probablement une façon plus raisonnable de le décrire.
— Et toi, c'est Victor, c'est ça ? m'a-t-il demandé en se tournant vers moi.
— C'est ça.
— Le Français !
Il a prononcé ces deux mots avec un enthousiasme qui laissait penser que j'étais une attraction touristique.
— Adrián, ai-je répondu.
Il a éclaté de rire.
— Oui, pardon. C'est moi, Adrián.
Comme si j'avais pu en douter.
Il m'a tendu une main chaude, ferme et appuyée, puis s'est lancé dans une nouvelle histoire. J'ai essayé de suivre, mais j'ai rapidement renoncé à comprendre tous les détails. Il avait une façon de parler qui donnait l'impression que chaque anecdote était la plus importante de sa vie.
C'était un peu épuisant.
Et, je devais le reconnaître, plutôt amusant aussi.
L'après-midi, je me suis installé sur le canapé avec mon ordinateur. Les cours ne commençaient que dans une semaine et j'essayais de trouver des choses à faire, histoire de ne pas passer mes journées à regarder des vidéos en prétendant découvrir la culture espagnole.
Les volets étaient entrouverts. La lumière traversait le salon en longues bandes dorées, découpant les meubles et le carrelage. Dehors, la ville bourdonnait doucement.
Adrián, lui, avait manifestement décidé que s'habiller était une activité facultative.
Il se promenait dans l'appartement dans un caleçon, ample et léger, le tissu bleu effleurant la courbe de ses cuisses à chaque pas. De la cuisine à sa chambre, puis de sa chambre au salon, sans paraître remarquer qu'il partageait désormais son espace avec un quasi-inconnu.
J'aurais aimé avoir la même tranquillité d'esprit.
J'essayais de travailler. Enfin, j'avais mon ordinateur sur les genoux, ce qui n'était pas tout à fait la même chose.
Je me suis surpris à le regarder un peu trop longtemps. À observer comment le coton épousait la forme de ses reins, comment la tension de ses épaules parlait d'une force contenue. L'odeur de son après-shampoing flottait dans l'air, quelque chose de boisé et de tiède.
J'ai aussitôt baissé les yeux vers mon écran.
Un paragraphe sur les transports publics de Barcelone m'attendait. Il aurait mérité toute mon attention. Il n'en a reçu aucune. Mon regard revenait toujours vers la courbe de son cou, le léger sillon entre ses pectoraux.
J'ai relu la même phrase trois fois.
À la quatrième, j'ai fermé l'onglet.
Je me suis dit que je devais sortir davantage. Visiter la ville. Rencontrer du monde. Faire des choses intéressantes.
Bref, tout sauf rester sur ce canapé à découvrir que mon nouveau colocataire avait des épaules particulièrement photogéniques et que les caleçons de mon grand-père pouvaient être sexy.
Le soir, dans ma chambre, j'ai repensé à lui.
C'était ridicule. Je ne savais presque rien d'Adrián. Il aimait parler, visiblement, il avait passé son week-end à la plage et il semblait considérer les vêtements comme un accessoire parfaitement inutile.
Voilà l'essentiel de mes connaissances.
Pourtant, je revoyais son sourire, ses cheveux en désordre et cette façon qu'il avait de se sentir immédiatement chez lui partout où il passait. Le léger mouvement de pendule dans son caleçon aussi, quand il marchait ou même sa manière de s'étirer en passant une main dans ses cheveux. Il y avait chez lui une aisance qui me manquait un peu, cette impression de ne pas avoir à réfléchir avant d'exister.
Je me suis retourné dans mon lit, agacé par mes propres pensées.
Une année entière à Barcelone. Des milliers de choses à découvrir.
Et moi, je pensais à un type rencontré quelques heures plus tôt.
J'avais connu des débuts plus brillants.
Je me suis endormi avec un sourire malgré tout.
Le lendemain, j'ai passé la journée dehors. J'ai flâné dans Gràcia, découvert quelques places ombragées, traversé les rues du Born et fini par me réfugier au musée Picasso. Il faisait plus frais à l'intérieur, et j'ai découvert que l'art moderne était encore plus intéressant quand il permettait d'échapper à une chaleur écrasante.
Je suis rentré en fin d'après-midi, épuisé. L'air restait lourd, une étuve où même le souffle semblait manquer. Je me suis débarrassé de mes vêtements pour me retrouver en boxer, le tissu serré aux cuisses avant de m'écrouler sur le matelas.
Quand je me suis réveillé, il était presque minuit.
J'avais faim.
Pas juste une envie de grignoter pour tromper l'ennui. Une faim parfaitement concrète, qui m'a tiré du lit et conduit vers la cuisine en boxer, les yeux encore à moitié fermés.
C'est là que je l'ai vu.
Un homme fumait à la fenêtre du séjour.
Il était entièrement nu.
Je me suis arrêté net.
Sa silhouette se découpait dans la pénombre. La lumière de la nuit glissait sur son torse où une touffe de poils sombres en soulignait la courbe des pectoraux. Moins dense, sa pilosité s'étirait en une large traînée qui descendait vers le creux de l'abdomen, chaque relief semblant tracé à l'encre sombre sur sa peau dorée. Le sexe pendait paisiblement entre ses cuisses, détendu comme le reste de lui-même.
Il semblait parfaitement à l'aise, accoudé au rebord, sa cigarette entre les doigts, comme si fumer nu au milieu de la nuit était une habitude aussi banale que se préparer un café. C'était peut-être le cas ici.
Il a tourné la tête vers moi.
Son regard a croisé le mien et un sourire amusé s'est dessiné au coin de ses lèvres.
— Hola.
— Salut, ai-je répondu.
J'ai immédiatement décidé que le réfrigérateur devait avoir toute mon attention.
Il contenait un yaourt, un morceau de fromage et une bouteille d'eau. J'ai contemplé cet inventaire avec un intérêt soudain. Je n'avais aucune idée de ce que j'étais venu chercher, mais j'étais déterminé à faire comme si tout était parfaitement normal.
La fumée traînait dans la cuisine, âcre, un peu sucrée, et se collait à l'odeur de lessive propre qui descendait du couloir.
Puis Adrián est apparu au bord du couloir.
— Javier, ¿vienes?
Il s'est interrompu en me voyant derrière le comptoir de la cuisine et m'a adressé un sourire. Large, franc, sans la moindre trace de gêne, le genre de sourire qu'on offre à quelqu'un qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a déjà adopté.
Lui aussi était nu. J'ai dégluti et me suis forcé à remonter les yeux vers son visage. Le trajet a été long. La lumière du couloir tombait en biais sur son torse, creusait la ligne fine qui descendait du nombril, s'accrochait aux poils sombres, puis à ce qui pendait là, plus lourd mais aussi tranquille que l'inconnu nommé Javier, à peine balancé par son pas. Rien chez lui ne cherchait à être vu. C'était peut-être ça, le pire : il ne faisait aucun effort.
J'ai refermé le réfrigérateur un peu trop doucement, comme si le bruit de la porte risquait de révéler quelque chose de compromettant. Le joint a soupiré. Un filet d'air froid m'a glissé le long du ventre et m'a fait dresser la peau des avant-bras.
Javier a écrasé sa cigarette. Adrián lui a posé une main dans le dos, paume ouverte, doigts écartés, possessifs sans brutalité, et ils ont échangé quelques mots à voix basse avant de repartir ensemble vers sa chambre. Mon regard a évidemment dévié de la main dans son dos à ses fesses galbées, à la façon dont les muscles roulaient l'un sur l'autre à chaque pas, à cette petite ligne pâle à la naissance des cuisses où le soleil n'était finalement jamais passé.
Adrián n'avait pas eu l'air gêné une seule seconde. Il m'a même jeté un petit regard en coin déconcertant en chemin.
Moi, j'étais debout devant le plan de travail, une bouteille d'eau à la main, en train de reconsidérer très sérieusement le choix de cette colocation.
J'ai fini par boire une gorgée.
Puis une autre.
La bouteille était froide contre ma paume, et la condensation me coulait entre les doigts. J'aurais pu me préparer un sandwich, manger quelque chose et retourner dormir. C'était le programme initial, après tout. Le pain était là, le fromage aussi. Il suffisait de tendre le bras.
À la place, j'ai repensé au sourire de Javier, puis à celui d'Adrián. Et surtout à sa belle queue, pas forcément très longue mais bien épaisse et circoncise, au gland rosé un peu mat, à cette veine qui courait sur le côté jusqu'à ses bourses rasées de près et qu'on voyait à peine dans la pénombre. Mon esprit l'a tout de suite revu se balancer tel un métronome la veille dans son caleçon, tirant le tissu, dessinant une ombre oblique sur sa cuisse. J'avais regardé. J'avais regardé plus longtemps qu'il ne fallait, et je m'en étais voulu, et j'avais recommencé.
J'ai posé la bouteille.
— Très bien, Victor, ai-je pensé pour moi-même. Second jour et tu as déjà perdu le contrôle de ton système nerveux.
J'ai attrapé deux tranches de pain.
Un bruit sourd a retenti derrière la cloison de la cuisine donnant sur la chambre d'Adrián.
Je me suis immobilisé. Le sang a afflué dans les tempes et ma respiration s'est soudainement bloquée. Mes doigts se sont crispés sur la croûte, assez fort pour laisser des marques.
J'ai attendu quelques secondes, en espérant que le bruit se reproduise pour que je puisse l'identifier et retourner à mes occupations avec ma dignité intacte.
Un grincement a suivi. Suivi d'un autre bruit sourd.
Je me suis approché pour regarder le couloir.
La porte de sa chambre n'était pas complètement fermée. Une fine ligne de lumière s'étirait sur le carrelage.
Je savais que je n'avais aucune raison de m'approcher. Je savais aussi que ce qui se passait derrière cette porte ne me regardait absolument pas.
J'aurais pu m'arrêter là. Oui, j'aurais dû.
À la place, j'ai posé mon pain sur la table et avancé pieds nus sans un bruit dans le couloir.
Le carrelage était frais sous mes pieds. L'air, lui, restait lourd et chaud, saturé de cette odeur de tabac froid. Je me suis arrêté près de la cloison, à quelques centimètres de sa porte.
Des respirations saccadées déchiraient le silence, entrecoupées de murmures en espagnol qui ne formaient pas de mots reconnaissables, juste des sons fluides, charnels, roulés dans la gorge. Un gémissement rauque monta soudain, coupé court comme si quelqu'un avait mordu un coussin, suivi d'un nouveau bruit contre le mur, un nouveau choc sourd, rythmé, presque méthodique. Le bois craquait par intermittence, régulier, marquant le tempo de ce qui se déroulait derrière la cloison.
J'entendais le frottement des draps, qu'on attrape à pleines mains. Puis le claquement mouillé, celui de deux peaux qui se cherchent, qui se heurtent et qui s'offrent. Sous tout ça, la voix d'Adrián qui disait quelque chose de lent, de très bas, des syllabes qui semblaient monter depuis les poumons plutôt que depuis la bouche. Quelque chose entre une plainte et une prière, comme si son corps parlait mieux que sa langue.
Les silences mêmes avaient du poids maintenant, chargés de ce qu'ils cachaient. Entre chaque soupir, entre chaque râle étouffé, j'imaginais la peau contre la peau, les mains qui erraient, les hanches qui trouvaient leur élan.
Ma main s'est posée contre la cloison. Le plâtre était tiède. Je suis resté immobile une poignée de secondes, partagé entre la curiosité et la conscience très nette de mon indiscrétion.
Puis j'ai risqué un œil dans la porte entrebâillée sans la toucher.
Adrián était debout, derrière Javier à quatre pattes sur le lit, les bras et la tête enfoncés dans le matelas. La lampe de chevet découpait sa silhouette en deux, une bande claire sur son ventre, le reste dans l'ombre. Ses mains étaient posées à plat sur les reins de Javier, pouces écartés, doigts enfoncés dans la chair comme s'il voulait y laisser une empreinte. Et il le tenait là, sans bouger, juste le poids de son bassin qui poussait, lentement, avec cette patience de quelqu'un qui sait que l'attente fait partie du plaisir.
Sa queue avait bien gonflé, plus large encore que dans la cuisine un peu plus tôt, luisante sous la lumière rasante, tendue au point que son gland semblait une cerise mûre prête à éclater. Chaque va-et-vient la faisait disparaître puis resurgir, la peau se tendant, se plissant, découvrant ce qui brillait au bout. Le mouvement était ample, régulier, presque paresseux tant il semblait sûr de lui.
Javier gémissait dans l'oreiller, un son étouffé, repris à chaque aller-retour, sa respiration hachée par le tissu qu'il mordait. Ses doigts agrippaient le drap, le tordaient, le lâchaient, le reprenaient. Son dos se creusait, sa colonne dessinait une courbe docile, et ses hanches reculaient d'elles-mêmes pour venir chercher ce qui s'enfonçait en lui.
Entre eux deux, les draps froissaient, la sueur perlait du cou d'Adrián et roulait jusqu'à la base de sa verge, et l'air de la chambre s'était chargé de cette odeur dense, tiède, animale, qui reste après.
Je bandais dur aussi, à cet instant. Sans m'en rendre compte, ma main avait glissé dans mon boxer devenu un peu trop étroit, l'élastique comprimant ma taille, le tissu tendu au point de m'écraser. Mon gland commençait déjà à luire et j'ai senti sous mes doigts la chaleur humide qui s'était accumulée là sans que je m'en aperçoive, cette petite flaque tiède qui me précédait toujours, comme si mon corps savait avant moi.
J'ai entamé des va-et-vient sur le même rythme que les coups de butoir d'Adrián. Le lit grinçait un peu. Les fesses de Javier claquaient quand elles rencontraient le pubis d'Adrián, et ce bruit-là, court, plein, me remontait directement dans la colonne, irradiait jusque dans la nuque, redescendait dans mes reins. Ma main suivait, docile, synchronisée malgré moi à ce tempo que je n'avais pas choisi.
J'avais sorti ma bite de mon boxer, son élastique me serrant les couilles, coincées là où il fallait, et ma main glissait sans avoir besoin de lubrifiant, ma paume brûlante, le poignet qui tournait légèrement à chaque passage, le pouce qui s'attardait sous la couronne. Je serrais les dents. Le souffle retenu pour ne pas me faire remarquer, la gorge sèche, les yeux fixés sur la ligne claire de la lampe qui découpait le ventre d'Adrián.
Chaque fois qu'il ralentissait, je ralentissais. Chaque fois qu'il s'enfonçait plus fort, ma main se fermait davantage. Je ne copiais pas, j'obéissais. Il y avait quelque chose d'insupportable et d'excitant à être ainsi commandé par un rythme que je ne voyais qu'à moitié, par un homme qui ignorait totalement que j'existais à quelques mètres de là, à me retenir de gémir.
J'ai fermé les yeux une seconde. Quand je les ai rouverts, Adrián avait changé d'angle, et Javier avait hoqueté de surprise en se retrouvant sur le flanc, une jambe maintenue en l'air par Adrián. La sueur brillait dans le creux de ses cuisses. Je voyais les doigts d'Adrián s'enfoncer dans sa chair, laisser des marques blanches qui revenaient roses.
Au fond du couloir, la lumière de la chambre de David s'est allumée dans l'interstice sous la porte.
Je suis retourné dans ma chambre sans hésiter. Trois pas, quatre, la porte refermée derrière moi avec une lenteur ridicule.
Allongé sur le dos, les yeux ouverts dans le noir, j'ai essayé de penser à autre chose. Ma queue était toujours dure, plaquée contre mon ventre, et le drap la frôlait à chaque respiration. J'ai pensé à ma visite au musée, à la rentrée, à la liste des choses que je devais acheter.
Rien n'a fonctionné. Je revenais sans cesse au corps de mon coloc, à son sexe lourd au repos, à cette façon qu'il avait de se tenir sans rien cacher, et à la manière dont il baisait Javier par derrière, sans hâte. J'ai revu la prise ferme de ses doigts. J'ai revu la sueur. J'ai très vite joui la main autour de mon membre, de longues saccades sur mon ventre, les dents serrées pour ne pas faire de bruit, les mollets tremblants, les cuisses chaudes et moites, le souffle en retard sur tout le reste.
Cette nuit-là, j'ai mis longtemps à trouver le sommeil.
Le lendemain, le soleil m'a réveillé à travers les volets. Il était presque midi lorsque j'ai rejoint la cuisine, les cheveux en bataille et l'impression d'avoir dormi dans une autre vie.
David préparait du café. Adrián était affalé sur une chaise, torse nu, une serviette autour du cou.
Ils ont échangé un regard lorsque je suis entré.
J'ai décidé de ne pas demander pourquoi.
— Alors, le Français, a lancé Adrián. Tu viens à la plage avec nous cet après-midi ?
Il avait l'air de me proposer la chose la plus évidente du monde.
— Oui, pourquoi pas ? J'ai répondu sans vraiment réfléchir.
David m'a tendu une tasse de café. Adrián a souri par-dessus son épaule et je me suis soudain intéressé à la couleur de mon café.
Nous avons pris la direction de la Barceloneta quelques heures plus tard. Le soleil était écrasant, le sable brûlant et la lumière si blanche qu'elle semblait effacer les contours des choses. Nous avons marché une dizaine de minutes avant de trouver un emplacement suffisamment libre pour poser nos serviettes.
David a filé dans l'eau sans attendre.
Adrián s'est installé à côté de moi, trop près pour être innocent.
J'ai retiré mon tee-shirt, senti le soleil brûler sur ma peau nue, et j'ai pris la crème solaire. La brise marine caressait mes épaules, légère comme une promesse. Les vagues murmuraient, les voix flottaient, les rires des enfants se perdaient dans l'éclaboussement de l'eau.
Quelques instants, j'ai cru à la paix.
Puis son regard a traversé mon dos.
Pas un hasard. Une fixation. Mes omoplates ont senti ce poids invisible. Peut-être que je l'avais imaginé, mais plus maintenant. L'idée s'était installée, tenace comme une ombre sur la plage.
Il portait un maillot de bain rouge, juste assez court pour laisser deviner la musculature de ses cuisses à la naissance de ses fesses. Le tissu collait à sa peau dorée, une seconde peau qui remontait d'un cran chaque fois qu'il bougeait.
Allongé sur sa serviette avec cette nonchalance qui était devenue son langage. Jambes étendues, coudes ancrés derrière lui, torse exposé, la peau luisante de chaleur. Ses abdominaux se dessinaient sous le maillot quand ses hanches se soulevaient pour trouver une place meilleure. Entre ses cuisses, le rouge virait au noir.
Ses cheveux en désordre tombaient sur son front quand il baissait la tête. Sa respiration soulevait son torse, lentement.
Puis il a tourné la tête vers moi et ses paupières se sont relevées. Un sourire à peine ouvert. Une main a glissé sur sa cuisse, s'est arrêtée juste au-dessus du maillot, puis est repartie.
J'ai commencé à appliquer la crème sur mes bras. Lentement. Trop lentement. Chaque mouvement devenu conscient.
Une tâche d'importance capitale.
— Victor, a dit Adrián, sa voix plus grave qu'il ne fallait. Tu es toujours aussi timide ?
Mon pouce a fait glisser la crème sur mon avant-bras.
— Je ne suis pas timide.
Mon regard fuyant immédiatement, le sien restant accroché.
— Ah bon ?
— Je suis réservé.
— C'est différent ?
— Complètement.
Sa bouche s'est étirée. Pas un sourire. Une prédiction.
Il a éclaté de rire. J'ai ri aussi, un son étranglé. Quand nos yeux se sont croisés cette fois, le temps s'est suspendu. J'y ai lu quelque chose qui n'appartenait à aucune conversation sur la météo.
Adrián a ramassé du sable. L'a laissé filer entre ses doigts, goutte après goutte, comme du temps qui s'écoule. Son sourire s'est fait plus discret, presque intime.
— Pourtant, hier soir, tu avais l'air assez curieux.
Mon ventre s'est serré, sec, violent.
Il regardait la mer, lèvres presque détachées, comme si ces mots avaient été déposés là par hasard.
Mais ses yeux, eux, ne quittaient pas mon profil.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Bien sûr que non.
Son sourire s'est élargi. Satisfait.
J'ai cherché une réponse, une parade. Mon cerveau, manifestement en état de choc, n'a produit que du blanc.
— Je… J'avais faim, ai-je bafouillé.
Adrián s'est tourné complètement vers moi cette fois. Sa jambe a effleuré la mienne.
— Évidemment.
Il a hoché la tête avec un sérieux qui n'en était pas un.
— Tu sais, tu aurais pu demander.
— Demander ?
Mes joues ont brûlé, chaudes comme la peau qui avait reçu trop de soleil. De quoi parlait-il ?
— Oui. Il y a toujours de quoi nourrir trois personnes ici.
Je suis resté muet. L'air devenu épais, chargé de quelque chose que ni l'eau salée ni le sable ne pouvaient emporter.
Il s'est levé, s'est étiré longuement, les muscles du dos se dessinant sous sa peau. Sa main s'est posée sur mon genou, une pression légère mais qui a traversé toute ma nuque.
Avant de partir rejoindre David dans l'eau, il s'est retourné. Un dernier regard. Une promesse murmurée sans mots. Puis il a plongé au loin sous la vague.
Je suis resté assis, les pieds enfoncés dans le sable brûlant, l'épaule encore chaude de son toucher, avec une seule certitude.
Adrián savait exactement comment me déstabiliser.
Je regardais les deux hommes nager au loin lorsque j'ai réalisé que je souriais tout seul.
J'ai aussitôt cessé.
Puis j'ai recommencé.
Mon Erasmus avait commencé depuis trois jours, je n'avais visité qu'une poignée de lieux et appris que mon colocataire avait des habitudes assez éloignées des miennes.
En revanche, j'avais déjà découvert un problème autrement plus préoccupant.
J'allais devoir apprendre à vivre avec Adrián.
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Venu à Barcelone pour un Erasmus plein de bonnes résolutions, Victor découvre une colocation bruyante et un colocataire au sourire insolent : Adrián. Entre taquineries sous le soleil de la plage et contacts qui s'attardent, il commence à se demander ce qu'il ressent vraiment. Le jeu reste léger, mais jusqu'où ira cette complicité naissante ?
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