Dans les gradins surchauffés du complexe omnisports, l'ambiance était à la fête, à la liesse populaire et aux célébrations bruyantes, mais je n'y étais pas. Je n'y étais plus du tout. Autour de moi, les chants des supporters résonnaient en écho contre les structures métalliques du plafond, rythmés par le tambour frénétique des kops locaux et les éclats stridents des trompettes en plastique. La ferveur était à son comble. Sur le parquet ciré, inondé par la lumière crue et impitoyable des projecteurs halogènes, mon équipe gérait pourtant parfaitement son entame de match face aux dernières du classement général. Les filles déroulaient un jeu fluide, propre, rigoureux et sans le moindre accroc tactique.
Depuis mon poste d'observation forcé sur le banc de touche, j'aurais dû exulter, savourer cette supériorité technique flagrante qui validait notre préparation estivale. Mécaniquement, je criais pour les encourager, je tapais dans mes mains jusqu'à m'en faire rougir les paumes et je donnais de la voix à chaque point marqué, à chaque bloc réussi par Julie ou chaque diagonale tranchante trouvée par Morgane, jouant mon rôle de capitaine fantoche et de leader de façade avec une hypocrisie qui me dégoûtait.
Mais la vérité était ailleurs, bien plus sombre et dévastatrice. Mon esprit, mon corps tout entier, et chaque cellule de ma peau restée luisante d'huile fine étaient restés bloqués, pris au piège entre les quatre murs étroits de la salle de relaxation. Je demeurais suspendue, mentalement enchaînée à ce baiser avorté qui n'avait pas eu lieu, à ce recul cruel qui m'avait laissée pantelante et assoiffée sur le bord de la table d'examen.
Le premier set s'étira comme un long supplice visuel. Sur le terrain, l'action était pourtant d'une rare intensité athlétique. Je regardais mes coéquipières se donner corps et âme, leurs silhouettes d'un mètre soixante-quinze à un mètre quatre-vingt bondissant avec une grâce sauvage au-dessus du filet blanc. Le cuir mat du ballon Mikasa claquait contre les avant-bras tendus, les corps plongeaient sans hésiter sur le sol souple, se relevant dans un crissement de baskets montantes. Les maillots en lycra moulant, saturés d'une sueur saine et brillante, collaient à la peau des filles, redessinant la cambrure de leurs dos contractés par l'effort et la courbure de leurs fessiers athlétiques à chaque réception basse.
Morgane, en particulier, était en transe. À chaque point marqué, elle exécutait une petite danse de victoire provocante, sa longue chevelure trempée de sueur balayant ses épaules nues, son décolleté plongeant haletant sous l'effet de l'effort cardio. Le spectacle de ces corps féminins, puissants, chauds et ruisselants sous les projecteurs, créait une atmosphère d'une sensualité brute et organique qui ne faisait qu'alimenter l'incendie ravageant mon bas-ventre. Tout ce dynamisme, toute cette moiteur environnante me rappelaient mon inaction, ma condition de bête blessée et frustrée.
À la fin du premier set, remporté haut la main par les filles sur le score sans appel de vingt-cinq à quatorze, un moment d'euphorie collective s'empara du banc de touche. Les remplaçantes bondirent en hurlant de joie, les serviettes volèrent, les gourdes s'entrechoquèrent dans un vacarme de rires et de tapes dans le dos. Michel, l'entraîneur, affichait un sourire satisfait qui détendait ses traits habituellement sévères. Dans ce chaos joyeux, Stéphanie se tourna vers moi, le visage rouge et ruisselant de sueur, les yeux brillants de l'adrénaline du combat.
— Tu as vu ce bloc, Milé ? On les étouffe complètement sur les ailes ! C'est exactement ce qu'on avait bossé à la vidéo ! cria-t-elle pour couvrir le bruit des tribunes, en me tendant sa paume moite pour un high-five.
Je forçai un sourire, je claquai ma main contre la sienne avec un enthousiasme feint, mais à la seconde même où le contact s'interrompit, je ressentis un abattement psychologique d'une violence inouïe. Une déception noire et abyssale me submergea. Je ne faisais pas partie de cette victoire. Je n'étais qu'une ombre en survêtement sur une chaise en plastique, une spectatrice impuissante dont le string en dentelle rouge brique, encore lourdement imprégné et séché de sa propre humidité de désir, me rappelait à chaque mouvement ma déchéance intime face au kiné. La tension interne, ce mélange de frustration athlétique et de privation charnelle, devenait tout simplement insupportable, physique, suffocante.
N'y tenant plus, le sang bouillant d'une colère noire, je profitai du changement de côté et des consignes tactiques de Michel pour m'esquiver. Je variai mes appuis, descendis les marches métalliques des gradins à grands pas et fuis la lumière crue du terrain. Je traversai le hall d'entrée principal, désert et plongé dans une fraîcheur relative à cette heure de match, et je poussai violemment la lourde porte vitrée pour sortir sur le parvis extérieur, désert et baigné dans la pénombre de la fin d'après-midi.
L'air frais du dehors me fouetta instantanément les joues, mais la morsure du vent ne suffit pas à dissiper la torpeur qui engourdissait mes sens. Mes doigts tremblaient imperceptiblement alors que je fouillais le fond de mon sac de sport à la recherche d'un paquet de cigarettes froissé et d'un briquet transparent. En tant qu'athlète de haut niveau, j'avais passé des années à m'imposer une hygiène de vie irréprochable, limitant ce vice coupable à de rares moments de stress intense pour préserver mes capacités pulmonaires. Mais ce soir, la frustration accumulée sur le banc de touche, combinée au souvenir brûlant du traitement d'Alexandre, avait complètement anéanti ma force de volonté.
La petite flamme jaune dansa un instant dans la pénombre avant d'embraser l'extrémité du cylindre de tabac. J'aspirai une première bouffée, longue, profonde, presque désespérée. La fumée chaude et âcre envahit mes poumons, provoquant un léger étourdissement qui ralentit le battement erratique de mon cœur. Je rejetai un long filet grisâtre vers le ciel nocturne, une main appuyée sur la barrière métallique du parvis, essayant de chasser l'image de ses longs doigts glissant sous ma dentelle.
Un grincement sec brisa soudain le silence. Derrière moi, la lourde porte vitrée du complexe venait de s'ouvrir. Sans même avoir besoin de pivoter, je sus exactement qui venait de franchir le seuil. Son aura magnétique, cette présence étouffante qui me perturbait depuis des jours, s'imposa immédiatement dans l'espace confiné de l'entrée.
— Ce n’est pas vraiment digne d'une capitaine, et encore moins recommandé pour la cicatrisation de tes fibres musculaires, Miléna, lança une voix masculine, basse et teintée d'une réprobation feinte.
Alexandre se tenait là, adossé au montant de la porte, ses un mètre quatre-vingt-deux de muscles denses parfaitement mis en valeur par le polo noir officiel du club. Ses bras puissants étaient croisés sur sa poitrine athlétique, et son regard bleu azur, d'une clarté presque insultante, se planta directement dans le mien. Il arborait ce petit air supérieur, cette distance professionnelle rigide qui m'agaçait autant qu'elle m'excitait.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? répliquai-je du tac au tac, en ancrant mes yeux provocants dans les siens. Je ne savais pas que la gestion de mes poumons faisait partie de ton contrat avec l'équipe.
Pour appuyer mes propos, je tirai une nouvelle bouffée, lente et délibérée, en soutenant son défi visuel sans ciller. Je voulais qu'il vît à quel point il m'indifférait, même si chaque pore de ma peau réclamait encore sa présence.
— Mon contrat stipule que je dois remettre sur pied la meilleure joueuse de cette équipe, rétorqua-t-il en faisant un pas vers moi, sa voix descendant d'un octave pour se faire plus pressante. Et te voir détruire ton potentiel de cette façon sur un coup de tête, c'est du gâchis pur et simple. Surtout après le travail que je viens d'effectuer sur toi.
— Je ne t’ai absolument rien demandé, Alexandre. Ni ton avis, ni tes soins moralisateurs.
Mon ton était coupant comme du verre. L'amertume de sa trahison médicale me remontait à la gorge. Je revoyais encore le film de notre séance d'il y a vingt minutes : mon corps cambré, la dentelle rouge brique saturée de mon désir, nos visages si proches que je pouvais compter ses cils... Et puis ce recul lâche, ce masque de pierre qu'il avait arboré pour me chasser de sa vue. Comment osait-il venir me faire la leçon maintenant alors qu'il m'avait laissée exsangue et frustrée sur sa table ?
Un tressaillement agita sa mâchoire carrée, signe infaillible que ma répartie avait fait mouche et égratigné son flegme légendaire. Ses yeux descendirent un bref instant sur mes lèvres avant de remonter, plus sombres, presque noirs de colère contenue.
— Parfait. J’ai compris le message. Continue donc ton petit caprice, lâcha-t-il froidement en tournant les talons pour regagner l'intérieur du bâtiment.
Son dos large s'éloignait, ses épaules bougeaient avec cette démarche souple et assurée qui me rendait folle. En le voyant fuir une nouvelle fois, une panique irrationnelle me tordit les boyaux. Je ne pouvais pas le laisser partir sur cette rupture, pas avec ce goût d'inachevé qui me consumait.
— Alexandre ! criai-je, ma voix trahissant une urgence que je détestais admettre.
Il se figea instantanément au milieu du hall désert, le dos rigide, mais refusa de se retourner. Je jetai ma cigarette à moitié consommée dans le cendrier mural et le rejoignis en quelques foulées rapides. Je m'arrêtai à un souffle de lui, si près que je pouvais deviner la chaleur qui émanait de son corps, mêlée à l'odeur rassurante de son parfum boisé.
— Excuse-moi... murmurai-je, la tête basse, ravalant ma fierté pour la première fois de ma vie de compétitrice. J'ai été... injuste. La frustration de ne pas jouer me tape sur les nerfs. Est-ce que... je peux me faire pardonner en t'offrant un verre au club-house après la rencontre ?
Lorsqu'il pivota enfin vers moi, nos regards se percutèrent avec la force d'un impact au filet. Pendant une seconde, le masque tomba. Je vis la lueur sauvage du désir brut traverser ses pupilles, ce même élan possessif qui l'avait poussé contre moi dans le couloir technique. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration accélérée. Mais à mon grand désespoir, la censure professionnelle reprit le dessus à une vitesse terrifiante.
— C'est très gentil, Miléna, mais c'est impossible, répondit-il d'une voix qui s'efforçait d'être neutre et détachée. J’ai un service de garde à assurer pour le tournoi de volley en salle des amateurs ce soir. Je ne peux pas quitter mon poste médical d'une semelle.
Le rejet était si sec, si net, que ma fierté en prit un coup fatal. Être éconduite ainsi deux fois de suite par le même homme était une humiliation intolérable pour la capitaine de caractère que j'étais. La colère noire supplanta instantanément mon élan de vulnérabilité.
— Qu’est-ce que tu fais dehors, alors ? répliquai-je, les yeux lançant des éclairs. Retourne dans ton laboratoire et fiche-moi la paix ! Si tu n'es pas capable de te comporter comme un homme normal en dehors de tes horaires, ne viens pas jouer les grands frères protecteurs !
— Miléna, ne déforme pas tout... tenta-t-il en esquissant un geste de la main vers mon épaule.
— Non ! Ne me touche pas ! Va t'occuper de tes autres patientes et oublie que j'existe !
Je fis demi-tour avec une violence calculée, mes longs cheveux châtains fouettant mon visage, et je poussai la porte du gymnase pour me réfugier dans le bruit de la salle, les joues brûlantes de rage et d'une frustration physique qui commençait à me donner de légers vertiges.
Le reste de la rencontre se transforma en un chef-d'œuvre de guerre froide psychologique. Au lieu de retourner dans son cabinet, Alexandre commit la provocation suprême de venir s'installer au bord du terrain pour le deuxième set. Il se tenait debout, à quelques mètres à peine du banc de touche, les bras croisés sur sa carrure imposante, son regard de glace rivé sur le terrain... ou plutôt sur moi.
L'affrontement ne se jouait plus du tout entre les deux équipes, mais dans cet espace restreint qui nous séparait. Feignant d'analyser le placement défensif de Stéphanie ou la qualité des passes de Julie, je passais mon temps à l'observer à la dérobée. Chaque fois que nos yeux se croisaient, c'était un échange d'une intensité inouïe, un duel magnétique lourd de reproches silencieux et de promesses inavouées. Je soutenais son regard insistant, refusant de baisser les yeux, le défiant ouvertement de briser sa précieuse déontologie devant tout le monde. À chaque fois, je voyais le muscle de sa tempe se contracter sous la pression, signe qu'il luttait de toutes ses forces pour ne pas franchir la ligne rouge.
Pour ajouter à ce supplice, l'odeur de la résine, de la sueur saine et du baume chauffant s'infiltrait dans mes narines, agissant comme un puissant amplificateur de ma propre excitation. Je me surpris à plonger dans des pensées de plus en plus sombres et audacieuses. Je l'imaginais traverser le terrain en plein match, se moquant du public et du score, pour m'attraper par le poignet et me traîner de force dans la pénombre des vestiaires déserts. Dans mon esprit en déroute, je voyais ses grandes mains arracher mon pantalon de survêtement, ses doigts s'ancrer dans ma chair d'athlète tandis qu'il me plaquait contre les casiers métalliques froids. Je ressentais la morsure de ses baisers sauvages sur ma nuque, sa bouche étouffant mes cris de soumission alors qu'il prenait possession de mon corps avec cette même autorité silencieuse qui m'avait liquéfié les jambes dans le couloir.
Un coup de sifflet strident de l'arbitre me ramena brutalement à la réalité, me laissant le souffle court et les mains moites. Le deuxième set se termina sur une nouvelle victoire de notre équipe, mais pour moi, c'était une défaite sur toute la ligne. Le contraste entre la liesse de mes partenaires et ma solitude érotique était un calvaire. Alexandre n'avait pas bougé d'un pouce, sa silhouette massive bloquant mon horizon. Il s'imaginait quoi, ce beau kiné ? Qu'il pouvait manipuler mon corps sur sa table, observer mes réactions les plus secrètes pour ensuite me rejeter selon son bon plaisir sans que je ne dise rien ? S'il pensait m'avoir soumise avec ses sourires en coin et sa tendresse feinte sur mon poignet, il allait rapidement comprendre à qui il avait affaire. La capitaine avait du répondant, et la prochaine séance obligatoire dans son cabinet privé s'annonçait comme un règlement de comptes d'une intensité explosive.
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