Septembre, enfin. Je venais d’emménager à Lyon avec l’aide de mes parents. Et pour marquer le coup avant de me laisser enfin tranquille, ma mère souhaita assister à la messe à la cathédrale Saint-Jean. Ce fut une cérémonie splendide où le primat des Gaules officia au son des chœurs et de l’orgue. À la sortie, le cardinal était là, entouré de fidèles qui lui baisaient la bague. Il me vit et avança sa main. C’est tout naturellement que je la lui serrai. Il me sourit avec une bienveillance glaciale alors que mon père me mit une tape derrière la tête.
— On ne serre pas la main d’un seigneur de l’Église, fils.
C’était donc ça ? Les jeunes s’agglutinaient autour de lui, il était très apprécié. Moi je ne voyais que de jeunes petits bourgeois issus de bonnes familles lyonnaises. Ceci dit, il y avait bien quelques beaux gosses dans le lot que j’aurais souhaité détourner du droit chemin. Je n’étais vraiment pas dans mon élément ici. Tout était trop convenu, bien moins naturel que dans ma Sologne. Mes parents étaient sur le départ et mon père m’adressa un mot qui me surprit :
— Je suis fier de toi, fils.
Il ne m’avait jamais dit ça, il était tellement réservé d’habitude. Ça me mit presque mal à l’aise, rien qu’à l’idée que je puisse décevoir ses espérances. Je me consolais en disant que ce n’était que rhétorique et que le fayot de la famille, ça restait Nicolas.
Enfin mes parents partirent. Seul, j’étais seul avec moi-même. Dans mon appartement du vieux Lyon, je ne vis pas grand monde les premières semaines d’école. Je fumais à la fenêtre, profitant de cette liberté nouvelle, tout en admirant la vue sur la basilique de Fourvière. J’étais comme un louveteau effarouché, j’avais peur de tout. Car tout était plus grand ici, au lycée du Parc, et le brassage ethnique était bien plus visible. Il y avait le gang des Marocains, comme je les appelais. Un groupe de sept ou huit étudiants, tous de Casablanca, qui ne semblaient vivre qu’entre eux.
Je me gardais bien de me mêler à eux. De toute façon, on avait trop de différences pour s’entendre. Pour noyer ma solitude, je traînais dans quelques bars gays, à la recherche de quelques partenaires occasionnels. C’est là que je fis mes premières expériences sexuelles en tant que versatile. Je collectionnais les aventures, à la recherche du graal que je n’avais pas encore obtenu : l’orgasme prostatique. Ce fut Ryan, un Anglais de Liverpool, qui me le fit atteindre pour la première fois. Il me tamponnait un soir en levrette, claquant mes fesses sans ménagement. Il le faisait si fort et si bien que je ne pus retenir mes cris. J’ouvris les yeux alors que ça montait et je vis un formidable coucher de soleil sur la basilique. Les pierres de Fourvière se nimbaient de pourpre et d’orange alors que je perdais la maîtrise de mon corps qui se convulsait.
— Oh mon Dieuuuu, oui je viiiiiens !
J’avais tellement gémi de plaisir que je vis débarquer, dès le lendemain, une petite nénette toute fluette qui commença par me crier dessus pour le bordel que j’avais fait. Mais bien vite, me voyant tout penaud et le teint virant au rouge, elle se détendit et se mit à rire devant mon embarras. C’est comme ça que je rencontrai Gaby.
Gaby fut ma première vraie amie lyonnaise. Elle vivait dans l’appartement sous le mien et était en prépa HEC. Elle réussit l’exploit de me faire sortir de mon cocon. Avec sa copine Caro, elles m’embarquèrent dans tous les pubs du vieux Lyon. Le Smoking Dog devint notre base arrière. Et notre amitié se renforça au fil des jours. Pour Gaby, j’étais devenu son meilleur ami gay. Je sais que c’est cliché, mais c’était une réalité.
Le lundi suivant, au lycée du Parc, la vraie claque arriva : ma première note de maths en prépa. Un six… six sur vingt. Moi qui avais toujours été le meilleur, celui qu’on félicitait sans effort, celui dont les facilités faisaient dire aux profs « ce garçon ira loin ». Je relus ma copie trois fois, cherchant l’erreur du correcteur plutôt que la mienne. J’éructai littéralement dans le couloir, manquant de balancer mon sac contre un mur. Et puis j’appris par Caro que la meilleure note de la classe était un dix. Un pauvre dix, minable lui aussi à l’échelle de ce que j’exigeais de moi-même, mais un dix quand même, décroché par un certain Sami, un Marocain discret installé au fond de la salle. Un des membres du gang des Casablancais. Je le dévisageai un long moment sans qu’il s’en rende compte, avec cette colère absurde de celui qui vient de perdre sa couronne face à quelqu’un qu’il juge, sans le connaître, moins légitime que lui.
Cet échec me frustra énormément. Je me renfermai alors un peu plus dans ma coquille. Je ne souhaitais pas partager avec la promo, j’avais trop de taf de toute façon, si je voulais combler les lacunes abyssales que la prépa avait révélées afin de réussir mon concours en fin d’année. Et puis que se passerait-il s’ils savaient que j’étais gay ? Je ne parle même pas du gang des Marocains, sans doute du genre intolérant, à coup sûr. L’éloignement devint vite une forme de protection.
Personne ne me connaissait, personne ne pouvait deviner. Je n’avais que Gaby, et avec elle, pas besoin de mentir. C’est elle qui me traîna, un vendredi soir, à une soirée entre potes de sa classe, alors que j’aurais préféré réviser mes maths pour effacer la honte du six. Je ne fus pas à l’aise et je partis aussitôt.
Le lendemain, Gaby me fit la leçon. Elle me proposa de faire une autre soirée afin de me faire vraiment parler avec Sami et de le connaître. Elle ne comprenait pas comment c’était possible d’être dans la même classe prépa et de ne pas se parler.
— Sami ? Le Sami ? Celui qui a eu dix ? T’es sérieuse ?
— Ouais, très sérieuse. Et en plus tu devrais kiffer, il est plutôt beau gosse, me dit-elle avec un clin d’œil.
— Mais Gaby, on ne fait clairement pas partie du même monde, lui et moi. Et je…
— J’en ai rien à foutre de tes excuses. C’est hors de question que tu vives comme un asocial. Et je te charrie en te disant qu’il est BG. Pas touche, j’ai des vues sur lui.
Depuis cette discussion, j’avais l’impression de voir le fameux Sami partout. Au resto U, alors que je mangeais avec Caro. Au détour de la cour du lycée, et même une fois, au Pub St James. Tiens, bizarre de voir un Marocain dans ce genre d’établissement. Il devait donner le change, j’imagine, histoire de rester avec ses potes et de faire mine d’être bien intégré.
Puis je le croisai à nouveau, se promenant au parc de la Tête d’Or, alors qu’il faisait son footing. Je devais admettre que Gaby avait quand même bon goût. Il était plutôt bien gaulé dans son t-shirt de running qui lui moulait les pecs. Je n’y avais jamais vraiment pensé, mais il devait y avoir un sacré côté exotique à sortir avec un beau brun dans son genre.
Mais je devais me ressaisir et rester distant. Dans ma tête, je m’étais déjà construit une histoire : un mec comme lui, avec son prénom, sa famille, ses habitudes, devait être plutôt fermé sur les questions de mœurs, du genre à froncer les sourcils si le sujet venait sur la table. Je préférais donc ne pas prendre de risque et l’observer de loin plutôt que de m’exposer.
Les jours qui suivirent, je tombai malade, une espèce de grippe qui me coucha littéralement. J’en fus fort énervé, car le TP d’algorithmie approchait et nous devions travailler en binôme. Je ne pourrais donc pas choisir mon partenaire et serais obligé de subir le choix du prof.
Et puis il y eut ce matin où tout bascula. Sorti de mon état léthargique et enfin requinqué, je me rendis au lycée du Parc, résigné à subir un binôme que je n’avais pas choisi. Je vis Sami arriver en retard en cours, essoufflé, s’excusant auprès du prof et venant s’asseoir à côté de Jean, son binôme.
Il sortit son ordinateur pour prendre des notes. Et là, sur son écran encore ouvert sur un onglet qu’il n’avait pas eu le temps de fermer, Jean découvrit, pour la première fois de sa vie sans doute, du porno gay.
— Putain les gars, Sami est pédé ! fanfaronna Jean.
Mon sang se déroba. Je tournai la tête vers le fond de la classe pour assister à la scène de mes yeux éberlués. Et je vis Sami dans la situation la plus délicate qui soit. Celle où un connard avait décidé de l’outer devant toute la promo. Mais Sami ne se laissa pas faire, bien qu’il s’enfonça dans un argumentaire des plus bancals, qu’aurait-il pu faire d’autre ?
— Ta gueule ! C’est toi le pédé ! Tu dis ça parce que t’es un gros raciste !
— Ah ouais, et cette histoire de séminaristes en train de s’enculer, c’est quoi ?
— J’ai des histoires de cul sur mon PC, ok, et alors ? Tu veux que je te montre combien d’histoires hétéros j’ai lues ? On fait les comptes ? C’est fou de se faire traiter comme ça !
J’eus mal pour lui. Il se débattait maladroitement devant une salle comble qui assistait au spectacle malsain du dépeçage de la vie privée d’un mec qui n’avait rien demandé et qui ne méritait certainement pas ça. Il se leva alors, pris de colère, et demanda à changer de binôme. C’est ainsi que je fus désigné coéquipier d’un mec avec lequel je n’aurais jamais cru avoir un seul point commun. Penaud et vaincu psychologiquement, Sami se leva pour venir me rejoindre à ma table. Je devais sans doute être la dernière personne avec qui il voulait être. Je pris sur moi de lui faire comprendre qu’il n’était pas seul.
— T’inquiète pas, mec, t’es plus avec l’autre blanc-bec. Désormais, ça va bien se passer.
Dans son regard d’abord interloqué, je vis bientôt passer du soulagement quand il comprit que je prenais l’affaire très au sérieux.
Cette histoire, et le fait que nous fûmes désormais en binôme, nous rapprocha vraiment, Sami et moi. Quelques jours après son outing, je l’invitai à l’appart, sentant bien que son moral était au plus bas. C’est la mine déconfite qu’il arriva. Je lui servis une bière. Car oui, à mon grand étonnement, il buvait de l’alcool. Il ne fallait pas sortir de Saint-Cyr pour comprendre son mal-être. Dans sa tête, il ruminait constamment, se repassant en boucle la phrase de Jean : « Sami est pédé. »
— Je ne suis pas pédé, me dit-il, les larmes aux yeux.
Je décidai de le laisser parler sans intervenir, de simplement l’écouter, car il en avait besoin.
— Je kiffe les femmes tu sais. Keny par exemple, et puis même ta pote, Gaby. Je lui ai fait un cunni, tu le savais, ça ?… Ok, j’étais un peu fatigué pour aller plus loin, mais j’avais bu. C’était à cause de ça. Putain, je ne sais pas pourquoi je te parle de tout ça, on se connaît à peine.
Cette confession me toucha plus que je n’aurais cru. Il se cherchait, et combattait toute l’éducation qu’il avait reçue jusqu’à ce jour, avec des arguments peu convaincants. Je me voyais en lui. Deux ans plus tôt, j’étais lui. Certes, je n’avais jamais été outé, mais j’avais combattu les mêmes démons. Les conventions sociales et la pression de l’entourage, enfermés dans la religion. Mon identité, je l’avais acquise dans la souffrance, en m’éloignant de mes proches. Et ce soir-là, je me sentais tellement plus proche de Sami, ce Casablancais dont la culture et les mœurs auraient dû nous séparer.
— Tu sais, Seb, j’ai rallumé mon PC, et j’ai balayé toutes les pages de mon historique. J’ai lu cinq histoires hétéros et sept gay ou bi. J’ai essayé de me convaincre que ce n’était que de la curiosité. Puis j’ai fait ce cauchemar. Je me voyais dans ma classe. Les Marocains me tournaient le dos. Keny me crachait sur les baskets. Jean déboulait dans ma chambre : « Sami, t’es qu’un sale pédé, une tapette. Les maths, c’est pour les bonshommes. Toi, t’en es pas un. IMPOSTEUR ! » Et Keny qui me regardait d’un air mauvais : « Tu m’as déçu, espèce de sous-homme. »
Des larmes coulèrent sur sa joue. J’eus envie de le prendre dans mes bras. Je n’en fis rien. Je me rapprochai juste, posant ma main sur sa cuisse en signe de réconfort, et je continuai à l’écouter.
— Je me suis réveillé. Il était 6h45. Dans ma tête tournait : « Sami est pédé. » Je me suis traîné au lycée, tel un zombie. Même Caro voyait bien que je perdais pied. « Sami, tu fais peur à voir. Qu’est-ce que t’as ? »
Il fondit alors en larmes et se blottit contre mon épaule.
— Je n’arrête pas d’entendre : « SAMI EST PÉDÉ, SAMI EST PÉDÉ. ». Suis-je normal ?
— Bien sûr que t’es normal, mec. Tout comme je le suis.
Sami releva la tête. Il me regarda longuement, comme s’il cherchait sur mon visage la preuve que je ne mentais pas. Ce silence dura, inconfortable, presque trop long pour être anodin. Je sentais son souffle encore irrégulier contre ma joue, les traces de larmes séchées sur ses joues. Je ne savais pas si c’était le bon moment, ni même s’il y avait un bon moment. Mais il y avait quelque chose dans sa façon de ne pas détourner le regard.
— Seb, pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Je sais pas. J’ai juste pas envie que tu doutes de toi comme ça.
Il eut un petit rire gêné, presque un sanglot. Ma main, restée sur sa cuisse depuis tout à l’heure, n’avait pas bougé. Je sentais son corps se tendre légèrement sous mes doigts. Pas de rejet, juste une hésitation partagée. Alors seulement, ses yeux noisette plongèrent dans les miens, et ce fut lui qui franchit la distance, ses lèvres percutant les miennes. Ce fut un long et doux baiser.
— Je suis là pour toi, Sami. Je sais ce que tu traverses.
— Les autres Marocains vont me traiter de sous-homme, tu sais.
— On les emmerde, Sami. T’es un mec, et un vrai.
— Tu crois ?
— Ouais. Puis j’aime pas les meufs. Et ce que je sens sous ma main, c’est bien le signe que t’es un vrai bonhomme.
Il me regarda, complètement gêné. La tristesse avait fait place à la surprise, et mon attaque était tellement grossière qu’il se mit à rire. Cette fois, ce fut lui qui prit l’initiative de m’embrasser.
— J’ai envie de faire quelque chose, Sami, dis-je en lui caressant l’entrejambe gonflée.
— Euh… Seb, on ne devrait pas. Et puis j’ai jamais fait ça encore.
— T’inquiète, laisse-toi aller, je m’occupe de tout.
Je déboutonnai son jean. Il se mit à rougir exagérément. Puis je le baissai pour révéler un boxer dont l’élastique était tendu à l’excès. Sami en sembla surpris lui-même. Je libérai d’un coup sa queue, qui se mit à rebondir contre son ventre légèrement poilu. Ce fut la première fois que je vis une bite circoncise.
— La circoncision, c’est religieux ?
— C’est ce qu’on dit, même si rien ne l’impose dans les textes, dit-il en bégayant.
— Non, parce que dans ce cas-là, j’aime de plus en plus la religion musulmane, dis-je en déployant ma langue le long de sa grande verge avant de gober son gland.
Sami se mit à gémir. Il commença à se détendre en me caressant les cheveux.
— N’empêche, une histoire sur des séminaristes, c’est vachement tordu, mec, même pour moi.
Il redevint rouge et se mit à ramollir. Alors je pris les choses en main en le branlant énergiquement.
— Avec toi, j’ai l’impression que la religion devient fun. Laisse-moi te sucer comme le jeune prêtre de ton histoire.
Je me mis alors activement à le pomper tout en lustrant sa tige de ma main. Il gémissait de plus en plus fort et lâchait complètement prise alors que ma langue produisait une délicieuse succion sur son gland et son frein.
— Seb, je vais jouir, retire-toi !
Hors de question ! Je renforçai ma pipe en le regardant bien droit dans les yeux. Il se mit à convulser et je sentis son nœud décharger dans ma bouche. Je me rassasiai de sa sève marocaine, un doux parfum enivrant.
— Eh bien, Sami, je vois que ça t’a plu, et j’ai réussi à tout avaler en plus, dis-je en me relevant, fier de ma connerie, une légère trace de foutre sur le menton.
Sami se mit à rire. Mais c’était un rire nerveux. Tant qu’il serait avec moi, aucune culpabilité ne pourrait le ronger. Mais je sentais bien que cette culpabilité n’était pas loin, prête à nouveau à le frapper de plein fouet. Nous nous affalâmes dans le canapé et il se blottit contre moi. Je l’enlaçai, comme pour le protéger. Son regard fut chargé de reconnaissance.
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