La pluie tombait drue sur Bruxelles ce mardi de novembre, une de ces pluies froides et obstinées qui transpercent les manteaux les plus épais et font regretter d’être sorti de chez soi. Nina avançait tête baissée, le menton enfoncé dans l’écharpe grise qu’elle avait nouée à la va-vite ce matin. Ses bottines noires claquaient dans les flaques avec un bruit mat et régulier, presque mécanique.
Dans ses bras, elle serrait une pile de livres mal équilibrée : un Baudelaire corné aux coins, Les Fleurs du Mal ouvert à la page de « L’Invitation au voyage », un Rimbaud fatigué par trop de relectures, un recueil de poèmes de Sylvia Plath qu’elle avait pris sur un coup de tête, et un gros volume relié de Virginia Woolf, Mrs Dalloway, qu’elle n’avait encore jamais lu mais qu’elle s’était promis d’attaquer ce soir, histoire de noyer son chagrin dans quelque chose de plus élégant que des séries Netflix et des chips.
Vingt-deux ans. Troisième année de lettres modernes à l’ULB.
Une rupture qui datait de moins de vingt-quatre heures. Et déjà l’impression d’avoir cent ans.
Le message de Théo était arrivé hier soir à 23:47, alors qu’elle scrollait distraitement son téléphone, allongée sur son lit en jogging et chaussettes dépareillées.
— Je crois qu’on va s’arrêter là Nina. On n’est vraiment plus sur la même longueur d’onde. Désolé.
Pas d’appel. Pas d’explication. Juste ces trois phrases sèches, comme un mail de relance d’une facture impayée. Elle avait fixé l’écran pendant dix bonnes minutes sans respirer, puis avait répondu un simple « Ok » avant de jeter son téléphone à l’autre bout du matelas et de fondre en larmes. Pas les sanglots bruyants qu’on voit dans les films, non : des larmes silencieuses, presque honteuses, qui coulaient sans discontinuer pendant qu’elle se répétait en boucle qu’elle était conne d’avoir cru à ses promesses, conne d’avoir cru qu’il changerait, conne d’avoir mis tant d’elle-même dans quelqu’un qui, visiblement, n’en avait rien à foutre.
Ce matin elle s’était forcée à sortir. Pas question de rater les cours, pas question de rester enfermée à ressasser. Elle avait enfilé le premier jean propre qu’elle avait trouvé, un pull noir bien trop grand, son manteau kaki qui sentait encore la lessive de la semaine dernière, et elle était partie à la bibliothèque centrale récupérer les ouvrages qu’elle avait réservés la veille, avant la rupture, quand sa vie avait encore un semblant de cohérence.
Maintenant elle marchait vite. Trop vite peut-être. Le vent lui giflait le visage, la pluie collait ses cheveux châtains contre ses tempes. Elle ne regardait presque plus où elle posait les pieds. Les trottoirs du quartier des étangs noirs étaient glissants, jonchés de feuilles mortes brunâtres qui se transformaient en bouillie sous les semelles. Elle slalomait entre les parapluies des autres étudiants, marmonnant des « pardon » à peine audibles quand elle frôlait quelqu’un.
Et puis le choc.
Elle percuta de plein fouet une silhouette qui arrivait en sens inverse. Un impact sec, presque violent. Les livres s’échappèrent de ses bras dans un chaos de papier et de carton mouillé. Le Baudelaire atterrit ouvert dans une flaque, pages vers le bas. Le Rimbaud glissa sous une voiture garée. Le Woolf rebondit contre le bord du trottoir avant de s’immobiliser, dos cassé.
— Putain de merde ! lâcha Nina entre ses dents.
Elle se baissa immédiatement, paniquée à l’idée que les ouvrages soient foutus. Ses doigts trempés ramassèrent d’abord Plath, puis Baudelaire qu’elle secoua comme un chien mouillé pour en faire tomber l’eau. Elle jura encore, plus fort cette fois, des « bordel » et des « sérieusement » qui s’échappaient malgré elle. Elle sentait les regards des passants, mais s’en fichait. Tout ce qui comptait, c’était de sauver ses livres.
Quand elle se redressa enfin, le souffle court, les joues rougies par le froid et la honte, elle croisa le regard de la personne qu’elle venait de percuter.
Et le monde s’arrêta.
C’était une femme.
Petite, peut-être un mètre soixante, pas plus. Un corps fin mais dessiné, porté avec une aisance naturelle. Un jean noir ajusté, des bottines en cuir brun, un pull col roulé gris anthracite sous un trench beige légèrement ceinturé. Des cheveux châtain clair, légèrement ondulés, humides eux aussi, qui encadraient un visage d’une douceur presque irréelle. Des yeux verts très clairs, pailletés d’or quand la lumière du lampadaire les attrapait. Un nez droit, des lèvres pleines et roses, un sourire discret mais franc qui creusait deux fossettes minuscules sur les joues.
Nina resta figée.
Un ange.
Le mot s’imposa à elle avec une force absurde, presque violente. Pas dans le sens religieux du terme, non. Dans le sens où cette femme semblait sortie d’un rêve qu’elle n’avait jamais fait, d’une version d’elle-même qui aurait su exactement ce qu’elle voulait avant même de le vouloir. Elle était belle. Pas seulement jolie. Belle. D’une beauté qui coupait le souffle, qui rendait tout le reste flou et insignifiant.
Nina ouvrit la bouche pour s’excuser.
— Je… je m’excuse…
Le « je » sortit comme un couinement étranglé. Elle sentit sa gorge se nouer, ses joues s’enflammer. Elle essaya de nouveau.
— Je… désolée… vraiment…
Rien. Les mots restaient coincés. Elle sentait son pouls battre dans ses tempes, dans sa gorge, dans ses poignets. Ses mains tremblaient légèrement autour des livres qu’elle serrait contre sa poitrine comme un bouclier dérisoire.
La femme, l’ange, pencha légèrement la tête sur le côté, amusée. Un petit rire glissa de ses lèvres, léger, cristallin, sans aucune moquerie.
— Pas grave, va. Regarde c’est juste de l’eau.
Sa voix était chaude, un peu rauque sur les fins de phrase, avec une pointe d’accent parisien très léger.
Elle se baissa à son tour, ramassa le Rimbaud qui avait glissé sous une voiture et le tendit à Nina. Leurs doigts se frôlèrent. Un contact minuscule, moins d’une seconde.
Pourtant Nina sentit une décharge électrique remonter le long de son bras, jusqu’à sa nuque.
Elle rougit encore plus fort, si c’était possible. Elle était certaine que son visage devait ressembler à une tomate trop mûre. Elle baissa les yeux, incapable de soutenir son regard plus longtemps.
— Merci… murmura-t-elle, presque inaudible.
La femme rit de nouveau, plus doucement cette fois.
— Tu vas bien ? Tu as l’air… ailleurs.
Nina releva les yeux malgré elle. Mauvaise idée. Les prunelles vertes la fixaient avec une curiosité bienveillante, presque tendre. Elle sentit quelque chose se contracter au creux de son ventre, une chaleur traîtresse qui descendit plus bas, jusqu’à l’entrejambe. Elle serra les cuisses instinctivement.
Non. Non non non.
Ce n’était pas possible.
Elle n’avait jamais réagi comme ça pour une femme.
Jamais.
Devant un mec, oui. Les rares fois où elle avait vraiment flashé sur quelqu’un, Théo le premier soir où il l’avait embrassée dans une fête, ou ce type de deuxième année qui jouait de la guitare à la fac, elle avait senti ce genre de chaleur, cette moiteur soudaine, ce besoin urgent.
Mais là…
Là c’était une femme.
Et pourtant son corps ne mentait pas. Elle sentait sa culotte humide, collante contre sa peau. Elle sentait ses seins lourds sous son pull, ses tétons durcis par le froid… et par autre chose. Elle avait envie, envie de quoi, exactement ? De la toucher ? De l’embrasser ? De disparaître dans ses bras ? Elle ne savait même pas. Tout ce qu’elle savait, c’était que son cerveau avait planté, que ses jambes tremblaient, et que si elle ne disait rien très vite, elle allait passer pour une vraie conne.
— Je… oui… ça va… pardon encore…
La femme haussa un sourcil, toujours souriante.
— T’es mignonne quand tu bégayes.
Nina crut mourir sur place. Mignonne. Le mot résonna dans sa tête comme un coup de tonnerre. Personne ne l’avait jamais appelée mignonne avec ce ton-là. Pas même Théo.
Elle voulut répondre quelque chose de spirituel, d’intelligent, n’importe quoi. Mais rien ne vint. Elle resta là, bouche entrouverte, à fixer cette inconnue comme si elle venait de voir un miracle.
La femme jeta un coup d’œil à sa montre.
— Bon c’est pas tout ça… je dois filer, sinon je vais rater mon bus. Prends soin de tes livres, hein ? Et fais gaffe où tu marches la prochaine fois.
Elle lui adressa un dernier sourire, un vrai, franc, qui illuminait tout son visage, puis tourna les talons et s’éloigna d’un pas léger, sa silhouette fine se fondant rapidement dans la foule des étudiants pressés et des parapluies noirs.
Nina ne bougea pas.
Elle resta plantée au milieu du trottoir, sous la pluie qui redoublait d’intensité, les livres trempés serrés contre elle, le cœur cognant si fort qu’elle l’entendait dans ses oreilles.
Elle ne comprenait rien.
Rien du tout.
Elle qui s’était toujours définie comme cent pour cent hétéro, qui avait même ri, parfois un peu trop fort, aux blagues homophobes de ses potes de fac, qui avait levé les yeux au ciel quand Marie, sa meilleure amie bi, lui parlait de ses histoires avec des filles, venait de se faire littéralement couper le souffle par une femme. Une inconnue. Une femme qu’elle avait vue même pas trois minutes.
Et son corps avait réagi.
Pas juste un peu. Pas juste une petite étincelle curieuse. Non. Une vague. Une putain de vague qui l’avait laissée tremblante, mouillée, le souffle court, les idées en vrac.
Elle baissa les yeux sur ses mains. Elles tremblaient encore.
— Qu’est-ce qui m’arrive… murmura-t-elle pour elle-même.
La pluie continuait de tomber. Les passants la contournaient sans la regarder. Le monde tournait, indifférent.
Mais pour Nina, plus rien n’était pareil.
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