Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 11
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 11
Chapitre 11
Livio reste silencieux un instant après avoir prononcé ces mots. Sa voix basse flotte encore entre nous, portée par le vent du soir.
— Tu me manques toujours.
Ces cinq mots me frappent en plein cœur. Ils résonnent comme une vague qui déferle, lente et puissante. Je sens une larme unique, chaude, lourde, couler lentement sur ma joue gauche. Elle glisse jusqu'à mon menton, hésite, puis tombe sur le tissu de mon débardeur. Je ne l'essuie pas. Je reste figé, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras autour de mes jambes, le regard perdu sur l'océan qui s'assombrit.
Livio ne dit rien de plus. Il se contente de se rapprocher très lentement, centimètre par centimètre, comme s'il craignait de m'effrayer. Le sable crisse doucement sous son poids. Il s'assoit à côté de moi, suffisamment près pour que nos épaules se frôlent presque, mais sans me toucher encore. Son odeur m'arrive par vagues : un mélange subtil de savon frais, de peau chaude et de cette note légère de santal que je n'ai jamais oubliée.
Il lève la main avec une infinie douceur. Ses doigts effleurent d'abord ma joue, hésitants, comme s'il demandait la permission. Puis son pouce vient recueillir la larme qui vient de couler. Le contact est si tendre, si léger, que quelque chose se brise en moi. Une digue intérieure cède. Je tourne lentement la tête vers lui.
Nos regards se croisent. Ses yeux bleus sont brillants, chargés d'une émotion contenue. Il y a de la douleur, de la tendresse, du désir, de la peur aussi. Il essuie une autre larme qui menace de couler avec le même pouce, lentement, comme s'il voulait mémoriser chaque contour de mon visage.
Je ne réfléchis plus. Je me penche vers lui. Nos lèvres se rencontrent pour la première fois depuis deux ans.
Le baiser est d'abord timide, presque timoré. Nos bouches se touchent à peine, se frôlent, se reconnaissent. Puis Livio incline légèrement la tête et le baiser s'approfondit. Ses lèvres s'ouvrent doucement sur les miennes. Sa langue vient chercher la mienne avec une lenteur infinie, comme s'il voulait goûter chaque seconde, comme s'il avait peur que je disparaisse à nouveau. Le baiser est profond, humide, plein de retenue et de douleur accumulée. Je sens le goût léger du sel sur mes lèvres — mes larmes ou celles de la mer, je ne sais plus.
Ses mains encadrent mon visage avec une délicatesse infinie. Ses pouces caressent mes pommettes, mes tempes, mes mâchoires. Je pose mes mains sur son torse, sentant la chaleur de sa peau à travers la chemise blanche. Ses muscles sont tendus, mais il ne force rien. Il me laisse mener le rythme.
Le baiser dure longtemps. Très longtemps. Nous nous embrassons comme si nous avions tout le temps du monde, comme si les deux années d'absence pouvaient être effacées par la seule pression de nos lèvres. Nos langues se caressent lentement, se découvrent à nouveau, se souviennent. Il y a de la douceur, de la faim contenue, de la tristesse aussi. Je sens une autre larme couler sur ma joue et Livio l'attrape avec ses lèvres, l'embrassant sans rompre le baiser.
Nous nous embrassons encore, et encore. Nos souffles se mêlent, chauds, irréguliers. Nos fronts se touchent parfois, nos nez se frôlent. Je passe une main dans ses cheveux blonds, défaisant légèrement son chignon. Les mèches soyeuses glissent entre mes doigts. Il gémit doucement contre ma bouche, un son bas, presque inaudible, qui me fait frissonner.
Nous n'allons pas plus loin. Il n'y a pas de mains qui descendent, pas de corps qui se pressent avec urgence. Seulement des baisers. Des dizaines de baisers. Lents, profonds, tendres, désespérés. Parfois il m'embrasse la commissure des lèvres, parfois le coin de ma mâchoire, parfois il revient capturer ma bouche entière comme s'il ne pouvait pas s'en passer. Je fais la même chose. Je l'embrasse comme si je voulais graver ce moment dans ma mémoire pour toujours.
Le vent marin souffle autour de nous, faisant voler quelques mèches de ses cheveux contre mon visage. Le bruit des vagues est régulier, hypnotique. Le sable est encore tiède sous nos corps. Nous sommes seuls au monde, assis sur ce rocher plat, enlacés dans un baiser qui semble ne jamais vouloir finir.
Je sens son cœur battre contre le mien quand nos poitrines se frôlent. Je sens la chaleur de sa peau, la douceur de ses lèvres, la légère rugosité de sa barbe naissante qui frotte contre ma joue. Chaque baiser est une réconciliation silencieuse, une façon de dire tout ce que les mots ne peuvent pas exprimer.
Nous restons ainsi pendant un temps qui me semble éternel. Les baisers deviennent plus lents, plus paresseux, plus doux. Nous nous contentons parfois de poser nos lèvres l'une contre l'autre, sans bouger, juste pour sentir la présence de l'autre. Nos fronts se touchent, nos respirations se mêlent. Je caresse sa nuque, il caresse mes cheveux. Nous nous embrassons encore, et encore, jusqu'à ce que nos lèvres soient gonflées, sensibles, presque douloureuses.
Enfin, Livio pose son front contre le mien. Il garde les yeux fermés. Sa voix est un murmure rauque :
— Tu es là…
Je ne réponds pas. Je me contente de poser une main sur sa joue et de l'embrasser une dernière fois, très doucement, presque avec dévotion.
Nous restons enlacés sur la plage, dans le noir qui s'épaissit, à nous embrasser encore par intermittence, à nous caresser le visage, les cheveux, les mains. Il n'y a pas de sexe. Il n'y a que cette tendresse immense, cette douleur partagée, cette envie de se retrouver après tout ce temps.
La nuit est tombée complètement. Les étoiles commencent à apparaître au-dessus de nous. Le bruit des vagues est le seul témoin de ce moment.
Je suis dans ses bras.
Il est dans les miens.
Et pour la première fois depuis deux ans, je me sens à la fois brisé et entier.
Il est dans les miens.
Et pour la première fois depuis deux ans, je me sens à la fois brisé et entier.
L'obscurité a fini par dévorer l'horizon, ne laissant que le liseré blanc de l'écume pour délimiter le monde. Le froid monte du sable, s'insinue sous mon débardeur, mais la chaleur qui émane du corps de Livio, assis tout contre moi, est un rempart que je ne veux pas quitter. Ses doigts jouent encore distraitement avec les miens, un contact léger, presque hypnotique.
C'est lui qui brise le sortilège. Il retire lentement sa main, et je ressens ce manque instantanément, comme une brûlure glacée.
— Il se fait tard, Ruben, murmure-t-il, sa voix froissée par l'air marin. Tu reviens encore demain ?
Je hoche la tête, la gorge serrée.
— Oui. Enfin, je... je vais au festival.
Un petit sourire étire ses lèvres dans la pénombre. Il se lève et me tend la main pour m'aider à me redresser. Je la saisis, m'accrochant à lui une seconde de trop. Quand je suis debout face à lui, la proximité est électrisante. Je sens son souffle sur mon front. Il réduit l'espace, pose ses deux mains sur mes épaules, ses pouces massant doucement mes clavicules à travers le tissu. C'est un geste de propriétaire, d'une tendresse dévastatrice.
— Alors je ne te retiens pas plus longtemps. Tu as besoin de repos.
On marche côte à côte vers le parking, nos bras se frôlant à chaque pas. Arrivés à ma voiture, le moment de l'arrachement est là, inévitable. Je cherche mes clés au fond de ma poche, les mains tremblantes. Livio s'appuie contre la portière, me bloquant presque le passage, m'obligeant à le regarder.
— À demain, Ruben. Ne sois pas en retard.
Il se penche et dépose un dernier baiser au coin de ma bouche, une caresse humide et lente qui scelle la promesse de nos retrouvailles. Je monte en voiture, le cœur cognant contre mes côtes comme un oiseau en cage. Dans le rétroviseur, je vois sa silhouette s'effacer peu à peu dans le noir, immobile, jusqu'à ce que le premier virage de la route côtière ne l'engloutisse tout à fait.
Le trajet jusqu'à ma maison est un calvaire de virages familiers et de pensées chaotiques. Chaque kilomètre qui me sépare de la plage me semble être un arrachement physique. Quand je coupe enfin le contact devant ma bâtisse, le silence me tombe dessus comme une chape de plomb. Ma maison, ce refuge que j'ai mis tant de temps à rendre habitable, à mon image, me paraît soudain vide, froide, presque hostile.
Je pousse la porte, mais je n'allume pas la lumière. Je reste planté dans l'entrée, écoutant le silence de mes propres murs. L'odeur de propre et de solitude, qui d'ordinaire m'apaise, est aujourd'hui supplantée par le souvenir olfactif de Livio : ce mélange de santal, de sueur propre et d'iode. Je retire mes vêtements avec une lenteur de somnambule. Je porte mon débardeur à mon visage, fermant les yeux pour retrouver la chaleur de son torse contre le mien. Je ne le mets pas au sale ; je le pose sur mon oreiller, comme pour garder un morceau de lui près de moi, une relique de cette soirée impossible.
Je me glisse sous les draps, mais le sommeil est un horizon inatteignable. Je fixe le plafond, les yeux grands ouverts dans le noir, le corps encore vibrant de ses touchers. Les questions tournent en boucle, cruelles et obsédantes. Pourquoi est-il revenu maintenant ? Est-ce que ce cours de demain n'est qu'un test pour voir si je suis toujours à sa merci ?
Je repense à la douleur des mois passés, au vide sidéral que j'ai ressenti quand tout a volé en éclats. J'ai peur, une peur viscérale qui me tord le ventre. Je redoute le lendemain. Je redoute le moment où, dans la lumière crue du studio de Bayonne, il posera peut-être ses mains sur moi pour ajuster une posture. Comment pourrai-je rester de marbre devant les autres élèves ? Comment mon corps pourra-t-il feindre l'indifférence alors qu'il hurle son besoin de lui ?
Vers trois heures du matin, l'insomnie gagne définitivement la partie. Je me lève, j'erre dans ma cuisine, je regarde mes mains dans la pénombre. Elles sont plus fermes qu'avant, moins tremblantes que lors de ma chute, mais face à Livio, je sens toute ma structure vaciller. J'ai passé deux ans à me reconstruire, à apprendre à vivre pour moi-même, à ne plus être cet homme brisé par la trahison et l'épuisement. Et pourtant, en une heure sur un rocher, il a suffi qu'il murmure mon nom pour que les murs de ma forteresse se lézardent dangereusement.
Je retourne me coucher alors que l'aube commence à griser les pins derrière la maison. Je n'ai pas dormi une minute. Mon esprit est déjà là-bas, sur le tapis de yoga, attendant l'instant où nos regards se croiseront dans la foule. Je sais que demain ne sera pas un simple cours. Ce sera le premier jour d'une nouvelle vie, ou ma perte définitive. Et malgré la terreur qui m'étouffe, je n'ai jamais eu autant hâte de voir le soleil se lever.
La salle est pleine à craquer, l'air chargé d'une énergie électrique et contenue. Patrick Beach est sur scène, micro à la main, et lance le cours avec son charisme habituel. Sa voix grave et calme remplit l'espace :
— Welcome everyone. Today we're going to flow together, breathe together, and feel together. Close your eyes for a moment and set an intention. (Bienvenue à tous. Aujourd'hui, nous allons couler ensemble, respirer ensemble, ressentir ensemble. Fermez les yeux un instant et posez une intention.)
Je suis assis au premier rang, centre, exactement comme la veille. Mon tapis est déroulé, mes mains posées sur mes genoux, le dos droit. Je ferme les yeux comme tout le monde, mais mon intention est ailleurs. Elle est fixée sur le petit logo doré du studio Lotus & Souffle qui trône toujours en bas de l'affiche géante au-dessus de la scène. Ce logo est comme une signature silencieuse, un rappel constant que Livio est ici, quelque part dans ce bâtiment.
Le cours commence. Patrick Beach guide une séquence fluide et puissante. Salutations au Soleil, Guerriers, Triangle, Fentes profondes. Mon corps suit, habitué, mais mon esprit est ailleurs. Je sens des regards sur moi. Je sais qu'il est là. Assis sur le côté de la scène, en tant que co-organisateur, Livio observe la salle. Je le sens. Je le sais. Nos regards se croisent plusieurs fois, même à distance. Chaque fois que je lève les yeux vers la scène, je le trouve déjà en train de me fixer. Ses yeux bleus sont intenses, presque brûlants, même de loin. Il ne sourit pas. Il me regarde simplement, comme s'il essayait de lire en moi tout ce que les deux dernières années ont laissé.
La tension monte doucement, insidieuse. Mon corps exécute les postures, mais mon souffle est plus court, plus conscient. Chaque fois que Patrick Beach demande une transition, je sens le poids de ce regard bleu sur ma peau.
Puis Patrick Beach s'adresse à l'assemblée :
— For the next sequence, I'm going to ask my friend Livio to come help with some adjustments on the first row. He has a very precise eye. (Pour la séquence suivante, je vais demander à mon ami Livio de venir aider avec quelques ajustements au premier rang. Il a un œil très précis.)
Mon cœur rate un battement.
Livio se lève de sa chaise sur le côté de la scène. Il descend les marches avec cette grâce tranquille que je n'ai jamais oubliée. Il est bien habillé : débardeur blanc, short noir de yoga qui souligne ses jambes puissantes. Ses cheveux blonds sont attachés en chignon haut, quelques mèches échappées encadrent son visage. Il est beau. Terriblement beau. Et il s'approche.
Il commence par aider quelques personnes à ma gauche, posant ses mains avec précision sur leurs hanches ou leurs épaules pour corriger l'alignement. Chaque correction est professionnelle, calme, respectueuse. Mais je sais que lorsqu'il arrivera à moi, ce ne sera plus seulement professionnel.
Et il arrive.
Il s'agenouille juste à côté de mon tapis. Son odeur m'envahit immédiatement : ce mélange de santal, de peau chaude et de légère sueur propre. Il pose une main ferme sur ma hanche droite pendant que je suis en Guerrier II.
Il s'agenouille juste à côté de mon tapis. Son odeur m'envahit immédiatement : ce mélange de santal, de peau chaude et de légère sueur propre. Il pose une main ferme sur ma hanche droite pendant que je suis en Guerrier II.
— Ouvre plus la poitrine… comme ça, murmure-t-il en français, sa voix basse juste pour moi.
Ses doigts glissent lentement le long de ma côte, appuyant doucement pour que j'ouvre le torse. Le contact est chaud, précis, électrique. Je sens chaque millimètre de sa paume à travers le tissu fin de mon débardeur. Ma peau réagit instantanément : chair de poule, frisson qui descend jusqu'au bas de mon dos. Je respire plus fort, la poitrine qui se soulève. Il reste là, la main posée, le regard plongé dans le mien pendant une seconde de trop. Ses yeux bleus sont sombres, chargés de tout ce que nous ne pouvons pas dire devant les autres.
— Bien… respire dedans, ajoute-t-il doucement, son pouce caressant presque imperceptiblement le bas de mes côtes.
Je tremble légèrement sous son toucher. Il le sent. Un très léger sourire passe dans ses yeux, mais il reste professionnel. Il retire sa main lentement, comme à regret, et passe à la posture suivante.
La séquence continue. Il reste près de moi, corrigeant d'autres personnes, mais revenant régulièrement vers moi. Chaque fois qu'il pose ses mains sur moi, c'est un choc. Dans le Triangle, il appuie sur mon épaule pour approfondir l'ouverture. Dans la Fente, sa main se pose sur ma hanche arrière, ses doigts, glissant un peu sous le bord de mon short ample pour ajuster l'alignement. Le contact est chaud, ferme, presque possessif. Chaque fois, nos regards se croisent. Longs. Lourds. Chargés de souvenirs, de désir, de douleur. Il ne dit rien d'autre que les corrections techniques, mais ses yeux parlent pour lui.
Mon corps réagit malgré moi. Ma respiration s'accélère, ma peau brûle là où il m'a touché. Je sens mon sang pulser plus fort, une chaleur sourde qui monte dans mon ventre. Je suis en sueur, pas seulement à cause de l'effort. Chaque correction est une torture douce. Je me souviens de toutes les fois où ses mains m'avaient guidé de la même façon dans le studio, quand nous étions seuls, quand ces touchers n'étaient pas professionnels.
Le cours continue ainsi. Livio passe et repasse près de moi, tactile, précis, mais toujours avec cette intensité dans le regard qu'il ne peut cacher. Ses doigts s'attardent une seconde de trop sur ma peau, son souffle frôle mon oreille quand il se penche pour corriger. Chaque contact est un rappel brûlant de ce que nous avons été. Chaque regard est une promesse silencieuse.
À la fin du cours, Patrick Beach guide une longue Savasana. Tout le monde s'allonge. Je m'étends sur le dos, les bras ouverts, paumes vers le ciel. Livio reste debout un moment au bord de la scène, puis il descend et s'assoit discrètement à côté de mon tapis, les jambes croisées, le dos droit. Il ne me touche pas, mais sa présence est là, tout près. Je sens son regard sur moi pendant toute la relaxation.
Quand Patrick Beach termine la séance par un « Namasté » collectif, les applaudissements retentissent. Les gens se lèvent, s'étirent, discutent. Moi, je reste assis un instant de plus, le cœur battant.
Livio se penche légèrement vers moi. Sa voix est basse, juste pour moi :
— Tu trembles encore comme la première fois.
Je ne réponds pas. Je me contente de lever les yeux vers lui. Nos regards se croisent une dernière fois, long, intense, plein de tout ce que nous n'avons pas encore dit.
La porte lourde du Grand Hall des Sports se referme derrière moi dans un claquement sourd, étouffant instantanément le brouhaha des centaines de voix et la musique planante du festival. L'air extérieur me percute de plein fouet, un mélange de chaleur lourde et de brise marine qui ne suffit pas à calmer l'incendie qui ravage mon corps. Je marche vite, presque en courant, mes pas résonnant sur le bitume brûlant du parking. Je ne vois rien, mes yeux sont brouillés par une fatigue nerveuse qui me fait vaciller.
Arrivé à ma voiture, mes mains tremblent tellement que je fais tomber mes clés au sol. Le bruit métallique contre l'asphalte me paraît assourdissant dans le silence soudain de cet espace désert. Je me penche pour les ramasser, le souffle court, quand une ombre s'étire lentement sur la carrosserie grise.
Je n'ai pas besoin de me retourner. Cette odeur de santal et de peau chauffée, cette vibration unique dans l'air que je reconnais entre mille... c'est lui.
— Ruben.
Sa voix est basse, dépouillée de l'artifice du micro, redevenue cette arme de séduction massive qui n'appartient qu'à nous. Je me redresse avec lenteur, les clés serrées dans mon poing, le dos appuyé contre la portière de ma voiture. Livio est là, à moins d'un mètre. Il n'a pas pris le temps de se changer ; il porte toujours son débardeur blanc trempé de sueur qui colle à son torse, ses muscles encore saillants après l'effort de l'atelier.
Sans dire un mot, il franchit l'espace qui nous sépare. Il ne s'arrête pas à une distance polie. Il s'avance jusqu'à ce que ses genoux frôlent les miens, m'obligeant à lever la tête pour soutenir son regard. Ses mains, ces mains qui m'ont manipulé, ajusté et exposé durant des heures devant la foule, viennent se poser avec une autorité tranquille sur mes hanches.
L'impact physique est immédiat. Je sens mes jambes se dérober. Il presse ses paumes fermement contre mes os iliaques, m'ancrant contre la tôle chaude de la portière. Sa proximité est une agression délicieuse. Il se penche, son visage est à quelques centimètres du mien, si près que je peux compter les cils dorés autour de ses iris bleus et voir la perle de sueur qui descend lentement le long de sa tempe.
— Tu comptais vraiment partir comme ça ? murmure-t-il, ses doigts s'enfonçant un peu plus dans ma chair, à travers le tissu de mon pantalon.
— Je ne peux plus, Livio... je bafouille, ma voix n'étant plus qu'un sifflement misérable. Ce que tu as fait là-dedans... me toucher comme ça devant tout le monde... C'est une torture.
— Je ne peux plus, Livio... je bafouille, ma voix n'étant plus qu'un sifflement misérable. Ce que tu as fait là-dedans... me toucher comme ça devant tout le monde... C'est une torture.
Un sourire triste, presque douloureux, étire ses lèvres. Il lâche une de mes hanches pour remonter sa main le long de mon flanc, glissant sous mon débardeur, cherchant le contact direct de ma peau. Ses doigts sont calleux, chauds, et leur passage sur mes côtes provoque un spasme que je ne peux réprimer. Il s'arrête sur mon cœur, sentant les battements désordonnés qui menacent de briser ma poitrine.
— Tu crois que c'est facile pour moi ? lâche-t-il brusquement, son visage se durcissant. Ruben, regarde-moi. Quand j'ai vu ton nom sur la liste des inscrits, tout devant... j'ai failli tout annuler. J'ai failli appeler l'organisation et dire que je ne venais pas.
Je reste pétrifié. Livio, le grand Livio, l'homme si sûr de son charisme, a voulu fuir ?
— Pourquoi ?
— Parce que je sais que si je te vois, je ne peux pas me contenter de faire mon cours. Je sais que je vais passer chaque seconde à chercher ton odeur, à guetter ta réaction, à vouloir te prouver que je n'ai rien oublié. Je savais que j'allais craquer et te toucher comme si nous étions seuls au monde.
— Parce que je sais que si je te vois, je ne peux pas me contenter de faire mon cours. Je sais que je vais passer chaque seconde à chercher ton odeur, à guetter ta réaction, à vouloir te prouver que je n'ai rien oublié. Je savais que j'allais craquer et te toucher comme si nous étions seuls au monde.
Il pose son front contre le mien. La chaleur de sa peau agit comme un sédatif et un excitant à la fois. Sa main libre revient sur ma nuque, ses doigts s'emmêlent dans mes cheveux courts, exerçant une pression légère mais ferme pour m'empêcher de détourner les yeux. Il me plaque un peu plus fort contre la voiture, son corps s'ajustant au mien dans une précision millimétrée.
— Je n'ai pas passé une heure sans penser à toi depuis deux ans, Ruben. Pas une seule.
Ces mots sont le coup de grâce. La forteresse que j'ai bâtie avec tant de peine — chaque planche de ma maison, chaque heure de silence volontaire — s'écroule dans un fracas intérieur. Je lâche mes clés, qui retombent sur le sol dans l'indifférence totale. Mes mains montent d'elles-mêmes, agrippant désespérément ses avant-bras musclés, cherchant un point d'appui dans ce tourment.
— Moi aussi, avoué-je dans un souffle déchiré. Je pense à toi tous les jours. Chaque fois que je pratique, chaque fois que je regarde la mer... Je te vois partout, Livio. Je te déteste d'être revenu, et je me déteste de t'avoir attendu.
Sa réponse est de me presser plus fermement encore contre la voiture. Le métal chauffé par le soleil brûle mon dos à travers mon vêtement, mais ce n'est rien comparé au brasier de son corps contre le mien. Il glisse sa main de ma nuque à ma joue, son pouce caressant ma lèvre inférieure qui tremble de manière incontrôlable. Il descend ses mains vers mes fesses, me soulevant presque pour me coller contre lui. Je sens son sexe dur, massif, qui presse contre ma cuisse, une promesse brûlante qui me fait gémir.
— Alors arrête de lutter, murmure-t-il contre ma bouche. Regarde où nous en sommes.
Il ne me laisse pas répondre. Il comble les derniers millimètres.
Le baiser est lent, d'une profondeur abyssale, comme si nous essayions d'aspirer ces deux années de vide en une seule inspiration. C'est un baiser qui goûte le sel, la sueur et le désespoir. Sa langue cherche la mienne avec une autorité qui me fait perdre tout sens de la réalité. Ses mains m'écrasent contre lui, explorant mon dos, mes hanches, avec une faim tactile que rien ne semble pouvoir rassasier.
Et c'est là, alors que ses lèvres dévorent les miennes, que les larmes arrivent.
Elles ne viennent pas avec des sanglots, mais comme une crue silencieuse et inévitable. Elles coulent sur mes joues, se mélangeant à notre salive, au goût de notre baiser. Je pleure la perte de ma tranquillité, la douleur de l'absence, et cette effrayante réalisation que je n'appartiens plus à moi-même. J'ai toujours été à lui.
Livio s'interrompt un instant, ses lèvres effleurant les miennes, sentant l'humidité de mon visage. Il ne s'écarte pas. Au contraire, il m'embrasse plus tendrement, recueillant mes larmes avec sa bouche, ses mains enserrant mon visage comme si j'étais la chose la plus précieuse et la plus fragile au monde.
— Je te tiens, Ruben, murmure-t-il entre deux baisers profonds. Je te tiens. Ne pleure plus.
Mais je ne peux pas m'arrêter. Contre la carrosserie de ma voiture, sur ce parking désert baigné par la lumière déclinante de Bayonne, je me laisse enfin briser. Je m'abandonne totalement à ses mains tactiles, à son souffle, à son odeur, acceptant que ma vie bascule une seconde fois, et que cette fois, il n'y aura aucun retour possible.
Le trajet entre Bayonne et ma maison se fait dans une bulle de silence, seulement troublée par le ronronnement du moteur et le sifflement du vent contre les vitres. Livio n'a pas repris sa voiture ; il est assis à mes côtés, sa présence irradiant une chaleur qui semble consumer l'habitacle. Sa main droite est posée sur ma cuisse, ses doigts s'ancrant dans mon muscle avec une pression constante, comme s'il craignait que je ne me volatilise au premier virage. Je conduis d'une main, l'autre crispée sur le volant, le cœur encore lourd de ces larmes versées sur le parking.
Quand nous arrivons enfin devant ma bâtisse de bois, la nuit est tombée pour de bon. Les pins se découpent en ombres chinoises sur un ciel piqué d'étoiles. Je coupe le contact. Le silence qui suit est assourdissant. Nous restons là, dans l'obscurité de la voiture, écoutant nos respirations se synchroniser dans le noir.
— C'est ici que tu t'es caché ? murmure-t-il, sa voix glissant sur ma peau comme une caresse.
Je hoche la tête, incapable de parler. Nous sortons. Je le guide sur la terrasse qui surplombe la forêt. L'air marin remonte de l'océan, apportant avec lui l'odeur du sel et de la résine. Livio s'arrête au bord du garde-corps, humant l'air, ses épaules se relâchant enfin. Sans un mot, il vient se poster derrière moi. Il enveloppe mon corps du sien, ses bras croisés sur ma poitrine, son menton niché dans le creux de mon épaule.
Je ferme les yeux, me laissant aller contre lui. C'est un moment de tendresse absolue, une fusion que j'ai attendue pendant deux ans de solitude glacée. Ses mains glissent sous mon pull, cherchant le contact direct de ma peau. Ses doigts ne sont plus autoritaires comme au festival ; ils sont explorateurs, traçant des lignes invisibles sur mon ventre, remontant le long de mes côtes avec une lenteur de dévotion.
— Tu n'imagines pas combien de fois j'ai vu ce paysage dans mes rêves, souffle-t-il contre ma nuque. Même pendant mes formations en Inde ou à Bali... l'odeur de ces pins me manquait, Ruben. Ton odeur. Je la cherchais partout, dans chaque ashram, sous chaque nouveau ciel où j'allais apprendre.
Il se met à embrasser doucement le sommet de mon épaule, puis remonte vers mon cou. Ses baisers sont des empreintes de feu. Je me retourne dans ses bras, le saisissant par la taille. Nous restons ainsi, bercés par le chant lointain de l'océan, dans une danse immobile. Le monde extérieur, le festival, Bayonne, tout cela semble appartenir à une autre dimension. Ici, dans le noir de la terrasse, il n'y a que le froissement de nos vêtements et le battement de nos cœurs.
Nous finissons par rentrer à l'intérieur. Je n'allume aucune lampe. La lune suffit à découper les volumes du salon. Livio me prend la main et m'entraîne vers le centre de la pièce. Il n'y a pas de musique, juste le craquement du parquet sous nos pieds nus. Il pose ses mains sur mes épaules, je pose les miennes sur sa taille, et nous commençons à danser un slow imperceptible. C'est une réconciliation silencieuse, un langage de corps qui se reconnaissent malgré les cicatrices du temps. Ses mains descendent dans mon dos, ses doigts s'attardant sur chaque vertèbre, redécouvrant ma structure avec une précision de sculpteur.
Chaque contact est chargé d'une tendresse dévastatrice. Il me serre contre lui, son visage enfoui dans mes cheveux, m'aspirant tout entier. Je sens sa force, sa solidité, et cette vulnérabilité nouvelle qui émane de lui.
— Je n'ai jamais vraiment réussi à te quitter, même quand je partais au bout du monde pour mes stages, murmure-t-il, ses lèvres frôlant mon oreille. Tu étais là, dans chaque silence entre deux respirations.
L'heure tourne, mais le temps n'a plus de prise sur nous. Nous finissons par nous échouer sur le canapé, enlacés, épuisés par l'intensité de ces retrouvailles. Il ne cesse de me toucher : une main sur ma joue, un pouce caressant mon sourcil, ses doigts s'emmêlant aux miens. C'est une faim tactile que rien ne semble pouvoir rassasier. Je finis par m'assoupir contre son torse, bercé par le rythme régulier de sa respiration, croyant enfin avoir trouvé la paix.
Le soleil commence à poindre, colorant le ciel de teintes rosées et orangées à travers les grandes baies vitrées. Je me réveille doucement, sentant le vide à mes côtés. Livio est debout, face à la fenêtre, déjà habillé. Sa silhouette, baignée par la lumière de l'aube, semble plus rigide, plus lointaine.
Il m'entend bouger et se tourne vers moi. Son regard est empreint d'une tristesse infinie que je ne comprends pas encore. Il s'approche lentement du canapé, s'agenouille devant moi et prend mes mains dans les siennes. Il dépose un baiser sur mes paumes, un geste qui ressemble étrangement à une prière d'adieu.
— Ruben... il y a une chose que je ne t'ai pas dite. Que je n'ai pas pu te dire hier soir.
Il lâche mes mains pour aller chercher son sac de sport resté dans l'entrée. Il en sort une enveloppe blanche, scellée, et la pose délicatement sur la table basse, juste devant moi.
— C'est mon contrat pour l'année prochaine à San Francisco. L'académie internationale. Je devais envoyer ma signature hier soir, avant minuit.
Mon cœur rate un battement. Je fixe l'enveloppe comme s'il s'agissait d'une arme prête à exploser.
— Ils m'attendent là-bas le mois prochain pour une résidence, Ruben. C'est l'aboutissement de toutes ces formations, de tout ce que j'ai construit. Mais depuis hier, depuis ce baiser sur le parking... je ne sais plus qui je suis.
Il se lève, reculant d'un pas vers la porte. Son visage est livide sous la lueur du matin.
— Je dois partir pour la conférence de presse finale. C'est là que je dois annoncer officiellement mon départ pour les États-Unis devant les journalistes. C'est ma toute dernière obligation.
Il pose sa main sur la poignée de la porte, s'arrêtant un instant, le dos voûté, le regard perdu vers le dehors.
— Dans cette enveloppe, il y a deux versions du contrat. Celle que j'ai signée... et celle que j'ai déchirée. Je n'ai pas eu le courage de choisir laquelle envoyer. Je l'ai laissée là, pour toi. Pour nous.
Il ouvre la porte. L'air frais du matin s'engouffre dans la pièce, balayant l'odeur de santal.
— Regarde ce qu'il y a dedans, Ruben. Et quand je reviendrai de cette conférence, tu me diras si je dois prendre cet avion ou si je dois brûler ce papier.
La porte se referme derrière lui dans un clic définitif. Je reste seul sur le canapé, le souffle court, les yeux rivés sur l'enveloppe blanche qui brille sous les premiers rayons du soleil. Ma main tremble alors que je l'approche du papier. Je glisse mon doigt sous le rabat. Le papier se déchire avec un bruit sec.
Fin du chapitre 11.
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