Le lendemain matin, Julien arriva à sept heures trente-cinq. Battements trop rapides dans la poitrine. Il avait mis sa chemise préférée, celle qui lui allait bien, et s’était parfumé plus que d’habitude. Idiot. Il se sentait idiot, mais il sourit en poussant la porte vitrée.
Antoine était déjà là. Devant son écran. Le dos droit, les épaules larges, la nuque offerte à la lumière blafarde des néons. Julien s’installa à sa table habituelle, à deux mètres. Il attendit.
Rien.
Antoine ne leva pas les yeux. Ne dit pas bonjour. Ses doigts continuaient à courir sur le clavier, réguliers, indifférents. Julien toussota. Antoine ne réagit pas. Le café de la machine avala une pièce avec un bruit sec, et Julien s’assit, les mains autour de son gobelet brûlant, le regard rivé sur cette nuque qu’il avait tenue entre ses paumes la veille.
Les heures passèrent. Des collègues arrivèrent, bavardèrent, rirent. Sarah passa près de Julien et lui lança un regard appuyé, mais il l’ignora. Chaque fois qu’Antoine se levait — pour se resservir de l’eau, pour aller aux toilettes, pour parler à leur chef — Julien guettait un regard, un frôlement, un signe infime. Antoine traversait la salle comme si Julien n’existait pas. Pas un coup d’œil. Pas un ralentissement. Rien qu’une froideur minérale, parfaite, qui lui rappelait les premiers jours.
À midi, Julien mangea seul devant son écran. La salade avait un goût de carton.
L’après-midi fut pire. Il surprit Antoine à la machine à café et s’approcha.
— Salut.
— Antoine se retourna à peine. Un hochement de tête sec, puis il repartit avec sa tasse, laissant Julien planté là, le cœur cognant contre ses côtes. Une rage froide monta le long de sa gorge. Hier, tu me demandais si j’étais sûr. Hier, tu disais que ce n’était pas un coup d’un soir.
À dix-sept heures quinze, Julien n’en pouvait plus. Il ferma son ordinateur d’un geste brusque, attrapa sa veste et sortit sans saluer personne. Dans le couloir, il entendit la voix d’Antoine derrière lui — ou crut l’entendre. Il ne se retourna pas. Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur le visage fermé de son collègue, et Julien s’adossa à la paroi, les yeux brûlants. Il n’allait pas pleurer pour ça. Pas pour un homme qui l’avait utilisé et jeté comme un mouchoir.
Antoine resta seul dans la salle. Il fixait la porte vitrée par laquelle Julien venait de disparaître. Ses mâchoires serrées faisaient saillir un muscle sous sa peau. Il consulta sa montre. Dix-sept heures seize. Julien partait toujours à dix-sept heures trente. Toujours. Antoine rangea ses affaires lentement, comme s’il attendait que quelque chose se produise, puis sortit à son tour.
Le lendemain, Julien arriva à huit heures. Volontairement en retard. Il ne voulait pas voir le visage d’Antoine. Il s’installa à une autre table, près de la fenêtre, et travailla sans lever les yeux. À dix heures, une envie pressante le poussa vers les toilettes du couloir est. Il poussa la porte, se dirigea vers l’urinoir, et sentit une présence derrière lui.
La porte se referma avec un cliquetis métallique.
Antoine. Debout contre le mur, les bras croisés, le regard braqué sur lui. Julien se raidit. Il finit, se lava les mains sans se retourner, puis saisit une serviette en papier.
— Tu es parti tôt hier, dit Antoine.
Sa voix était basse, tendue. Julien froissa la serviette.
— Et alors ?
— On avait dit lundi. Mardi. Mercredi.
— On avait dit ? Julien se retourna, les yeux flamboyants. Tu ne m’as pas adressé la parole de la journée. Tu m’as traité comme un inconnu. Devant tout le monde.
Antoine décroisa les bras. Son visage restait fermé, mais une veine battait à sa tempe.
— C’est un bureau, Julien. On doit rester professionnels.
— Professionnels ? Julien rit, un rire sec, sans joie. Tu étais professionnel hier quand tu m’as baissé le pantalon sur la table de la salle de réunion ?
Le silence tomba comme une lame. Antoine ne répondit pas. Ses yeux gris vacillèrent une seconde, puis se figèrent de nouveau.
— J’aurais dû m’en tenir là, dit Julien. Il jeta la serviette dans la poubelle et se dirigea vers la porte. Antoine ne bougea pas. Leurs épaules se frôlèrent. Julien sentit la chaleur du corps d’Antoine, l’odeur boisée de son après-rasage, et cette proximité le brûla. Il sortit sans un mot.
Le reste de la journée fut une torture méthodique. Antoine travailla sans relâche, sans un regard pour Julien. Quand leur chef les convoqua tous les deux pour une réunion de projet, Antoine s’assit à l’autre bout de la table et répondit aux questions avec une précision clinique, sans jamais croiser le regard de Julien. Pas un sourire. Pas une fissure. Rien que cette armure de glace qu’il portait si bien.
Julien rentra chez lui avec une boule dans la gorge. Il se dit qu’il avait tout gâché. Qu’il s’était trompé. Que la nuit de vendredi n’avait été qu’une erreur pour Antoine, un moment de faiblesse qu’il regrettait déjà.
Le lendemain matin, Sarah l’attrapa à la machine à café.
— Vous êtes fâchés, Antoine et toi ?
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce qu’il a une tête d’enterrement et toi aussi. Vous êtes insupportables.
Julien haussa les épaules. Mais à midi, quand l’équipe se leva pour aller déjeuner au restaurant du coin, il aperçut Antoine assis seul à sa table, devant un sandwich qu’il n’avait pas touché.
— On y va ? lança Sarah depuis la porte.
Julien hésita. Puis il attrapa son portefeuille et sortit avec le groupe.
Le restaurant était bruyant, bondé. Julien rit aux blagues de ses collègues, mais son esprit restait ailleurs. Il commanda un plat à emporter en plus de son repas. Quand le groupe se leva pour rentrer, il prétexta un arrêt aux toilettes et revint au bureau seul, le sac en papier chaud entre les mains.
Antoine était toujours là. Devant son écran. Seul.
Julien posa le sac sur son bureau, à côté du sandwich intact.
— Tu n’as rien mangé ce matin.
Antoine leva les yeux. Surprise. Une vraie surprise, qui fissura une seconde son masque. Il regarda le sac, puis Julien. Et là, quelque chose se détendit dans son visage.
— Merci.
Le mot sortit bas, presque fragile. Puis, lentement, un sourire étira ses lèvres. Petit. Hésitant. Mais réel. Julien sentit sa poitrine se serrer.
— De rien.
Il retourna à sa table. Le reste de l’après-midi, il sentit le regard d’Antoine sur lui. Par intermittence. Furtif. Comme un aveu.
À dix-huit heures, la salle s’était vidée. Julien rangeait ses affaires quand Antoine se leva. Il s’approcha. Doucement. Sans un mot, il inclina la tête vers le couloir. Une invitation silencieuse.
Julien le suivit.
Les toilettes du couloir ouest étaient désertes. Antoine poussa la porte, vérifia que la pièce était vide, puis se retourna. Julien était déjà tout près. Il ne dit rien. Il attrapa le col de la chemise d’Antoine à deux mains et l’attira contre lui.
Leurs lèvres se heurtèrent. Brutalement, cette fois. Pas de douceur. Pas de question. Julien mordit la lèvre inférieure d’Antoine, et Antoine grogna, ses mains agrippant les hanches de Julien, le plaquant contre le mur carrelé. Le carrelage froid mordit les omoplates de Julien à travers le tissu. Il s’en fichait. La bouche d’Antoine était brûlante, sa langue exigeante, et Julien sentait la tension de la journée se déverser dans ce baiser comme une digue qui cède.
Antoine rompit le baiser, le souffle court. Son front contre celui de Julien. Ses mains tremblaient.
— Julien…
— Tais-toi.
Julien le repoussa doucement, puis s’agenouilla.
Le sol était froid sous ses genoux. Il leva les yeux. Antoine le dominait de toute sa hauteur, les épaules larges, la mâchoire crispée, et ce regard gris qui n’avait plus rien de froid. Julien défit sa ceinture. Le cuir siffla dans les passants. Il déboutonna le pantalon, fit glisser la fermeture éclair centimètre par centimètre, et libéra le sexe d’Antoine.
Il était déjà dur. Épais. La peau tendue et chaude dans la paume de Julien. Une goutte perlait au sommet, et Julien la recueillit du bout du pouce, la fit rouler lentement. Antoine inhala entre ses dents.
— Tu es sûr ? souffla-t-il.
Julien leva les yeux. Un sourire sans douceur.
— Tu me l’as assez demandé hier.
Il se pencha.
La première caresse de sa langue arracha un gémissement à Antoine. Un son rauque, profond, qui résonna contre les carreaux. Julien prit le temps. Il lécha le long de la hampe, lentement, du gland jusqu’à la base, puis remonta en traçant une ligne humide. Le goût d’Antoine envahit sa bouche — salé, chaud, mêlé au savon du matin. Il referma les lèvres autour du gland et aspira.
Les doigts d’Antoine se plantèrent dans ses cheveux. Pas pour le guider. Juste pour s’ancrer. Julien sentit le tremblement de ces mains, et cela le rendit fou. Il prit Antoine plus profondément, sa langue plaquée contre la veine qui battait, et il commença un rythme. Lent d’abord. Puis plus rapide.
Sa propre main descendit vers son pantalon. Il le déboutonna d’une main maladroite, libéra son sexe et l’empoigna. Le contact de sa paume le fit frissonner. Il gémit autour d’Antoine, et la vibration fit s’arquers les hanches de celui-ci.
— Julien… putain…
Julien accéléra. Sa main et sa bouche trouvaient le même tempo, et la salle se remplit de bruits humides, de respirations hachées, du frottement de sa paume contre sa propre peau. Antoine regardait. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de ce tableau — Julien à genoux, la bouche pleine, la main occupée, et cette intensité dans son regard qui ne cédait rien.
Il passa une main sous la mâchoire de Julien, le pouce sur sa joue. Un contact étrangement tendre au milieu du chaos.
— Regarde-moi.
Commentaires ()