Une collègue pour le moins... surprenante
À quatorze heures précises, le directeur fait entrer les derniers retardataires et la grande salle de réunion se remplit du bruit des chaises que l'on tire, des dossiers que l'on ouvre, des toux polies qu'on retient. Je me tiens debout près de l'écran, les feuilles du projet alignées devant moi, la cravate nouée serrée pour l'occasion. Suzane est assise à l'autre bout de la table, droite sur sa chaise, les mains croisées sur une chemise cartonnée. Elle porte la même jupe bleu foncé que la veille.
La présentation dure près d'une heure. Je parle d'un ton égal, posé, en déroulant les chiffres et les étapes du projet avec la précision qu'on attend de moi. Suzane ne prend la parole que deux fois, pour compléter un point de calendrier et pour répondre à une question du directeur sur les budgets. Chaque fois, sa voix est calme, professionnelle, sans une fêlure. Nos regards se croisent à plusieurs reprises au-dessus de la table, et chaque fois elle demeure impassible, le visage lisse, les yeux parfaitement neutres, comme si la veille n'avait jamais existé, comme si ses ongles ne s'étaient jamais enfoncés dans mes épaules, comme si elle ne m'avait jamais rien ordonné.
Je me surprends à soutenir ses regards sans ciller, et quelque chose se met en place dans ma poitrine, une décision froide et tranquille. Ces petits jeux me plaisent, je ne pouvais le nier. La veille, je me suis laissé guider, surprendre, presque dépasser, et j'en garde une chaleur sourde au creux du ventre. Mais, d'ordinaire, j'aime mener la partie, fixer les règles, décider du moment où la tension devient insupportable. Et je viens de comprendre, en la regardant soutenir mon regard sans broncher, que je n'ai pas l'intention de rester longtemps dans le rôle qu'elle m'a assigné.
La réunion se termine un peu avant quinze heures trente. Les chaises raclent le sol, les ordinateurs se referment avec des claquements secs, et les conversations reprennent par petits groupes. Suzane rassemble ses notes et sort la première, suivie de la moitié de l'assemblée. Je reste près de l'écran, le temps de ranger mes documents, et le directeur s'approche pour évoquer un détail du planning. Cinq minutes, peut-être un peu plus. Il parle, hoche la tête, et je lui réponds avec la même attention appliquée, mais une partie de mon esprit est déjà ailleurs, dans l'escalier de pierre usée, dans le couloir à l'ampoule jaune, devant la porte pleine de notre bureau.
Quand le directeur me laisse enfin partir, je prends mon ordinateur sous le bras et quitte la salle sans me presser. Le couloir est vide. Mes semelles résonnent sur le carrelage, puis sur les marches de pierre qui craquent sous mon poids. Je monte lentement, en desserrant ma cravate d'une main, et m'arrête un instant sur le palier. Je savoure ce moment. La lumière de l'ampoule bourdonne au-dessus de moi, tremblante. Je regarde la porte du bureau, fermée, et je sens mon pouls s'accélérer légèrement. Mais ce n'est plus la surprise de la veille. C'est autre chose, une attente lucide, presque gourmande.
Je pousse la porte et entre. Suzane est assise à son bureau, face à son écran, les doigts posés sur le clavier. Elle ne lève pas les yeux de suite. Je referme la porte derrière moi, sans la quitter des yeux, et le déclic de la serrure résonne dans la pièce. Alors seulement elle tourne la tête, et je vois dans son regard une lueur qu'elle ne cherche pas à dissimuler.
— La réunion s'est bien passée, dit-elle d'une voix neutre.
— Très bien, dis-je en posant mon ordinateur sur mon bureau.
Quelques pas vers elle, sans hâte, et je m'arrête à côté de son fauteuil. Elle lève les yeux vers moi, le menton légèrement relevé, et je reconnais cette expression qu'elle avait eue la veille, ce mélange de défi et de certitude. Mais cette fois, c'est moi qui parle le premier.
— Tu as commencé hier. Aujourd'hui, c'est moi qui mène.
Elle soutient mon regard un long moment, les lèvres entrouvertes, et je vois sa respiration s'approfondir. Puis elle incline très légèrement la tête, sans répondre, et je comprends qu'elle accepte, au moins pour l'instant, de voir jusqu'où j'irais.
Je laisse passer un silence, juste assez long pour qu'elle sente le poids de ce que je viens de dire, puis je pose ma main sur le dossier du fauteuil et me penche légèrement vers elle.
— Tu as passé l'après-midi à me regarder comme si tu tenais encore la partie. Mais hier, c'était toi qui décidais. Aujourd'hui, tu vas apprécier le changement.
Elle ne détourne pas les yeux. Une rougeur légère monte de son cou vers ses joues, et sa poitrine se soulève plus vite sous le chemisier. Elle écarte un peu les genoux, sans un mot, et je vois sa main glisser lentement le long de sa cuisse, s'arrêter sur le bord de la jupe.
— Non.
La main de Suzane se fige. Elle hausse un sourcil, mais ne proteste pas.
— Pas encore. Tu ne te touches pas. Tu restes là, et tu attends.
Contournant le fauteuil, je m'assieds sur le coin de son bureau, face à elle, et croise les bras. La lumière de l'ampoule du couloir filtre sous la porte, dessinant une ligne jaune sur le parquet. Je la regarde sans hâte, comme on examine une carte avant de jouer. Quelque chose pulse dans ma gorge — le désir, peut-être, ou bien l'effort de le tenir en laisse.
— Écarte les jambes, dis-je à voix basse.
Elle obéit, lentement, les yeux plantés dans les miens, et sa jupe remonte sur ses cuisses. Je souris légèrement.
— Bien. On va reprendre depuis le début. Et cette fois, c'est moi qui fixe les règles.
Le silence s'installe entre nous, épais, chargé de tout ce que nous ne nous disons pas. Suzane n'a pas refermé les jambes. Dans son fauteuil de cuir, les genoux écartés, la jupe bleu foncé remontée sur ses cuisses, elle me regarde avec cette expression que je commence à bien connaître — ce mélange de patience et de provocation. Je me lève lentement du bureau et fais un pas vers elle.
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