Pluie noire
Chapitre unique
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Couverture de Pluie noire, par Zoal
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Pluie noire — Chapitre unique

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Zoal
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Pluie noire

Chapitre unique



La flotte qui s’abat comme un marteau de forge sur le quartier a un goût infect.
Chargée d’hydrocarbures, de foutre, de sang et de tous les restes de la vie qui s’agite dans les niveaux supérieurs. La boire est suicidaire, la laisser s’écouler sur sa peau est déjà un défi. Mais elle donne au béton et au bitume une brillance étrange, épaisse et luisante. Comme une huile de vidange. C’est tellement gras que ça ne fait pas le bruit blanc habituel. Plutôt un martèlement sourd, mat, organique. Ici tout le monde appelle ça la pluie, mais ce n’est qu’un ruissellement.
Je la trouve le cul à l’air, les jambes dans une position impossible. Deux branches cassées, trop blanches, trop mortes, qui sortent d’un caisson à moitié renversé.
Elle gueule, mais entre la pluie, les compresseurs qui vomissent leurs vapeurs acides en sifflant et les néons verdâtres qui claquent et grésillent, je l’entends à peine.
Pourquoi je la déracine de son pot ?
Aucune putain d’idée.
Elle est dans un état !
Son corps nu est une œuvre d’art, une perfection d’équilibre de masses et de lignes tendues, de courbes qui se croisent ou se prolongent en sinuant parfaitement. Même les déchets et autres saloperies qui la couvrent n’entament pas cette impression. Mais le pire, le plus abject, ce sont ces yeux.
Tristes, anormalement humains. Alors que c’est une synthétique, le jus turquoise et épais qui macule son crâne et englue ses cheveux châtains le prouvent. Ses doigts s’y portent avant de redescendre devant son visage artificiel.
— Il est beau ce… bleu-vert ?
— Turquoise. C’est ton sang.
— Non, je ne crois pas, j’ai dû… tomber sur quelqu’un.
Elle retourne au caisson, sur la pointe des pieds, puis se penche, m’offrant une vue pleine et impudique sur son cul. Elle en sort un torse défoncé au bout d’un bras unique et tordu.
— Tu vois ?
Elle jette le morceau de robot là où elle l’a trouvé et se retourne vers moi.
— Merci de m’avoir sorti de là.
— Désolé, de t’avoir pris pour une synthée. T’as pas froid ?
Elle ne répond pas.
***
La porte à l’ancienne de mon appart émet une longue plainte stridente en s’ouvrant. Le mur-écran dégueule des tons criards et muets sur les murs sales. Une atmosphère d’aquarium. Elle entre à ma suite et se plante au milieu de la pièce. Elle tourne sur elle-même, toujours sur les pointes.
Danseuse de boîte à musique, la tête légèrement inclinée, les yeux grands ouverts.
Le temps devient épais, comme la pluie dehors. Les couleurs dansent sur sa peau sale. Elle reste superbe.
— Tu veux boire un truc ?
— J’ai faim.
Elle se laisse tomber d’un coup sur le canapé en mousse psycho-formable. Une demi-minute plus tard, c’est un lit.
Je reste là, bras ballants. Mon imper goutte son bitume dilué sur le sol, pendant que moi je m’englue en elle.
— J’ai faim, répète-t-elle.
— Va prendre une douche, tu vas tout saloper.
— Oups, ouais, pardon… Elle est où ta salle de bains ?
— Euh… C’est juste une Sonicab. Derrière toi. Porte de droite. Le cycle de séchage ne fonctionne plus, il y a des serviettes sur les étagères.
***
Je fais réchauffer un truc. La cuillère tourne dans la casserole comme le petit vélo dans ma tête. Qu’est-ce qu’elle fout là ? Ça n’existe pas une nana comme ça.
— Humm, ça sent bon !
— Tu veux pas te mettre un truc sur le dos ?
— Quoi ? Genre des fringues à toi, pleine de Pluie Noire ?
— Pluie Noire ? Y a que les gens des Niveaux Prime qui disent ça.
— J’sais pas.
Elle incline encore la tête, son regard me brusque. Inadéquation formelle. Corps parfait, poitrine pleine, orgueilleuse, hanches larges sans rien de trop, taille fine. On dirait vraiment une synthée d’holoporn.
Ça va pas.
Ça colle pas.
— Toujours faim ? C’est presque prêt.
— Affamée.
Elle s’assoit, pose son menton sur ses mains et suit mes gestes.
On mange. La pluie tombe plus fort, plus noire.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu fais quoi dans les niveaux inférieurs ?
— Je suis tombée.
— Tu devrais être…
— Morte ? En charpie ?
— Par exemple…
— J’aime bien tes rides. Ton visage. T’as quel âge ?
— Franchement on s’en fout, non ?
— Faudrait que tu prennes une douche.
***
Elle m’attend, assise en tailleur. Le mur écran et les taches de couleurs criardes qu’il distribue la fondent dans le décor de mon appart. Sauf ses yeux ; trop humains. Trop.
Elle tape doucement sa main sur le pieu, juste à côté d’elle.
— Enlève la serviette, elle ne nous servira à rien.
— Tu le feras ?
— On verra.
Je m’allonge. Elle recommence son truc, penchant la tête vers la gauche. Ses yeux couleur de sang de synthé me fixent, détaillent et sondent. Ses mains dénouent la serviette qui ceint ma taille, elle en dépose chaque pan délicatement avant d’y poser ses genoux. Elle n’est plus qu’une silhouette noire dont les contours s’irisent par diffusion sous sa peau. Une patrouille de drones de surveillance inonde la chambre de lignes parallèles d’un blanc éblouissant. Elles balayent ce corps irréel, le découpent en tranches mouvantes. Tout est titane et charbon durant un instant. Contraste maximum et douloureux. Sauf le turquoise qui persiste.
— Tu ne me touches pas ? demanda-t-elle.
— Tu ne m’as pas demandé.
— Les autres… Ils ne demandent jamais.
Elle attrape mes mains, en pose une sur son ventre, porte l’autre à son visage. Elle promène mes doigts sur ses lèvres. Je la détaille à mon tour, tel un aveugle. Inconsciemment, mes doigts cherchent des imperfections, des capitons, un pli, une ride ou une zone plus rugueuse, irrégulière. Mon pouce est comme happé entre ses lèvres, je l’attire jusqu’aux miennes. Mon autre main se perd dans sa fourche. Elle qui semblait si tranquille, si impudique, tressaille. Je glisse mes lèvres à son cou.
— C’est quoi ça ?
— Quoi ?
— Ce que tu m’as fait, c’était quoi ?
— Un baiser, un simple baiser.
— Ah ! J’aime bien, c’est doux. Tu sens comme ça mouille ta main ?
Et elle penche la tête. Encore.
Une autre pluie.
Mes doigts, les siens, nos langues et nos peaux se mêlent. Pas de combat. Pas de cri. Mais nos souffles s’écourtent, se saccadent. La sueur perle au ralenti. Rien, rien ne nous échappe. Sa bouche n’omet rien, ni la mienne, nos sexes explorent chaque possibilité. En profondeur, tout en langueur, avec une attention précise et dédiée.
***
Sa tête est posée sur mon ventre, son regard de lagon planté dans le mien. Le seul truc chez elle qui n’a pas l’air artificiel.
— Tu sens la pluie.
— Comme tout le monde ici.
Le martellement est à nouveau audible. Je préfère ne pas répondre.
— Merci.
— Pourquoi ?
— Tout !
— C’est moi qui te remercie.
— De quoi ?
— D’être tombée.
— Je ne suis pas tombée. J’ai sauté.
— Impossible. Tu viens des Niveaux Prime. Une telle chute sans blessure, c’est… Même pour une synthétique.
— Je ne suis pas une…
— Ne gâche pas tout, s’il te plaît. Ça n’a aucune importance. Ça n’en a plus.
Elle se relève sur un coude et refait son truc, elle penche la tête.
Je ne réponds pas. Elle insiste.
— Je ne suis pas une synthée. Je saigne, je respire et depuis ce soir, je sais ce que c’est de jouir.
Je ne réponds pas. Elle insiste.
— Je suis bien autre chose. Nexus… Ça te parle ?
Non. Ça ne me parle pas. Je ne sais plus depuis longtemps quel genre de jouets inventent les malades mentaux qui s’amusent dans les Niveaux Prime.
***
Elle ne bouge plus. Le turquoise de ses yeux devient gris, puis noir.
Comme la pluie qui tombe encore, tandis que je remets la belle plante dans son pot, avec les restes du robot.
La Pluie Noire la rongera, comme elle ronge tout ce qui s’étend sous les Niveaux Prime.
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Verdu
26 octobre 2026 à 18:56
Belle histoire dans un univers dystopique qui ne demande qu'à être exploré.
Photo de profil de Manekenpiss
Manekenpiss
24 octobre 2026 à 21:30
Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris mais c'est une histoire originale qui mérite du soutien. J'ai liké, obligé. Puis mes yeux turquoises ont viré au gris puis au noir...

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