Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Histoire 9 les fièvres de Sophie — Chapitre 5 · Le frôlement des abîmes
Auteur
Histoire 9 les fièvres de Sophie
Chapitre 5 · Le frôlement des abîmes
L'assiette est débarrassée, mais la fièvre, elle, ne retombe pas. Au contraire. Elle s'est insinuée sous chaque millimètre de ma peau, rendant le contact de la soie et du cuir presque insupportable. Le parfum des sauces riches et le murmure feutré de la Brasserie Flo m'étouffent. J'ai besoin d'un instant d'isolement pour reprendre mon souffle et faire le point sur le désordre que je viens d'orchestrer.
Je pose ma serviette sur la nappe, repousse légèrement ma chaise et me lève.
Clac, clac, clac.
À nouveau, le son de mes talons sur le parquet ciré coupe la chique aux conversations alentour. Je sens les têtes se tourner, les regards s'accrocher à la ligne de mes bas et au galbe de mes fesses que ma jupe ultra-courte peine à recouvrir à chaque démarche. Je traverse la salle la tête haute, le regard fixé droit devant moi, feignant une indifférence souveraine. Du coin de l'œil, je perçois le mouvement discret de mon voisin d'en face : ses yeux me suivent jusqu'à ce que je bifurque dans le couloir menant aux salons privés et aux sanitaires.
Le couloir est étroit, tapissé de velours sombre et éclairé par des appliques au cuivre étouffé. Le silence y est plus dense, coupé du brouhaha de la grande salle.
Poussant la lourde porte des toilettes pour dames, je me retrouve seule face au grand miroir doré. La lumière crue au-dessus de la vasque me renvoie mon reflet, et ce que j'y vois me donne un nouveau frisson. Mes joues sont hautement colorées, mes lèvres encore gonflées d'avoir été mordues, et mes yeux brillent d'un éclat sauvage, presque fiévreux. Sous la toile fine de ma chemise blanche, mes tétons pointent avec une arrogance totale. Je me penche sur le marbre, ouvre le robinet d'eau froide et laisse couler un filet sur mes poignets. Le contraste thermique me fait sursauter, déclenchant une nouvelle vague de chair de poule le long de mes cuisses gainées de noir.
Je prends une longue inspiration, réajuste le col de ma chemise et lisse l'ourlet de ma jupe en cuir. Je refuse de céder trop vite. La véritable jouissance réside dans la retenue, dans cette frontière invisible qu'on s'interdit de franchir sous les yeux de tous.
Je repousse la porte pour regagner la salle. C'est alors que le piège se referme.
Dans le renfoncement sombre du couloir étroit, juste à côté des boiseries sculptées, une silhouette attend.
L'homme aux tempes argentées est là. Il a prétexté une absence auprès de son épouse pour me emboîter le pas.
Mon cœur rate un battement. La panique et l'excitation se mélangent dans une secousse électrique d'une violence inouïe. Il est à moins d'un mètre de moi. À cette distance, loin des regards de la salle, l'illusion du jeu à distance s'effondre pour laisser place à une réalité crue, presque physique. Je perçois l'odeur de son eau de toilette boisée, le bruit rapide de sa respiration et la tension extrême qui raidit ses épaules sous sa veste bien coupée.
Le couloir est si étroit qu'il est impossible de passer sans le frôler. Il ne bouge pas. Il reste ancré dans la pénombre, ses yeux sombres rivés aux miens, buvant mon visage, mes lèvres, descendant vers mon décolleté avant de s'attarder sur le cuir de ma jupe. Aucun mot n'est prononcé. La moindre parole briserait le charme et nous ramènerait à la réalité brutale d'un scandale potentiel.
Je ne baisse pas les yeux. Je fais un pas en avant pour poursuivre ma route, scellant l'inévitable.
En passant à sa hauteur, le contact est inévitable. La surface fraîche et lisse de ma jupe en cuir vient frotter contre le tissu lourd de son costume. C'est un frôlement appuyé, lent, presque calculé. Je sens la chaleur qui se dégage de son corps, la proximité étouffante de sa poitrine. Pendant une fraction de seconde, mon épaule effleure la sienne. Ma peau frissonne de la nuque jusqu'au bas du dos, chaque pore de mon épiderme se tendant sous l'effet de cette décharge électrique.
Pendant cet instant suspendu, je devine sans mal le désir dévorant qui l'habite, la frustration de cet homme mûr piégé dans sa vie bourgeoise face à une créature qui vient de faire vaciller ses certitudes en l'espace d'un repas. Ses doigts s'ouvrent légèrement, frôlant la manche de ma chemise sans m'agripper, respectant l'interdit muet que nous avons instauré.
Je ne m'arrête pas. Je poursuis ma marche, laissant derrière moi le sillage de mon parfum et le frottement du cuir, sans me retourner.
Je réapparais dans la grande salle sous les lumières dorées. En rejoignant ma table, je saisis mon perfecto sur le dossier de la chaise. Je prends mon temps pour l'enfiler, glissant mes bras dans les manches en marquant une pause délibérée qui étire le cuir sur mes épaules et fait remonter une dernière fois l'ourlet de ma jupe sous les yeux des convives observateurs.
Le jeune serveur s'approche, le ticket à la main. Je règle l'addition en espèces, déposant un pourboire généreux sur le plateau en argent sans me départir de mon calme.
Quelques secondes plus tard, l'homme aux tempes argentées émerge à son tour du couloir et se rassoit en face de sa compagne. Son visage est décomposé, son regard hagard. Lorsqu'il lève les yeux vers ma table, il me voit déjà debout, mon perfecto ajusté, prête à quitter les lieux.
Je lui adresse un regard lourd, empreint d'une promesse qu'il ne concrétisera jamais, puis je me tourne vers la sortie.
Le rideau tombe sur le théâtre des convenances. Je pousse la lourde porte vitrée de la Brasserie Flo et replonge dans la nuit fraîche de Metz, le corps vibrant, victorieuse et affamée de la suite.
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