On dit souvent dans mon métier que les œuvres d'art retiennent l'âme de ceux qui les ont peintes, ou du moins un fragment de l'obsession qui leur a donné naissance. À trente-cinq ans, j'avais passé l'essentiel de ma vie adulte dans le silence immuable de mon atelier, un espace aux hautes verrières exposé au nord, là où la lumière ne triche jamais.
Ma vie se mesurait en milligrammes de pigments, en solvants dosés à la goutte près, et en heures passées, immobile, courbée sur les plaies des toiles des autres. J'aimais la solitude rassurante de cet univers. L'odeur entêtante de la térébenthine, le parfum plus lourd de l'huile de lin et la douceur de la cire d'abeille constituaient mon armure contre le monde extérieur.
Devant une œuvre abîmée, il n'y avait pas de place pour l'imprévu. Chaque fissure racontait une histoire mécanique, chaque soulèvement de matière répondait à une loi physique. Tout y était prévisible, réparable, contrôlable. C'était ma façon de me tenir à l'abri des tumultes, des passions mal calculées et des surprises du cœur, que j'avais appris à redouter très tôt.
Mais rien, absolument rien, ne m'avait préparée au séisme feutré qui m'attendait en franchissant le seuil de cet hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, par une fin d'après-midi d'octobre où la pluie parisienne lavait les pavés d'une lueur grise.
L'invitation — ou plutôt la commande — était arrivée deux jours plus tôt sous la forme d'une carte de papier de fil, épaisse, rédigée d'une écriture fine et nerveuse qui n'admettait guère de refus. On m'appelait pour une urgence sur une pièce maîtresse d'une collection privée.
Le nom d'Hélène Valois n'était pas inconnu dans le milieu de l'art : une femme d'affaires redoutable, discrète, dont l'empire s'étendait de la logistique internationale au mécénat culturel. Une femme dans la force de l'âge dont la réputation oscillait entre une froideur inflexible et un goût absolu pour l'excellence.
Dès que le majordome eut refermé la lourde double porte sculptée derrière moi, j'eus l'impression d'entrer dans un autre fuseau horaire, un espace-temps imperméable aux rumeurs de la ville. Le grand salon était immense, structuré par des boiseries Directoire d'un gris de perle et baigné d'une lumière rousse, presque crépusculaire, qui filtrait à travers de monumentaux rideaux de velours frappé. L'air y était chaud, chargé de l'odeur rassurante d'un feu de bois qui s'achevait en braises et d'une note plus subtile, plus intime, que je ne sus pas immédiatement identifier.
Lorsqu'elle se leva d'un des profonds fauteuils de cuir sombre pour m'accueillir, le temps cessa tout à fait de s'écouler selon les règles ordinaires. Hélène Valois était plus grande que je ne l'avais imaginée d'après les rares photos de presse. Son élégance n'avait rien d'un effort ou d'une posture sociale ; elle émanait d'elle comme un attribut naturel, une seconde peau. Elle portait un tailleur-pantalon de laine de nuit, d'une coupe fluide qui épousait chacun de ses mouvements avec une grâce féline et magnétique. Ses cheveux, d'un brun profond et dense où se mêlaient, près des tempes, quelques fils d'argent qu'elle portait comme un manifeste de maturité, encadraient un visage aux traits nets, presque tranchants. C'était un profil noble, qui aurait pu sembler intimidant, voire sévère, s'il n'avait été contredit par la courbe charnue et étonnamment douce de ses lèvres, et par ses yeux. Des yeux d'un vert changeant, profonds comme l'eau d'un lac de montagne sous un ciel d'orage, qui se posèrent sur moi avec une attention immédiate.
— Chloé ? Merci d'être venue si promptement. Je sais que votre calendrier est aussi précieux que vos mains.
Sa voix était grave, habitée par un léger voile, une rugosité feutrée qui résonna immédiatement au creux de mon estomac, y déclenchant un frisson inattendu. Je me sentis soudainement gauche dans mon manteau de pluie un peu trop large, intimidée par cette présence qui semblait saturer l'espace de sa seule volonté.
— C'est un plaisir, Hélène, répondis-je en m'efforçant de calquer mon ton sur son calme, bien que mon cœur ait déjà accéléré son rythme sans mon accord. Les urgences patrimoniales ont toujours la priorité.
Je lui tendis la main, pensant accomplir le geste machinal de deux professionnelles qui se rencontrent. Le contact fut un choc discret mais total. Sa paume était d'une chaleur surprenante, sa poignée de main ferme, enveloppante, sans cette mollesse ou cette hâte qui trahissent les esprits distraits. Elle retint mes doigts une seconde de plus que nécessaire, juste assez pour que je perçoive la texture lisse de sa peau. C'est à cet instant précis que l'effluve de cèdre et de jasmin que j'avais humée en entrant se condensa autour d'elle. C'était son parfum. Un sillage boisé, presque masculin dans son ancrage, mais traversé par la suavité nocturne du jasmin. Une odeur charnelle qui colonisa mes sens en un instant, balayant mes défenses professionnelles.
Elle rompit le contact avec un sourire imperceptible et me guida vers le centre de la pièce, là où la lumière d'une lampe d'architecte, incongrue au milieu de ce décor classique, éclairait un grand chevalet de bois de rose.
— Voici le sujet de mon inquiétude, dit-elle en s'effaçant pour me laisser le passage.
Sur le chevalet reposait une toile d'environ un mètre sur quatre-vingts centimètres. Il s'agissait du portrait d'une femme vue de dos, légèrement tournée vers une fenêtre ouverte d'où entrait une lumière diffuse. Le style était expressionniste, caractérisé par des touches larges, épaisses, presque violentes, qui trahissaient une urgence de peindre, une fièvre créatrice. La femme portait une robe d'un bleu outremer d'une profondeur inouïe, un bleu si dense qu'il semblait absorber toute la clarté de la lampe pour la restituer sous forme de vibrations. Mais ce qui frappait, c'était l'état de la couche picturale.
— Elle a besoin de vous, murmura Hélène, qui s'était replacée juste derrière mon épaule droite.
Sa proximité modifia instantanément la pression de l'air. Je pouvais deviner la chaleur de son corps à quelques centimètres seulement du mien, une présence invisible mais brûlante qui envoyait des signaux de détresse à ma raison. Pour garder ma contenance et retrouver mon terrain de compétence, je pris une profonde inspiration — erreur tactique, car je ne respirai que son parfum — et ouvris ma sacoche de cuir. J'enfilai mes gants de coton blanc avec une lenteur cérémonieuse, une habitude qui me permettait d'ordinaire de me concentrer. Je sortis ma loupe monoculaire et m'approchai à dix centimètres de la toile.
— Le vernis a terriblement souffert, commençai-je, ma voix s'affermissant à mesure que je me plongeais dans l'analyse technique. Il s'agit d'un vernis au dammar qui a été exposé à une hygrométrie excessive. Voyez-vous ces zones blanchâtres ? C'est ce que nous appelons le "chanci". Le vernis s'est micro-fissuré et l'air s'est infiltré, ce qui opacifie le pigment. Le bleu outremer en dessous est heureusement intact, mais si on n'intervient pas, l'humidité finira par détacher la peinture du support de lin. La structure de la toile est saine, mais le travail de régénération va être long. C'est une pièce d'une force rare... Qui l'a peinte ? Elle n'est pas signée.
Je me retournai pour lui montrer une zone particulièrement touchée sur l'omoplate du modèle, mais la phrase s'éteignit net dans ma gorge.
Hélène ne regardait pas la toile. Elle ne l'avait sans doute pas regardée une seule fois depuis mon entrée. Ses yeux étaient fixés sur mes lèvres, avec une attention si dense, si déshabillée de toute convention, que j'en eus le souffle coupé. Son regard avait une acuité tactile, une manière de suivre les contours de ma bouche qui me fit l'effet d'un frôlement charnel. Loin d'éprouver de la gêne ou de détourner les yeux en étant prise en flagrant délit d'observation, elle soutint mon regard avec une audace tranquille. Un infime pli au coin de ses yeux trahit l'amusement discret que lui causait mon trouble évident.
— Vous parlez de la matière avec une immense sensualité, Chloé, dit-elle d'une voix plus basse, dont la vibration sembla glisser sur ma peau nue. On sent que vous avez besoin de comprendre ce que vous touchez, de vous l'approprier par les sens avant de prétendre le soigner. C'est une qualité rare chez les techniciens de votre niveau.
Une vague de chaleur, soudaine et irrépressible, monta de ma poitrine pour envahir mon cou et mes joues. Dans la pénombre grandissante du salon, l'atmosphère s'était chargée d'une électricité invisible, si épaisse qu'elle me parut presque solide. Le silence qui suivit ses paroles n'était pas un vide, mais un plein, saturé de tout ce que nous ne disions pas. Ses yeux descendirent lentement le long de ma gorge, s'attardant sur le creux de mon cou où mon artère carotidienne battait à un rythme fou, soulevant ma peau de pulsions régulières et trop rapides. Je savais qu'elle le voyait. Je savais qu'elle lisait ma panique et mon excitation comme dans un livre ouvert.
Elle fit un pas de plus vers moi. Un seul. Mais il suffit à abolir la distance de sécurité que la politesse exige. Le tissu de drap de laine de sa manche frôla la toile légère de ma chemise. Ce simple contact synchrone provoqua une secousse purement physique dans le bas de mon ventre, un frisson liquide qui me fit entrouvrir les lèvres pour chercher une goulée d'air qui me manquait cruellement.
Hélène enregistra le mouvement de ma bouche. Ses yeux verts se firent plus sombres, la pupille dévorant l'iris dans la pénombre. Elle leva lentement la main. Ses doigts longs, impeccablement soignés, s'arrêtèrent à un millimètre à peine de ma tempe, suspendus dans l'air. Je sentais la chaleur irradiant de sa paume. Puis, d'un geste d'une délicatesse infinie, presque religieuse, elle écarta une mèche de cheveux rebelle qui était tombée sur mes yeux, pour la replacer derrière mon oreille.
Au passage, le bout de son index effleura la peau fine et ultrasensible de mon lobe, avant de descendre d'un centimètre le long de la courbe de mon cou, là où la peau est la plus douce, la plus poreuse.
Ce contact éphémère, ce simple effleurement de peau contre peau, me fit l'effet d'une brûlure. Mon corps tout entier, guidé par une impulsion que ma raison ne contrôlait plus, se tendit imperceptiblement vers sa main, réclamant davantage de ce poids, davantage de cette chaleur. Mon cœur cognait si fort contre mes côtes que j'eus la certitude qu'elle pouvait l'entendre. Mais, avec une maîtrise d'elle-même qui me laissa chancelante, elle retira ses doigts, rompant le contact sans pour autant détacher ses yeux des miens.
— Je veux que ce soit vous, et personne d'autre, qui vous occupiez de cette œuvre, Chloé, dit-elle alors, sa voix n'étant plus qu'un murmure confidentiel qui résonna en moi comme un ordre auquel il était impossible de désobéir. Je ne veux pas que cette toile voyage. Je veux que vous travailliez ici, le soir, à partir de vingt heures, quand la maison est calme, que les affaires de la journée sont closes et que le monde extérieur dort. Je vous laisserai les clés de ce salon. Vous aurez toute la solitude et la concentration nécessaires. Qu'en dites-vous ?
Je retirai mes gants de coton d'un geste que je m'efforçai de rendre mécanique, bien que mes doigts tremblent de manière presque ridicule. Je les rangeai au fond de ma sacoche, cherchant à gagner du temps, à retrouver un semblant de dignité rationnelle. Mais le piège était déjà refermé. En acceptant sa proposition d'un simple hochement de tête et d'un « D'accord, je commencerai demain » murmuré du bout des lèvres, je savais pertinemment que ce n'était pas seulement la restauration de ce portrait à la robe outremer que je venais d'accepter.
C'était le premier acte d'un abandon consenti. Hélène Valois venait, en quelques minutes et un effleurement de doigt, de renverser toutes les barrières que j'avais mis des années à ériger autour de ma vie. Elle avait posé les bases d'un jeu de séduction dont elle dictait la danse, et dans laquelle, malgré toute ma rigueur, je brûlais déjà de me perdre tout entière.
En quittant l'hôtel particulier ce soir-là, alors que l'air frais de la nuit cinglait mon visage, la sensation de ses doigts sur mon cou restait gravée comme une marque au fer rouge, et l'odeur de cèdre et de jasmin collait à mes vêtements, m'indiquant que ma solitude habituelle venait de prendre fin.
Commentaires ()
L'érotisme, en littérature, comportent quelques caractéristiques principales, dont l'art d'amener une suggestion plutôt que la représentation crue, ainsi que l'expression du désir et de la psyché. Cela est mon but premier dans chaque histoire que je compose.^^
Ta présentation augurait de beaux textes à lire mais ça dépasse tous les attendus !!!
Comme évoqué dans ma présentation, je ne suis pas de base un passionné de littérature mais ca ne m'empeche pas d'apprécier les choses à leur juste valeur...
C'est formidablement bien écrit !!!
Le vocabulaire est hyper fourni et soutenu, tout est formidablement détaillé, on ressent tout ce qu'il se passe, même l'electricité imperceptible entre ces deux femmes.
Tout cela fait monter la tension entre elles avec lenteur et régularité et ne donne qu'envie de lire la suite.
Je trouve déjà le sexe entre deux filles beau et esthétique et je m'attends à ce que la relation entre Chloé et Mme Valois soit magnifiée de tes mots dans les chapitre à venir
Vraiment un énorme bravo !
Merci pour ce commentaire. Il me fait plaisir que cette histoire ait happée un lecteur occasionnel. Tout comme toi, je crois qu'il n'y a rien de plus beau que le sexe entre deux femmes, mais étant lesbienne, je ne suis pas très objective. ^^
Cette histoire se veut très courte, donc la fin approche.Tu trouveras plus le « slow burn » dans ma prochaine histoire que je publierai sous peu.
Mais je vais déjà bien prendre le temps d'apprécier les deux autres chapitre de celle-ci
Encore bravo pour tes talents !
Tu es maintenant dans mes auteurs suivis