Le surlendemain, la pluie battait contre les hautes verrières de mon atelier avec une régularité de métronome. J'avais passé les quarante-huit dernières heures prostrée dans ma solitude familière, refusant de répondre aux appels et barricadée derrière mes certitudes blessées. J'avais envoyé un courriel laconique au secrétariat d'Hélène, prétextant des « complications techniques majeures nécessitant la suspension immédiate de la restauration ».
En réalité, la seule matière qui refusait de se laisser restaurer, c'était ma propre confiance. L'odeur de térébenthine de mon atelier, qui m'avait tant de fois apaisée, me paraissait désormais fade, incapable de chasser les effluves de cèdre et de jasmin qui saturaient ma mémoire cutanée.
Il était un peu plus de minuit quand on frappa à ma porte. Une frappe lourde, insistante, qui fit vibrer le bois fatigué de l'entrée.
Mon cœur fit un bond douloureux dans ma poitrine. Je savais qui c'était avant même d'avoir posé la main sur le loquet. Quand j'ouvris, Hélène Valois était là, debout sur le palier sombre. Elle était trempée, ses cheveux bruns plaqués contre ses tempes par l'orage, mais son regard vert possédait une acuité plus brûlante que jamais. Elle ne portait pas son tailleur habituel, mais un grand manteau de cachemire noir déboutonné sur un pull de soie fine. Elle respirait vite, l'air frais de la cage d'escalier s'engouffrant derrière elle.
— Vous ne pouvez pas vous échapper ainsi, Chloé, dit-elle d'une voix coupante, bien que marquée par une fêlure inédite. Pas après ce que nous avons commencé.
— Ce que vous avez commencé, Hélène, répliquai-je, la voix glacée par une colère qui dissimulait mal ma détresse. J'ai trouvé la pochette de soie noire. J'ai vu la photographie. J'ai lu votre carnet.
Un silence de plomb s'installa entre nous, seulement troublé par le bruit de la pluie sur le zinc du toit. Hélène ne cilla pas. Elle entra dans l'atelier sans y être invitée, referma la porte derrière elle d'un coup d'épaule et fit face à mon espace de vie. Ses yeux se posèrent sur mes toiles professionnelles, mes pots de pigments, avant de revenir se planter dans les miens. La distance de courtoisie de son salon avait disparu. Ici, au milieu de mes outils, les masques tombaient.
— Vous pensez que je cherche un fantôme, murmura-t-elle en s'approchant, ses pas laissant des empreintes humides sur le plancher de pin.
— Je ne le pense pas, je l'ai lu ! « Je vais pouvoir te toucher à nouveau à travers elle ». C'est ce que vous avez écrit, non ? Je ne suis qu'une doublure de chair pour votre deuil obsessionnel. Vous ne m'avez jamais regardée, moi. Vous regardiez celle qui est morte.
Hélène s'arrêta à deux pas de moi. Pour la première fois, je vis l'armure de cette femme d'affaires quadragénaire se fissurer complètement. Ses épaules s'affaissèrent imperceptiblement, et une vague de vulnérabilité submergea ses traits d'ordinaire si lisses.
— Elle n'est pas morte, Chloé, dit-elle d'un souffle bas, presque honteux. Elle m'a quittée il y a dix ans pour une vie plus simple, plus conventionnelle, que je ne pouvais pas lui offrir à l'époque. La toile était le seul vestige de cette époque où j'étais encore capable d'aimer sans calculer. Quand je vous ai vue pour la première fois à la galerie, j'ai cru au miracle. La ressemblance physique m'a terrifiée autant qu'elle m'a fascinée. C'est vrai, j'ai écrit ces lignes sous le coup d'une impulsion névrotique. J'ai cru que le passé frappait à ma porte.
Elle fit un pas de plus, sa main tremblant légèrement lorsqu'elle la leva vers moi, s'abstenant de me toucher.
— Mais je me suis trompée, continua-t-elle, ses yeux verts brillant d'une sincérité absolue. Le passé est une matière morte, figée sous un vernis jauni. Vous... vous êtes vivante, Chloé. Dès le premier soir dans ce salon, dès que vous avez parlé de ce bleu outremer avec cette passion farouche, l'illusion s'est dissipée. Elle était passive, elle se laissait peindre. Vous, vous agissez sur la toile, vous imposez votre volonté. Ce que je désire depuis deux semaines, ce n'est pas l'ombre d'une femme disparue. C'est votre rigueur, votre trouble, la façon dont votre pouls bat quand je m'approche. C'est vous, Chloé. Ne me condamnez pas pour avoir cherché un refuge dans un souvenir avant de trouver la vérité dans vos bras.
Les mots restèrent suspendus dans l'air chaud de l'atelier. Ma colère, si soigneusement entretenue, commença à se dissoudre sous le feu de sa confession. Je lisais dans ses yeux une détresse mûre, une vérité nue qui balayait mes doutes. L'orgueil céda la place à une évidence plus vaste.
— Hélène... murmurai-je, le souffle court.
Cette fois, ce fut moi qui franchis l'espace qui nous séparait. Je posai mes mains sur les revers mouillés de son manteau de cachemire. Ce contact initial brisa la dernière digue de notre retenue. Hélène poussa un soupir de soulagement qui ressemblait à un gémissement étouffé et m'attira contre elle.
Sa bouche trouva la mienne avec une urgence qui n'avait plus rien de la lenteur calculée de nos premiers soirs. Ce premier baiser fut un embrasement, une fusion de lèvres et de souffles où se mêlaient le goût de la pluie fraîche et la chaleur de nos corps impatients. La soie de son pull glissait sous mes paumes alors que je l'aidais à se défaire de son manteau lourd. Elle me repoussa doucement vers le grand canapé de velours élimé qui me servait de lit d'appoint dans l'atelier, ses mains glissant sous ma chemise de coton pour trouver ma peau nue.
La sensation de ses paumes chaudes contre mes flancs provoqua un frisson liquide qui me fit cambrer le dos. Il n'y avait aucune hâte vulgaire dans ses gestes, mais une précision d'esthète qui savait exactement comment l'apprivoisement de la matière devait s'effacer devant la vérité des sens. Hélène défit les boutons de ma chemise avec une attention concentrée, ses yeux verts fixés sur les miens, y cherchant mon abandon à chaque millimètre de peau dévoilée.
Quand le vêtement glissa de mes épaules, la fraîcheur de l'air de l'atelier fit durcir mes mamelons. Hélène s'inclina, sa bouche descendant le long de mon cou pour venir envelopper cette pointe sensible, sa langue traçant des cercles de feu qui me firent gémir à voix haute. Mes mains se prirent dans ses cheveux bruns, agrippant les mèches argentées alors que le vertige que j'avais tant redouté m'envahissait tout entière.
— Tu es si belle, Chloé, murmura-t-elle contre ma peau, abandonnant le « vous » professionnel dans le secret de notre étreinte. Si intensément vivante.
Nos vêtements devinrent des obstacles superflus que nous écartâmes d'un commun accord, dans un ballet de gestes fluides et fiévreux. Bientôt, il ne resta plus que la nudité de nos corps mûrs, s'épousant avec une harmonie que la toile n'avait fait que suggérer. La peau d'Hélène était d'une douceur de satin, tendue sur des muscles fins et fermes. Je m'allongeai sous elle, accueillant son poids avec une gratitude charnelle profonde.
Ses longs doigts descendirent le long de mon ventre, traçant une ligne invisible qui fit frémir chacun de mes muscles abdominaux. Elle s'arrêta à la lisière de ma toison, sa paume se posant sur mon mont de Vénus avec une pression ferme qui déclencha une vague de chaleur insoutenable entre mes cuisses. Je sentais ma propre moiteur, ce solvant naturel du désir, sourdre à son approche.
Hélène écarta doucement mes jambes, s'installant entre mes cuisses ouvertes. Ses yeux ne me quittaient pas, capturant chaque reflet de mon plaisir dans la pénombre de l'atelier. Quand ses doigts trouvèrent enfin le centre de mon intimité, ce ne fut pas un choc, mais une évidence absolue. Ses caresses étaient lentes, enveloppantes, mesurant la profondeur de mon attente. Son index glissait le long de mes lèvres closes, y déposant ma propre humidité avant de pénétrer doucement, un millimètre à la fois, dans ma chaleur interdite.
Je fermai les yeux, agrippant le tissu du canapé, ivre de la sensation de plénitude qui m'envahissait. Chaque mouvement de sa main était une note de musique, un coup de pinceau parfait sur la toile de mes sens. Son pouce exerçait une pression synchrone sur mon clitoris, un rythme savant et régulier qui me fit perdre toute notion du temps et de l'espace. Le pouls qui battait dans mon cou semblait désormais résonner dans tout mon bassin, une tension électrique qui augmentait à chaque va-et-vient de ses doigts en moi.
— Regarde-moi, Chloé, ordonna-t-elle doucement.
J'ouvris les paupières, le regard embrumé par la volupté. Hélène était penchée sur moi, son visage transfiguré par le désir et une immense tendresse. Ses propres lèvres étaient entrouvertes, son souffle court s'accordant au mien. Je vis sa propre jouissance monter à la surface de ses yeux verts au moment exact où mon corps commença à se tendre vers le point de non-retour.
L'orgasme me submergea comme une vague outremer, une libération de matière et d'esprit qui me fit cambrer le dos, ma bouche s'ouvrant sur un cri muet qu'Hélène recueillit dans un baiser profond. Les muscles de mon vagin se crispèrent autour de ses doigts dans des pulsations rythmiques, une communion pure et sauvage qui balaya les derniers fantômes du passé. Hélène se laissa glisser contre moi, son visage niché dans mon cou, son corps secoué par de longs frémissements alors que je la serrais de toutes mes forces, mes mains caressant son dos cambré.
Quelques heures plus tard, la tempête s'était calmée au-dehors. Une lueur bleutée, celle de l'aube naissante, commençait à dessiner les contours de l'atelier. Hélène dormait la tête posée sur ma poitrine, sa respiration régulière soulevant doucement ma peau. Je passai une main distraite dans ses cheveux, mon regard se posant sur le chevalet vide dans un coin de la pièce.
Le tableau d'Hélène attendrait le temps qu'il faudrait pour être restauré. Mais l'histoire qui venait de s'écrire entre nous, dépouillée de ses vernis et de ses artifices, venait de trouver sa couleur définitive : celle d'un amour mûr, vivant, et résolument ancré dans le présent.
Commentaires ()
Le passage à l'acte est tout aussi bien écrit, et ce n'est pas forcément une évidence de le faire.
Merci pour cette expérience de lecture !
C'est que c'est tellement bien écrit que ça peut décourager des "auteurs" lambda comme moi à sortir de nouveau textes... 😅
Je rigole évidemment... C'est juste pour signaler, si ça n'avait pas déjà été fait, la qualité d'écriture.
Et en plus, à contrario, moi qui n'avait plus trop d'inspiration et peur de tourner en rond et d'être répétitif dans mes histoires, je me tâte à peut-être essayer un récit lesbien...
Double difficulté, faire un texte en tant que femme et sur une sexualité que je ne maîtrise pas forcément.
Mais ça ferait une sorte de défi qui me ferait sourire des sentiers battus... Et évidement dans prétention aucune...
On verra comment ça mûri dans mon esprit
Ca me fait un défi à relever et très casse gueule... Même si j'ai déjà décrit des rapports saphiques dans certaines de mes histoires, ca sera là le coeur du récit et, surtout, je le ferai en me mettant dans la peau d'une femme (au sens figuré bien évidemment)
J'allais te l'écrire en MP mais ne sachant pas si tu y était ouverte, je profite de cette autre zone d'échange que sont les comms de ton histoire
PS : Je suis ouverte aux discussions pour ça.