Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sous son Regard : la Captive volontaire. — Chapitre 1 · Le Destin
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Sous son Regard : la Captive volontaire.
Chapitre 1 · Le Destin
Le son des petits talons carrés d'Elise résonnaient sur le pavé du trottoir encore un peu humide, reliquat de la dernière pluie de l'après-midi. Son sac à main serré contre sa hanche, elle avançait d'un pas décidé vers la réception à laquelle elle avait promis d'assister mais en devant changer radicalement ses plans.
D'un naturel craintif et réservé, Elise était une jeune femme connue pour sa discrétion. Presque invisible aux yeux de ceux qui côtoyaient quotidiennement son existence, la jeune femme était toujours étonnée lorsque l'on prononçait son prénom. Comme si le fait de la connaître relevait du miracle.
La petite robe d'été qu'elle portait, et qui se révélait la plus adéquate de sa penderie, en prévision de cette réception, virevoltait autour d'elle tandis que les passants ne levaient pas les yeux sur elle, concentrés sur leur propre destination ou écoutant de la musique dans des écouteurs minimalistes. La ville courait, comme toujours. Inévitable destinée de cette capitale enfermée entre ses musées célèbres, ses monuments et ses artères gigantesques dont l'unique but semblait de tenter d'exister aux yeux de l'extérieur du périphérique, justifiant ainsi son rôle central dans cet état rendu à une sorte de dérive semblant encore contrôlée mais se dirigeant lentement mais inexorablement vers des extrêmes donnant un visage rassurant de sécurité illusoire. Fin de règne et début d'un chaos inévitable pour les libertés pourtant chères aux êtres prêts à les brader pour une part d'espoir.
Ce soir, pourtant, Elise ne pensait pas à tout cela.
Elle sentait l'humidité encore flotter autour d'elle, ses cheveux tirés en une queue de cheval haute et sobre se balançant au rythme de ses pas. Elle avançait, décidée, vers ce qui était, à ses yeux, une corvée professionnelle.
Ce matin, son patron, Guy De Lussac, lui avait demandé avec cet air suffisant et certain de son pouvoir, si elle allait “accepter de le remplacer au pied levé au vernissage de Pierre Thomes, l'artiste le plus en vogue depuis quelques années ? La société devait y être représentée.” Il avait l'art de présenter les choses comme si c'était un privilège rare qu'il vous octroyait à contrecœur.
Elise avait regardé cet homme puissant et riche, directeur de la société qui l'employait. Elle était la secrétaire de direction compétente de cet homme imposant par son statut mais aussi sa stature. Un bon vivant, rondouillard et dégarni sur le crâne, peu avare de compliments toujours respectueux envers les femmes mais bourreau de travail intransigeant sur la qualité et l'expertise.
Elle travaillait dans une entreprise industrielle de pointe connue pour son mécénat artistique généreux. Ce vernissage était prévu depuis plusieurs mois. Elle avait, elle-même, répondu au carton d'invitation au nom de son patron.
Sans pouvoir refuser, elle avait appelé sa mère pour lui annoncer que le dîner prévu en tête à tête devrait attendre un peu. Compréhensive, cette dernière avait raccroché avec le sempiternel
— Une prochaine fois, ma chérie. Prends soin de toi !
— Oui, Maman.
A trente ans, Elise menait une vie banale.
Aidant une mère veuve chaque mois avec un petit chèque pour la facture d'électricité, un sac de courses ou un abonnement de téléphone, elle était une fille reconnaissante et aimante. Sa mère, Vivianne, couturière à la retraite, vivait dans un petit pavillon de banlieue, hérité de son défunt mari, emporté par un AVC quelques années auparavant. Une pension raisonnable qui lui permettait de maintenir un semblant d'aisance mais sans ostentation. Heureusement que le crédit de la maison avait pu être payé grâce à l'assurance prise par son père, homme prévoyant et attentionné envers son épouse.
Sa vie privée était, également, d'une banalité à mourir d'ennui. Tellement cliché qu'elle en devenait répétitive et sans saveur. “Bien se tenir” était devenu une forme de credo.
Son dernier petit ami, Sylvain, était resté avec elle plus de deux ans. Leurs rapports étaient basés sur la routine, l'ennui, le manque de saveur. Un dîner le vendredi soir, un weekend ensemble chez l'un ou chez l'autre et la semaine recommençait. Leur intimité se résumait à une jeune femme écartant vulgairement les jambes, un jeune homme à la virilité un peu défaillante, un coït simple et rapide, une éjaculation et un baiser timide du bout des lèvres. Le tout dans le noir en trois minutes, montre en main.
Elise n'avait rien vécu d'autre.
Elle n'avait pas connu beaucoup d'hommes mais sa frustration silencieuse étant devenue impossible à contenir, elle avait rompu avec son dernier prétendant et avait décidé qu'elle était bien mieux seule que si mal accompagnée.
Depuis deux ans, elle était célibataire. Se contentant de quelques caresses timides lorsque la tension devenait trop forte, les yeux fermés et, souvent, dans le noir. Cela suffisait à assouvir ses désirs pour un bon moment. Ses “pulsions naturelles” comme elle les appelait afin de se donner bonne conscience.
Routine et ennui !
Ces deux mots résumaient parfaitement Elise.
Alors ce soir, tandis qu'elle approchait du lieu où se tenait ce vernissage, elle regardait le sol, avançant en comptant les pavés pour se donner une sorte de contenance. Cela allait, après tout, la changer un peu de ses habitudes qu'elle détestait de plus en plus sans pouvoir les nommer.
En arrivant, elle regarda la grande salle illuminée au travers des grandes vitres. La foule, en costumes et robes de soirée semblait être une illusion sortie tout droit d'un rêve - ou d'un cauchemar pour Elise –, parfaitement à sa place tandis qu'elle se sentait déjà une intruse dans ce monde qui n'était pas le sien.
Les voitures de luxe, les bolides sans prix étaient au repos sur le grand parking. Le luxe semblait suinter de cet endroit qu'elle ne connaissait que de nom et de réputation. Mais qu'allait-elle faire dans cette soirée qui ne la représentait absolument pas ? Elle décida, contrainte, d'entrer, de déposer le carton au nom de son patron, de flâner quelques minutes et de partir discrètement.
Ni vue, ni connue.
Prenant son courage à deux mains, se remémorant le regard dur de Guy de Lussac lui parlant de l'importance de le représenter dignement à cette soirée, elle fit les derniers pas l'amenant par l'escalier monumental à l'entrée de cet endroit qui allait, même si elle l'ignorait encore, se transformer en un piège bien plus redoutable que ce qu'elle pouvait imaginer.
Sans le savoir, elle venait de pénétrer dans ce qu'elle pourrait, plus tard, comparer à un aqueduc. Un chemin dont elle ne pourrait dévier, l'entraînant vers un but invisible mais qui déboucherait sur une nouvelle vie, telle l'eau salvatrice permettant de sauver des villes entières. Sa vie à elle serait aussi sauvée...ou pas. Selon le point de vue de tout un chacun.
En entrant dans la grande salle, timide et réservée, elle se présenta à la table d'accueil en expliquant qu'elle était la représentante de Guy de Lussac. Une jeune femme souriante vérifia sur la longue liste. Elise remarqua que sa robe était parfaitement ajustée à sa plastique parfaite. Ses seins étaient mis en valeur, rebondis et arrogant. Ses cheveux retenus en un chignon digne d'un défilé de mode et son maquillage était celui d'une professionnelle.
Elise se trouva fade, vulgaire avec son trait approximatif d'eyeliner et sa robe bon marché. Que faisait-elle là ? Rien que l'hôtesse d'accueil représentait tout ce qu'elle n'était pas. Alors à l'intérieur, qu'allait-il lui arriver ?
Trouvant son nom, la jeune femme se leva et se retourna pour prendre un nouveau badge.
Elise remarqua qu'elle était juchée sur des talons vertigineux, et se demanda comment une femme pouvait tenir en équilibre sur ces engins. Cette question la hantait depuis longtemps car, la seule fois où elle avait porté des talons hauts, à dix-huit ans pour sa remise de diplôme, elle avait eu si mal aux pieds qu'elle n'y avait jamais plus placé ses orteils. Elle se demandait souvent comment les femmes, au travail ou dans la rue, pouvaient se déplacer toute une journée sur ces instruments et surtout pourquoi elles s'infligeaient cette torture quotidienne.
Elle consentit, toutefois, à trouver que cette jeune femme était très belle et d'une élégance parfaite dans ses déplacements. Elle s'avança vers la table pour prendre son badge des mains de cette femme qui la rendait petite en la dépassant de plus de dix centimètres. Elle se trouva, à nouveau, fade et insipide. Totalement pusillanime et timorée.
— Voici votre nouveau badge avec votre nom, Mademoiselle Courneuve. Bonne découverte et bonne soirée, dit-elle avec un sourire de publicité mensongère.
— Merci ! Répondit sobrement Elise.
Une réponse timide et réservée. Comme toujours.
Elle se sentit immédiatement regardée, jugée, dévisagée entre ces femmes habillées de haute couture et de joaillerie alors qu'elle portait une robe simple bien qu'élégante et une simple chaîne en or avec un pendentif religieux hérité de sa grand-mère. Toutes en escarpins alors qu'elle arborait ce qu'elle considérait comme la limite de ses possibilités avec ses talons carrés de deux centimètres. Elle voulait se cacher et disparaître. Puis elle se souvint qu'elle passait toujours inaperçue. En respirant, elle comprit que ce n'était pas elle que l'on observait mais que les regards n'étaient dirigés que vers certaines personnes présentes dans la pièce. Les mécènes, les quelques célébrités de la télévision et l'artiste qui trônait sur une estrade, tel un pacha face à sa cour dévouée.
Elise se calma alors, prit une coupe de champagne qui passait à portée plus pour se donner une contenance que pour boire et déambula parmi les œuvres présentées.
Ce n'est qu'alors qu'elle constata avec effarement et un brin de répugnance que la toute grande majorité des peintures ou des quelques sculptures présentaient le même profil.
L'érotisme des corps masculins et féminins.
Elle se sentit rougir comme une collégienne face à une peinture sur laquelle le visage d'une femme aux longs cheveux roux semblait pris d'un orgasme dantesque sous le corps d'un homme au dos musclé.
— Cette peinture vous inspire ?
Une voix grave, sombre et calme résonna aux oreilles d'Elise. Elle se retourna vivement, surprise mais aussi choquée qu'un homme puisse lui poser ce genre de question. Elle allait répliquer à l'inconnu de se mêler de ses affaires lorsque son regard se posa sur lui.
Elle fut tétanisée, un éclair passa dans son crâne, elle cessa de respirer quelques secondes et elle fût, plus tard, certaine que son cœur avait manqué un battement.
L'homme se tenant à ses côtés dans un smoking parfaitement coupé, tenant une coupe de champagne dans sa main droite et affichant un sourire ravageur barrant son visage magnifique, attendait une réponse.
Son visage semblait taillé à la serpe, des yeux bleus hypnotiques semblant sourire à cette jeune femme un peu perdue.
Il était sublime.
Jamais Elise n'avait rencontré un homme tel que celui qui était à ses côtés. Plus âgé qu'elle, il la dépassait d'une tête. Une aura magnétique émanait de sa personne, attirant la jeune femme bien plus qu'elle ne voulait l'admettre.
Il était beau. Non, il était magnifique. Un homme sortit d'un film romantique, comme elle n'imaginait qu'il n'en existait que dans les contes ou du côté d'Hollywood, loin de sa vie en tout cas, plus vers Los Angeles.
Elle faillit renverser son verre lorsqu'il parla à nouveau
— A voir votre regard sur moi, j'ai l'impression que vous venez de rencontrer le diable en personne. Ce n'était qu'une question simple concernant une œuvre d'art qui semble vous impressionner. Rien de plus.
— Euh...oui, je me demandais comment on pouvait arriver à peindre des détails à ce point ! Répondit-elle en bafouillant une réponse convenue.
— C'est ce qui différencie un artiste du commun des mortels, vous ne pensez pas ? Répondit-il, doucement et avec une forme de tendresse dans la voix.
Elise se sentit rougir à nouveau. Elle ne savait que répondre mais l'inconnu la sauva alors.
— Je me rends compte que je vous ai mise mal à l'aise. J'en suis désolé. Ce n'était absolument pas mon intention. Je vous prie donc d'accepter mes excuses, Mademoiselle ... ?
— Elise Courneuve.
— Enchanté de vous rencontrer, Elise. Je m'appelle Gabriel Wallace.
— Enchantée.
— L'art vous intéresse ?
— Parfois, répondit-elle. Je ne suis ici que pour remplacer mon patron qui a eu un imprévu.
Elise pensa immédiatement Mais pourquoi est-ce que je raconte cela à un inconnu, moi ?
— En mission commandée, alors ?
— On peut dire cela ! Dit-elle en souriant pour la première fois.
Sans s'en rendre compte, Elise passa d'une œuvre à l'autre aux cotés de Gabriel. Ils discutèrent longuement en riant parfois des peintures présentées, faisant des commentaires amusant sur l'état des modèles ou le manque de réalisme criant de certaines représentations.
Elise, ayant ingurgité rapidement une première coupe de champagne pour se donner du courage, en était à la fin de sa seconde lorsqu'elle sentit que la tête lui tournait un peu, absolument pas habituée à ingurgiter de l'alcool si rapidement.
Gabriel, gentleman, le remarqua et, prenant d'autorité de verre de ses mains, lui tendit alors un verre d'eau qui passait à portée.
— Buvez ce verre d'eau, cela ira mieux !
— Merci !
— Vous devriez rentrer chez vous, Elise.
Elle le regarda, surprise de cet ordre déguisé. Dans son état normal, elle aurait probablement acquiescé. Mais ce soir, au milieu de ce résumé de pouvoir, de richesses et d'influence tandis qu'elle enrageait intérieurement de se sentir si ridicule mais débridée par l'alcool, elle répondit
— Vous n'êtes pas mon père, que je sache !
— Non Elise effectivement, répondit calmement Gabriel. Et heureusement pour vous car vous recevriez une fessée monumentale pour me parler sur ce ton.
Elise recula d'un pas face à l'attaque brutale et au regard flamboyant de son interlocuteur. Ses yeux bleus étaient passés à l'orage, elle pouvait y lire une fureur contenue qui ne demandait qu'à s'exprimer. Cependant, il reprit plus doucement
— Vous n'êtes pas à votre place, dans cet endroit, Elise. Vous semblez un oisillon tombé du nid et cherchant sa mère du regard en hurlant à l'aide. Guy de Lussac n'aurait jamais dû faire cela. Mais vous semblez être une jeune femme obéissante et disciplinée. Il savait certainement que vous ne refuseriez pas.
— Qu'en savez-vous ? Et comment savez-vous qu'il est mon patron ?
Gabriel la regarda en levant les sourcils et en souriant. Puis, il lui dit d'un ton calme et d'une voix plus grave
— Elise ! Quand avez-vous fait quelque chose uniquement parce que vous le désiriez ?
La question resta entre eux. Interloquée par cet homme qu'elle ne connaissait que depuis moins d'une heure, elle resta sans voix, bafouillant encore quelques mots sans queue ni tête.
— C'est bien ce que je pensais ! Disciplinée et obéissante.
Elise recula d'un pas face à cet homme trop perspicace, trop inquisiteur, trop...beau.
— On a toujours le choix ! Répondit-elle par bravade.
Ses yeux menaçaient de rompre le barrage de ses larmes. Heureusement, Gabriel comprit la situation et l'apaisa
— Je suis, à nouveau, désolé de vous faire du mal, Elise. Ce n'est absolument pas mon intention. Je suis parfois trop brusque dans mes paroles. C'est une mauvaise et détestable déformation professionnelle. Veuillez m'excuser, je vous en prie sincèrement. Que diriez-vous, dans ce cas, de passer le reste de la soirée avec moi ? Ce serait un honneur d'être votre cavalier dans ce monde que vous ne maitrisez pas et de vous servir de bouclier. Qu'en dites-vous ? Je peux même vous ramener ensuite, en tout bien tout honneur. Parole de scout !
Elise sourit lorsqu'il leva trois doigts serrés, sans savoir pourquoi elle se sentait rassurée auprès de cet homme magnifique, ne pouvant se l'expliquer et sans comprendre en quoi elle pouvait l'intéresser, elle si insignifiante.
Gabriel se montra alors un parfait gentleman. Les discussions portèrent sur l'art en général et son travail en particulier. Gabriel se montra évasif en face d'elle tandis qu'elle lui apprit son travail de secrétaire, sa solitude, son ennui. Les mots coulaient, simples, faciles, comme s'ils se connaissaient depuis des lustres.
Souvent, elle ressentait le regard de Gabriel, un peu trop inquisiteur mais attentif à ses réponses. De longs moments de silence suivaient ses déclarations et ses révélations, comme s'il posait un jugement sur ce qu'il apprenait, cherchant une faille ou un manque de sincérité dans les réponses que la jeune femme lui fournissait. Mais elle comprit qu'il ne portait aucun jugement, qu'il assimilait simplement les informations qu'elle était disposée à lui fournir. Rien de plus. Un homme attentif et respectueux, calme et serein. Il posait des questions et écoutait les réponses avec intérêt, relançant alors la conversation en fonction de ces dernières.
Ses yeux ne quittaient pas ceux d'Elise. Elle remarqua que jamais il ne les descendit sous la hauteur de son cou. Il ne passait pas son temps à la reluquer, comme la plupart des hommes qu'elle connaissait. Il était parfaitement élégant. Il semblait plutôt sonder son âme et elle se perdait volontiers dans les eaux dangereuses du bleu profond qui l'observait.
“ Demain sera un autre jour et il m'aura oublié” se répétait Elise comme un mantra destiné à lui octroyer un blanc-seing pour profiter pleinement de cet homme qui était trop beau, trop parfait pour être vrai.
Elise s'estimait totalement banale, insignifiante au regard des autres pour penser plus d'une seconde que Gabriel ne voyait en elle qu'une distraction amusante, une erreur à étudier de plus prêt au sein de l'élite de la société, un bug dans le système mais tout en se montrant parfaitement distingué et poli. La jeune femme souhaitait, ce soir, profiter pleinement de cet homme merveilleux et charismatique. Tant pis pour les conséquences.
Les questions devenaient, petit à petit, plus personnelles et plus inquisitrices
— Depuis quand êtes-vous célibataire, Elise ?
— Deux ans !
— Pourquoi ?
La question était directe et terriblement inquisitrice.
— Parce que les hommes sont toujours décevants !
Elle répondit avant même que son esprit ne se mette en marche. Elle se mordit la lèvre inférieure en se demandant ce qui lui prenait de se livrer de cette façon à un inconnu.
Gabriel sourit et lui demanda
— J'espère que vous ne me placez déjà pas dans cette catégorie ? Non, ne répondez pas. Je ne suis pas certain de vouloir connaître la réponse, dit-il en riant.
— Oh mais...non, ne...
— Chuuut ! Dit-il en posant son doigt sur les lèvres de la jeune femme, premier contact entre eux qui la fit frissonner. Je préfère conserver en moi l'image du chevalier servant que d'imaginer être projeté dans la fosse commune de vos déceptions masculines.
Gabriel se retourna et son regard tomba sur une représentation anachronique artistique de la Venus de Botticelli revisitée par l'artiste.
La déesse antique de la Beauté et de l'Amour physique était représentée, non plus sur un coquillage de Saint-Jacques, mais sur un clavier d'ordinateur. La mer l'entourant à l'origine était remplacée par un écran d'ordinateur pixelisé. Les anges étaient devenus des noms de moteurs de recherche et le corps de Simoneta Vespucci qui servit de modèle à l'artiste florentin, élève de l'école platonicienne patronnée par la famille Médicis, avait été remplacé par les canons de beauté de notre époque qui n'ont plus rien à voir avec ceux en vogue dans la Renaissance italienne du XVème siècle. Sa poitrine était volontairement et vulgairement grossie alors qu'à l'époque celles-ci n'avaient pas la moindre forme d'importance et le reste de son corps répondait aux formes de la mode contemporaine, contrairement à la Renaissance qui favorisait les hanches larges, signe de fécondité soi-disant plus simple. Ô tempora, Ô mores.
— Qu'en pensez-vous ? Demanda nonchalamment Gabriel.
— Je n'y vois qu'une interprétation misogyne et sans fondement de la nudité féminine. Et vous ?
— J'y vois une allégorie de la réalité que nous vivons.
— Pardon ?
— La déesse de l'Amour des Grecs serait probablement, aujourd'hui, représentée de cette façon. Le sexe et l'amour sont devenus terriblement numériques. Je pense que l'auteur veut nous faire passer le message que l'Amour dépend un peu trop de ces instruments de communication moderne et que l'on oublie qu'il est surtout basé sur des relations, des ressentis, des silences, des regards et des non-dits. Sur un accord verbal et non-verbal entre les deux parties. Vous n'êtes pas d'accord ?
Gabriel, en prononçant ces derniers mots, s'était retourné vers Elise et son regard à lui se posa dans les yeux de la jeune femme. Un sourire un brin narquois apparu sur son visage merveilleux et ses yeux semblèrent alors s'illuminer pour pénétrer au plus profond de l'âme d'Elise.
Elle sentit le temps s'arrêter, son pouls s'accélérer et se sentit fondre de désir pour cet homme si charismatique qui se trouvait en face d'elle.
Cette interprétation qu'il venait de faire de l'œuvre était si simple et si évidente qu'Elise se sentit un peu stupide de ne pas y avoir pensé, elle qui utilisait parfois ce stratagème afin d'assouvir certaines envies terriblement privées malgré sa gêne constante et son manque de volonté d'assumer ces penchants réprouvés par la morale qui était la sienne.
Elle sentit ses joues se chauffer malgré sa volonté de paraître stoïque. Le sourire sur le visage de Gabriel s'accentua un tout petit peu, juste une seconde. Mais Elise l'avait vu et elle comprit que l'homme trop perspicace en face d'elle avait touché un point sensible de sa personnalité.
— C'est une interprétation hasardeuse, me semble-t-il ? S'entendit-elle prononcer.
— Hasardeuse ? Pourquoi ? La majorité de gens dans cette pièce utilisent ces dérivatifs quotidiennement, sans oser l'avouer honnêtement même à leur conjoint. Si ce ne sont les innombrables sites souvent plus décevants qu'autre chose qui pullulent sur le net, ce sont les dérivatifs connectés qui sont utilisés. Quant à ceux qui ne le font pas, ils n'ont comme excuse, jamais admise, que leur manque de courage de succomber à cette facilité ou la peur du regard de l'extérieur s'il apprenait qu'ils succombent à ces petits plaisirs simples et accessibles. Mais je pense que vous savez de quoi je veux parler, n'est-ce pas, Elise ?
Cet homme s'était un peu trop rapproché de la jeune femme. Elle pouvait sentir son parfum puissant, musqué et boisé, terriblement entêtant et fort. Tout à fait à l'image de cet homme tellement attirant et si mystérieux qui semblait lire en elle comme si elle était nue.
Elise se reprocha sa trop grande timidité, son manque d'assurance qui lui auraient permis de répondre à ce goujat ne connaissant pas la limite entre curiosité malsaine et intérêt respectueux.
Cependant, sa petite voix intérieure lui intimait l'ordre de se soumettre à lui, de l'écouter, de suivre son chemin. Elle sentit sa chatte - quel gros mot - s'humidifier dangereusement, ses seins gonfler dans son soutien-gorge et ses tétons durcir. Elle était totalement sous l'emprise de Gabriel mais refusait encore de l'admettre. Sa part de raison reprit alors le dessus sur ce traître de corps et elle le regarda avec tout le mépris dont elle était capable à cet instant où elle se sentait perdre pied.
Gabriel s'en amusa et, portant sa coupe à ses lèvres, se recula d'un pas en souriant puis déclara
— Il me semble que, maintenant, il est temps. Je reste à votre disposition pour vous faire ramener chez vous. Mon chauffeur s'en chargera volontiers. Voiture quinze. C'est simple.
Il dégaina son téléphone et, au bout d'une seule sonnerie, Gabriel déclara à son interlocuteur
— Sam ! Une jeune femme nommée Elise se présentera à vous pour que vous la rameniez chez elle. Vous la reconnaitrez facilement car elle semble absolument perdue et un peu déplacée dans cet endroit ! Vous comprendrez en la voyant ! Je compte sur vous ! Ce sera tout.
Il raccrocha d'un geste puis, fixant Elise, il dit
— Cette fois, je suis convaincu qu'il est temps pour vous de rentrer. Guy de Lussac sera heureux d'apprendre que vous l'avez parfaitement représenté ce soir. Je suis sincèrement et profondément heureux de vous avoir rencontré, Elise, malgré ce dernier moment qui n'a pourtant froissé que votre amour-propre. Passez une excellente fin de soirée, chère Elise. Bon retour chez vous.
Se retournant, il disparut alors dans la foule, smoking noir parmi les smokings noirs.
Elise, rendue à sa solitude, eut alors l'impression de respirer pour la première fois depuis son entrée dans cette salle impersonnelle. Elle posa son verre et, presque en courant, se dirigea vers la sortie en retenant ses larmes.
“ Perdue et déplacée”.
Comment osait-il la traiter de la sorte. Cet homme n'était qu'un grossier personnage tout droit issu d'un XIXème siècle qui lui allait parfaitement avec ses manières arrogantes et parfaitement et totalement...délicieuses.
Elise était perdue dans ses pensées contradictoires lorsqu'elle apparut sur le perron de la salle. Une voix grave retentit alors
— Mademoiselle Elise ?
Elle se retourna pour faire face à une sorte de gorille tout droit sorti de sa brousse mais portant une redingote noire et une casquette de chauffeur. L'homme, dont elle ne parvenait pas à déterminer l'âge, portait une balafre sur la joue droite et ses yeux étaient marqués de ceux qui ont vu trop de choses dans leur vie. Il avait l'air fatigué mais particulièrement poli et calme. Et d'une efficacité totale. Ce qui rassura Elise. Elle se dit qu'elle préférait l'avoir comme ami que comme ennemi.
— Monsieur m'a chargé de vous ramener chez vous.
— Vous devez être Sam ? Bien sûr ! vous m'avez reconnue comme votre grossier patron vous l'a indiqué. Je n'en ai pas besoin, je vous remercie.
— Il insiste, mademoiselle.
— Pardon ?
— Monsieur souhaite vivement que je vous ramène chez vous. Il se sent responsable de votre sécurité. Ne me compliquez pas les choses, s'il-vous-plaît.
— Que voulez-vous dire ?
— Monsieur peut se montrer très...exigeant. Son souhait, ce soir, est un ordre pour moi. Si vous refusez, je devrais m'expliquer avec lui. Et il peut se montrer également terriblement rancunier. Ce sera comme si vous preniez un taxi...gratuit, ajouta-t-il. Rien de plus. Je vous en prie, s'il-vous-plaît...par ici.
— D'accord ! Je vous suis.
Elise semblait résignée et, pour tout dire, fatiguée. Car cette entrevue avec Gabriel, si elle avait été correcte et, parfois, chaleureuse, n'en avait pas moins été une épreuve psychologique pour cette jeune femme timide et réservée. Elle n'avait plus envie de polémiquer inutilement et, le dernier argument de Sam, l'avait emporté.
C'était juste comme un taxi gratuit. Et puis, ce colosse avait l'air VRAIMENT apeuré par Gabriel. Elle ne voulait pas être responsable d'un quelconque problème envers un homme dont le salaire dépendait probablement de son accord.
Elle monta par la portière ouverte par Sam, à l'arrière d'une Mercedes Maybach noire rutilante. Jamais elle n'avait approché un tel engin dont elle ne connaissait que le nom. Elle n'en revenait pas de la place pour ses jambes.
— Puis-je savoir où je dois vous déposer Mademoiselle ? Demanda le chauffeur alors installé derrière le volant et la regardant dans le rétroviseur.
Elise lui fournit l'information et, tandis que la voiture démarrait lentement, elle s'enfonça dans le fauteuil confortable de la luxueuse berline.
Elle eut une pensée fugace pour Cendrillon qui fuyait le bal en espérant que son carrosse ne se changerait pas en citrouille durant le trajet. Puis, elle regarda sa robe et pensa en soupirant
— Aucune chance. Je suis née souillon, je resterai souillon.
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