Travailler la nuit possédait une vertu singulière : le monde extérieur s'effaçait, ses bruits se feutraient, pour ne laisser place qu'à l'essentiel. Pendant les deux semaines qui suivirent notre première rencontre, l'hôtel particulier d'Hélène Valois devint à la fois mon sanctuaire et mon piège.
Chaque soir, à la nuit tombée, je franchissais le grand vestibule de pierre blanche. Le rituel s'était installé avec une régularité presque religieuse. Le majordome, qui m'ouvrit les premiers jours, avait fini par disparaître, suivant les consignes de sa maîtresse. J'avais désormais ma propre clé de la porte latérale. Je n'avais plus qu'à pousser les battants du grand salon pour retrouver la toile, le chevalet de bois de rose, la lampe d'architecte et cette odeur de cèdre et de jasmin qui, désormais, me poursuivait jusque dans les moindres recoins de mes pensées diurnes.
Hélène était rarement là à mon arrivée. Elle gérait ses affaires depuis son bureau situé à l'étage supérieur, une tour de contrôle invisible d'où émanait une activité continue. Parfois, le seul indice de sa présence était le bruit lointain et feutré de ses pas sur le parquet de l'étage, le murmure étouffé d'une conversation téléphonique en anglais, ou le tintement d'un verre. Cette absence paradoxale ne faisait qu'accentuer son emprise sur moi. Je ne travaillais pas seule ; je travaillais sous le poids invisible de son attente, sous le regard imaginaire de ses yeux verts qui semblaient m'observer à travers les ombres du salon.
Chaque millimètre de la toile que je nettoyais me rapprochait d'elle. Le portrait de cette femme de dos devint une obsession réciproque. Qui était-elle ? L'artiste n'avait pas signé, mais la touche était d'une fougue presque douloureuse, une rage d'immortaliser un instant ou un être. Le bleu de la robe de la femme, cet outremer profond et magnétique, exigeait toute ma science et ma patience. Pour en raviver l'éclat sans dissoudre la couche picturale d'origine, j'utilisais des solvants légers, un mélange d'alcool isopropylique et d'essence minérale que j'appliquais au coton-tige, millimètre par millimètre. C'était un travail d'une lenteur hypnotique, un apprivoisement de la matière qui résonnait étrangement avec la façon dont Hélène m'avait approchée.
C'est au cours de la deuxième semaine que le jeu changea de rythme, abandonnant sa lenteur feutrée pour une tension plus aiguë.
Il était un peu plus de vingt-deux heures. Mes yeux commençaient à fatiguer sous la lumière crue de ma lampe. J'enlevai mes lunettes de grossissement, frottai l'arête de mon nez et massai mes tempes douloureuses. C'est alors que j'entendis le bruissement discret d'une étoffe soyeuse. Je n'avais pas entendu la porte s'ouvrir. Hélène était debout près de la cheminée éteinte, mi-ombre, mi-lumière. Elle avait troqué son tailleur strict de la journée pour une robe de soie de Chine fluide, d'un vert si sombre qu'il paraissait noir dans la pénombre du salon. Ses pieds étaient nus sur le tapis d'Orient. Elle s'avança sans un bruit, tenant à la main un plateau de laque noire où reposaient deux verres de cristal et une carafe d'ambre liquide.
— Vous poussez le scrupule très loin, Chloé, dit-elle doucement, sa voix brisant le silence de la pièce avec la douceur d'une caresse. Vous devriez faire une pause. Vos yeux réclament du repos.
— Le bleu réagit admirablement bien, répondis-je, ma voix un peu enrouée par les heures de silence absolu. Je voulais absolument finir de dégager cette zone de l'épaule avant de partir ce soir.
Elle posa le plateau sur une table basse en acajou et s'approcha du chevalet. Elle ne regarda pas la toile, ou à peine. Ses yeux se posèrent immédiatement sur mes mains, encore gantées de blanc, puis remontèrent lentement le long de mes bras, s'attardant sur la courbe de mes épaules pour finir par ancrer son regard dans le mien. L'intensité de son observation était telle que j'eus l'impression physique qu'elle me déshabillait de ma fatigue, me mettant à nu sous sa seule volonté.
— Vous tremblez un peu, nota-t-elle avec une sollicitude teintée de surcroît de gravitas.
— C'est la tension du geste, répliquai-je, cherchant à rationaliser mon trouble. La précision millimétrique demande une force de contention que l'on ne soupçonne pas.
Hélène sourit. Un sourire presque imperceptible, une simple inflexion sur le coin de ses lèvres charnues, mais qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux. Dans son regard flottait une mélancolie nouvelle, une ombre que je n'avais pas encore vue. Elle prit l'un des verres de cristal et me le tendit. En le saisissant, nos doigts se croisèrent. Même à travers le coton mince de mon gant, je sentis la chaleur presque fiévreuse de sa peau. Je retins mon souffle. Puis, dans un élan d'audace qui me surprit moi-même, je retirai mon gant de coton blanc, doigt par doigt, lentement, en maintenant mes yeux ancrés dans les siens. C'était un geste simple, professionnel en apparence, mais dans le silence suspendu de ce salon, il prit une tournure hautement érotique, comme si je lui offrais ma première véritable nudité.
Elle goûta son vin, ses yeux rivés sur ma bouche désormais entrouverte.
— Parlez-moi encore de ce bleu, demanda-t-elle, sa voix descendant d'un octave, devenant plus intime, plus pressante. Que ressentez-vous en le touchant, en lui redonnant sa vérité ?
Je pris une gorgée de vin pour me donner une contenance. Le liquide était chaud, boisé, mûr, d'un cépage complexe qui emplit ma bouche d'une saveur de fruits noirs et d'épices. Il se mariait curieusement bien avec l'odeur chimique et entêtante des vernis qui flottait autour du chevalet.
— L'outremer est un pigment de paradoxe, commençai-je, trouvant un refuge précaire dans mon expertise technique. À l'origine, à l'époque de la Renaissance, on le fabriquait à partir du lapis-lazuli broyé importé d'Afghanistan. C'était une matière plus précieuse que l'or. Les maîtres de la peinture ne l'utilisaient que pour ce qui était sacré, pour le manteau de la Vierge ou les cieux divins. C'est un bleu qui ne se contente pas de refléter la lumière du jour, il l'absorbe, il l'emprisonne dans ses couches de liant. Il a une profondeur qui peut devenir... vertigineuse. Si on le regarde trop longtemps avec une loupe, on a l'impression de perdre pied, de tomber dedans. On s'y noie.
Hélène fit un pas de plus. L'espace entre nous se réduisit à une frontière dérisoire, une simple ligne d'air que nos chaleurs corporelles commençaient à abolir. Je pouvais deviner le mouvement régulier et subtil de sa poitrine sous la soie verte de sa robe.
— C'est exactement cela, murmura-t-elle, ses yeux fixés sur les miens. Un vertige. C'est ce que je ressens chaque fois que je franchis la porte de ce salon et que je vous vois penchée sur cette toile, Chloé. Une impression de perdre pied.
Mon cœur rata un battement, cognant sourdement contre mes côtes. L'aveu était direct, sans les fioritures des mondanités, prononcé avec cette assurance tranquille qui me terrifiait autant qu'elle m'attirait. Je posai mon verre de cristal sur la table de travail d'un geste un peu brusque, de peur que le tremblement de mes mains ne le laisse échapper.
— Hélène... commençai-je, dans un souffle qui se voulait une mise en garde mais qui sonna comme une invitation.
— Ne dites rien, Chloé. Ne gâchez pas cet instant par de la raison.
Elle leva la main, brisant le dernier espace qui nous séparait. Ses doigts, longs, frais à leur extrémité mais porteurs d'une chaleur diffuse dans la paume, se posèrent délicatement sur ma joue. Le contraste entre la fraîcheur de l'air du salon et la texture satinée de sa peau me fit frémir de la tête aux pieds. Mes paupières se fermèrent d'elles-mêmes, succombant à l'injonction de mes sens. Sa main glissa lentement, traçant avec une infinie délicatesse la ligne de ma mâchoire, descendant le long de mon cou pour venir se nicher dans le creux sensible de ma clavicule. Son pouce caressa la peau fine, juste au-dessus du premier bouton de ma chemise, là où mon pouls battait à tout rompre. Je sentais mon sang ruer contre ses doigts, lui avouant sans filtre l'état de soumission sensuelle dans lequel elle me plongeait.
Hélène s'approcha encore, son corps frôlant le mien sur toute sa longueur. Sa bouche s'approcha de mon oreille, son souffle chaud envoyant des décharges électriques à travers tout mon être.
— Vous êtes si vivante, Chloé. Si entière dans ce que vous faites. C'est presque insoutenable.
Elle ne m'embrassa pas. Avec une cruauté délicieuse, elle recula d'un pas, me laissant chancelante, le souffle coupé, ivre d'une frustration magnifique. Elle me dévisagea une dernière fois, ses yeux verts brillant d'une lueur sombre, indéchiffrable, avant de faire demi-tour et de quitter le salon de son pas de félin, me laissant seule avec le battement tumultueux de mon cœur et le parfum de jasmin qui satura l'air.
Le lendemain, le charme se brisa de la plus brutale des manières.
Hélène avait dû partir tôt le matin pour un conseil d'administration urgent à Genève et ne devait rentrer que le surlendemain. J'étais seule dans l'immense demeure vide. C'était l'occasion idéale pour avancer sur le travail de restauration sans être distraite par l'insoutenable et délicieuse tension de sa présence.
Vers vingt-deux heures, alors que je nettoyais le bord inférieur droit de la toile, tout près du châssis de bois d'origine, mon scalpel de précision buta sur une anomalie de relief. Le tissu de lin semblait légèrement plus épais à cet endroit précis, comme si une doublure avait été ajoutée. Mon cœur se mit à battre sur un autre rythme. Non plus celui du désir, mais celui, plus froid, d'une curiosité d'archiviste. Avec d'infinies précautions, à l'aide d'une pince fine à dissection, j'écartai un pli du tissu d'origine qui avait été recousu grossièrement à l'arrière du cadre.
Une petite pochette de soie noire, plate, en glissa.
À l'intérieur se trouvait une photographie argentique, un peu jaunie sur les contours, et un petit carnet de notes relié en cuir souple noir. Je dépliai la photo sous la lumière crue de ma lampe de travail. Mes mains se mirent à trembler pour de bon, d'un tremblement qui n'avait rien à voir avec la fatigue.
Le cliché représentait une femme, de face cette fois-ci. Elle souriait à l'objectif, assise dans ce même salon, exactement devant la même fenêtre ouverte. Elle portait la robe outremer du tableau. Mais ce n'était pas le décor qui me coupa le souffle et me glaça le sang. C'était son visage.
Ses yeux en amande, la courbe fine de son nez, la ligne droite de sa mâchoire, et cette petite mèche de cheveux rebelle qu'elle portait, elle aussi, derrière l'oreille... C'était mon visage. Ce n'était pas une vague ressemblance de type ou d'allure. C'était une gémellité troublante, presque effrayante, une copie conforme de mes propres traits.
Le cœur au bord des lèvres, l'estomac noué par un pressentiment atroce, j'ouvris le carnet de cuir. L'écriture était fine, nerveuse, reconnaissable entre mille : c'était celle d'Hélène. Je tournai les pages fiévreusement, lisant des fragments de phrases qui me brûlèrent les yeux et l'âme :
« Mon outremer, mon absence... Dix ans que tu es partie et ton ombre sature encore chaque pièce de cette maison... Je cherche ton regard dans chaque passante, dans chaque miroir vide... ». Et enfin, sur la toute dernière page, une note manuscrite datée d'il y a à peine trois semaines, quelques jours seulement avant mon premier rendez-vous : « Je l'ai trouvée. Elle a tes mains. Elle a ton profil exact. Quand elle sera installée dans le salon sous la lampe, le passé reviendra enfin à la vie. Je vais pouvoir te toucher à nouveau à travers elle. »
Un froid polaire m'envahit, chassant instantanément toute la chaleur et le désir des jours précédents. Le château de cartes de ma séduction s'effondrait dans la boue de la manipulation. Hélène ne m'avait pas choisie pour mon talent ou pour ce que j'étais. Elle ne me regardait pas, moi, Chloé. Elle regardait un fantôme, une morte. Elle utilisait ma présence, mes expressions, ma silhouette dans la pénombre pour ranimer le cadavre d'un amour de jeunesse disparu.
Je me souvins de ses doigts sur mon cou, de ses paroles suspendues sur le bleu qui « absorbe la lumière et crée le vertige ». Tout prenait un sens grotesque, presque macabre. Je n'étais qu'un outil de plus dans son protocole de deuil obsessionnel, une doublure de chair pour une illusion de toile.
Je remis la photo et le carnet dans la pochette de soie, mais je ne la cachai pas à sa place initiale. Je la posai bien en évidence au centre de la table de laque, juste à côté de mon verre de vin vide. Je rangeai mes scalpels, mes solvants, mes cotons, fermai ma boîte de transport d'un coup sec et mis mon manteau de pluie.
L'amour naissant, ce frémissement que j'avais cru si pur, si partagé et si mûr, venait de se transformer en une profonde et humiliante blessure d'orgueil. Je refusais d'être l'instrument d'une nécrophilie sentimentale. Je refusais d'être la doublure d'une autre.
Commentaires ()
La peinture et moi, ça fait deux mails là, j'ai l'impression de m'y connaître aussi bien que Chloé dans cet art que tu décris si bien et que tu as l'air de maîtriser.
L'utilisation de termes techniques sont pour moi une immersion plutôt qu'un rebut, bien que je n'y connaisse rien, c'est tellement bien décrit et amené.
Et à tout ça s'ajoute le twist inattendu.
Où cela va-t-il nous mener...