Le lendemain matin, Julien s’arrêta à la boulangerie du coin avant d’aller au bureau. Il acheta deux croissants encore chauds, dont le beurre perla à travers le papier brun, et un café filtre dans un gobelet en carton. Pas le jus brunâtre de la machine de l’étage. Du vrai café. Celui qu’on commande à un barista avec un prénom brodé sur son tablier.
Il poussa la porte vitrée à sept heures quarante. La salle était déserte, à l’exception de la silhouette familière penchée sur son écran. Antoine ne leva pas les yeux quand Julien posa le gobelet et le sac en papier sur son bureau, à côté du clavier.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Antoine, sans s’arrêter de taper.
— Tu bois du mauvais café depuis trois mois. Ça me rend malade.
Antoine s’immobilisa. Ses doigts suspendus au-dessus des touches. Il tourna la tête vers le gobelet, puis vers Julien. Une lueur traversa son regard gris, trop rapide pour être nommée.
— Tu as remarqué ça ?
— J’ai remarqué beaucoup de choses sur toi.
Antoine prit le gobelet. Il en souleva le couvercle, huma la vapeur, et quelque chose dans ses épaules se relâcha d’un millimètre. Presque invisible. Mais Julien le vit.
— Je n’ai pas eu le temps de déjeuner ce matin, dit Antoine. Merci.
Le mot flottait entre eux, nu, sans armure. Julien sentit sa poitrine se serrer. Il aurait voulu tendre la main, effleurer la nuque d’Antoine, laisser ses doigts traîner sur la peau chaude derrière l’oreille. Il ne le fit pas. Il connaissait la règle maintenant. Au bureau, Antoine était un mur. Un mur qui le regardait parfois quand il croyait que personne ne faisait attention. Mais un mur tout de même.
— De rien, dit Julien.
Il retourna à sa table. À deux mètres. La distance lui sembla soudain immense. Il ouvrit son ordinateur, s’immergea dans ses courriels, et se força à ne pas regarder. À ne pas espérer. Chaque fois qu’une silhouette passait dans son champ de vision périphérique, son estomac se contractait. Il serrait les dents et fixait l’écran jusqu’à ce que l’envie passe.
Sarah s’arrêta près de lui vers dix heures.
— Tu es étrangement calme aujourd’hui.
— Je travaille.
— Tu travailles. Toi. Julien. Le roi des pauses café.
Il haussa les épaules. Sarah plissa les yeux, mais ne creusa pas. Elle repartit vers la comptabilité en balançant un stylo entre ses doigts.
À midi, Antoine se leva pour aller déjeuner. Il passa près de la table de Julien. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde. Rien de plus. Pas un sourire, pas un signe. Mais ce regard contenait quelque chose de dense, comme une promesse comprimée, et Julien sentit sa gorge se nouer.
L’après-midi s’étira, interminable. Chaque heure durait une éternité. Antoine répondit à un courriel de Julien sur le projet commun avec une précision chirurgicale, sans une once de chaleur. Professionnel. Le mot résonnait dans le crâne de Julien comme une dent qui branle.
À dix-sept heures trente pile, Antoine rangea ses affaires. Il se leva, glissa sa sacoche sur son épaule, et traversa la salle. Julien retint son souffle. Antoine s’arrêta à sa hauteur.
— Dix-neuf heures, dit-il à voix basse. Ton adresse ?
Julien cligna des yeux. Il n’avait pas prévu ça. Il avait prévu une invitation, une question, un moment pour formuler les choses. Pas cette demande directe, presque brutale, qui lui coupait l’herbe sous le pied.
— Rue Saint-Denis. Le 4421. Appartement 3.
Antoine hocha la tête, sans un mot de plus, et disparut dans le couloir. Julien resta figé devant son écran, le cœur battant trop vite, le goût métallique de l’adrénaline sur la langue.
---
Il quitta le bureau à dix-huit heures. Le métro fut bondé, moite, et il arriva chez lui avec les nerfs à vif. Il prit une douche rapide, enfila un chandail propre, et passa un temps absurde à choisir la musique d’ambiance. Idiot. Il finit par tout éteindre et ouvrir grand les fenêtres. L’air du soir entra, chargé de l’odeur du béton chaud et des effluves du restaurant thaïlandais d’en bas.
À dix-huit heures quarante-cinq, il commença à cuisiner. Des pâtes fraîches, une sauce tomate maison avec de l’ail et du basilic, une salade de roquette et de copeaux de parmesan. Rien de prétentieux. Juste des choses qu’il savait réussir. Il sortit une bouteille de vin rouge d’un cabernet sauvignon de la vallée de l’Okanagan, et la laissa respirer sur le comptoir.
À dix-neuf heures pile, on frappa à la porte. Trois coups, brefs, précis.
Julien ouvrit. Antoine se tenait dans l’embrasure, vêtu d’une chemise bleu nuit aux manches retroussées et d’un jean sombre. Il avait l’air plus grand encore, plus large, comme si le cadre de la porte peinait à le contenir. Ses cheveux étaient légèrement humides, coiffés en arrière. Il sentait le savon et quelque chose de plus profond, une odeur de peau propre.
— Tu es venu, dit Julien, bêtement.
— Tu m’as invité.
Julien s’écarta. Antoine entra, regarda autour de lui. Son regard balaya le salon, la table basse encombrée de livres, la cuisine ouverte, l’étagère où s’entassaient des vinyles. Il ne dit rien. Mais il ne semblait pas mal à l’aise non plus. Juste… observateur.
— Ça sent bon, dit-il.
— Des pâtes. Rien de compliqué.
Ils mangèrent à la petite table de la cuisine, face à face. Julien avait allumé une bougie — une folie, il le savait — et la flamme tremblait entre eux, projetant des ombres mouvantes sur la mâchoire d’Antoine. Le vin était bon. Antoine en but un verre, lentement, sans commentaire.
— Tu fais toujours la cuisine pour toi ? demanda-t-il.
— Quand j’ai le temps. Souvent je rentre trop tard, alors c’est des rôties ou des céréales.
— Tu ne rentres pas tard d’habitude.
Julien sourit.
— Non. Mais ces derniers temps, je rentrais plus tard que prévu.
Antoine le regarda par-dessus le bord de son verre. Il ne mordit pas à l’allusion. Il reposa le verre et coupa une lanière de poivron rôti avec une précision d’horloger.
— Tu as grandi où ? demanda-t-il.
— À Trois-Rivières. J’ai déménagé à Montréal pour l’université. Je ne suis jamais reparti.
— Tu as de la famille ici ?
— Mon père est mort quand j’avais dix-sept ans. Ma mère vit encore à Trois-Rivières, dans la maison où j’ai grandi. Mon frère est à Québec.
Antoine acquiesça. Il posa sa fourchette et essuya sa bouche avec la serviette de papier.
— Et toi ? demanda Julien.
Le silence s’étira. Antoine baissa les yeux vers son assiette. Quelque chose se contracta dans son visage, une tension infime autour des pommettes.
— Je viens d’un peu partout. Mon père était militaire. On déménageait tous les deux ans.
— C’est pour ça que tu gardes tes distances ?
Antoine releva la tête. Ses yeux gris étaient immobiles, comme un lac gelé.
— Peut-être. Quand tu changes d’école tous les deux ans, tu arrêtes d’essayer de t’attacher.
Julien sentit une réponse monter dans sa gorge. Une envie de dire moi, je ne vais pas partir. Mais il ravala les mots. C’était trop tôt. Trop lourd. Il se contenta de verser un peu plus de vin dans les deux verres.
— Tu n’as pas de frères ni de sœurs ? demanda-t-il à la place.
— Non. Fils unique.
— Tu es proche de tes parents ?
Antoine eut un sourire pincé. Pas de la joie. Une sorte de résignation.
— Mon père est décédé il y a quatre ans. Ma mère vit en Floride. On s’appelle une fois par mois. C’est enough.
Le mot anglais lui échappa, et Julien sourit malgré lui.
— Enough, répéta-t-il doucement.
Antoine haussa un sourcil.
— Quoi ?
— Rien. C’est juste… tu as dit ça comme si tu comptais les mots que tu utilisais avec elle.
Le silence qui suivit ne fut pas hostile. Il était pensif. Antoine passa une main dans ses cheveux, ce geste que Julien avait appris à reconnaître.
— Peut-être.
Ils finirent de manger en parlant de choses plus légères. Les vinyles — Antoine s’arrêta sur une pochette de Miles Davis et la regarda longtemps. Le travail — Antoine avait un avis tranché sur le nouveau système de gestion de projet, et il l’exprima avec une précision qui fit rire Julien. Le vin — Antoine dit qu’il ne s’y connaissait pas, mais qu’il aimait celui-là.
Quand les assiettes furent vides, Julien les empila dans l’évier et ils passèrent au sofa. Un vieux sofa en velours vert, acheté dans une friperie du Plateau, avec des coussins dépareillés et une couverture écossaise jetée sur le dossier. Antoine s’assit au centre, sans hésitation, les jambes écartées, les mains posées sur les cuisses. Julien s’assit près de lui. Pas trop près. Pas trop loin.
Ils restèrent un moment sans parler. La ville bourdonnait derrière les vitres ouvertes. Un chien aboya dans la ruelle. La bougie achevait de se consumer sur la table de la cuisine.
Antoine tourna la tête. Leurs regards se rencontrèrent. Et cette fois, il n’y avait rien d’ambigu dans ce regard. Antoine se pencha. Lentement. Comme s’il attendait que Julien recule. Julien ne recula pas.
Leurs lèvres se touchèrent. D’abord une pression légère, à peine là, comme un doute. Puis Antoine glissa une main dans les cheveux de Julien, et le baiser changea de nature. Plus profond. Plus urgent. Julien sentit la langue d’Antoine contre la sienne, et son corps entier se tendit comme une corde. Il agrippa la chemise d’Antoine à deux mains, la tira, et Antoine le suivit, s’inclina au-dessus de lui, le poussa doucement contre l’accoudoir du canapé.
Le poids d’Antoine sur lui était chaud, dense, rassurant. Julien sentit l’érection d’Antoine contre sa cuisse, et la sienne répondit, douloureuse, pressée contre la fermeture de son jean. Il passa les mains sous la chemise d’Antoine, sur la peau nue du bas du dos. Antoine frissonna. Un frisson qui traversa tout son corps, et Julien le sentit, ce tremblement, comme une fissure dans la glace.
— Julien… souffla Antoine contre sa bouche.
— Enlève ta chemise.
Antoine se redressa. Il s’assit sur ses talons, au-dessus de Julien, et défit les boutons un par un. Lentement. Ses doigts ne tremblaient plus. Son regard ne quittait pas celui de Julien. Quand la chemise tomba sur le sol, Julien sentit sa bouche s’assécher. Le torse d’Antoine était large, musclé sans être massif, avec une fine ligne de poils sombres qui descendait vers le nombril. Une cicatrice pâle traversait ses côtes, fine comme un fil.
Julien tendit la main. Il suivit la cicatrice du bout des doigts. Antoine ne broncha pas. Mais sa respiration se fit plus courte.
— C’est rien, dit Antoine.
— Je n’ai pas demandé.
Antoine se pencha de nouveau. Sa bouche trouva le cou de Julien, et il mordit, pas assez fort pour laisser une marque, mais assez pour arracher un gémissement. Julien cambra les reins. Ses mains parcoururent le dos d’Antoine, les omoplates, la colonne vertébrale, les reins. Il tira le chandail de Julien par-dessus sa tête, puis s’attaqua à son jean.
Le bouton sauta. La fermeture éclair descendit. Antoine glissa une main sous le tissu, sous l’élastique du boxer, et sa paume se referma sur le sexe de Julien.
Julien lâcha un soupir brisé. La main d’Antoine était ferme, chaude, précise. Il bougeait lentement, du gland jusqu’à la base, et son pouce s’attardait à chaque passage sur le frein, ce point où tout se concentrait, où le plaisir devenait presque insoutenable.
— Antoine… arrête. Sinon je vais…
— Pas encore.
Commentaires ()