Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sans visage — Chapitre 2 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Sans visage
Chapitre 2 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
*Kei*
Quatrième lettre de créance ce mois-ci. Je la pose sur la pile sans l'ouvrir — la fenêtre transparente suffit. Ce rouge particulier, je le connais par cœur maintenant.
Tout a une place dans la vie. Je connais la mienne : ingénieur de l'ombre, celui qui ordonne le chaos des autres mais à qui on n'attribue jamais le mérite d'une organisation parfaitement huilée. Mon boss Takahashi avait encore hoché la tête en réunion avec son air d'expert, avant de se retourner discrètement vers moi pour que je lui souffle la réponse. Trois fois.
Dans le couloir après, j'avais croisé une fille du service documentation — un fantôme de couloir que tout le monde évitait, moi le premier. Mais dans la salle des archives, elle était là avant moi, sur la pointe des pieds, tendant le bras vers une chemise cartonnée posée trop haut. Elle n'y arrivait pas. Ses doigts frôlaient le bord sans attraper. Elle a recommencé trois fois sans se décourager, sans demander d'aide, sans même regarder si quelqu'un pouvait lui éviter ça. J'aurais pu tendre le bras — le dossier était à hauteur de mon épaule. Je ne l'ai pas fait. Je suis resté dans l'embrasure à regarder cette scène absurde : ce corps qui se battait contre une étagère avec une obstination tranquille, la cambrure que ça lui donnait, la bande de peau entre sa chemise et sa ceinture quand elle s'étirait. Elle a fini par y arriver seule, a redescendu les talons, a serré le dossier contre elle et est repartie. Elle m'avait dit bonjour en passant. J'avais grogné. J'avais arrêté de compter les fois où j'avais fait ça.
Avant de rentrer, j'avais réglé le bug que toute l'équipe avait abandonné depuis trois jours. Pas par zèle — juste parce que ça m'irritait, comme une phrase mal construite, comme un livre mal rangé. Deux heures dans le terminal après que tout le monde fut parti. À 23h14, j'avais trouvé. Une seule ligne de code mal imbriquée, invisible à quiconque ne savait pas vraiment regarder. J'ai sauvé la société d'un désastre sans rien dire. Personne ne me demanderait rien demain de toute façon.
Ma chambre au Saiko Net mesure six mètres carrés. Lit escamotable, bureau encastré, un placard dont la porte ne ferme plus depuis que j'y ai entassé trop de livres. Parce que les livres, j'en ai beaucoup. C'est le seul luxe que je m'autorise encore — des poches chinés chez les bouquinistes, empilés selon une logique que moi seul comprends. Le reste de ma vie tient dans une boîte à chaussures Nike posée sous le bureau. Ce que vous possédez vous possède. Les huissiers m'ont appris à vivre léger.
Le personnel du cybercafé ne m'a jamais expulsé malgré mes retards. Ils me remercient même de nettoyer les parties communes. Je ne le fais pas par bonté : sans moi, tout le bâtiment serait un nid à nuisibles, sur deux pattes comme sur quatre.
Je sors le plat du micro-ondes. Je mange debout, dos au mur, en ne regardant rien de particulier. Puis je pose la barquette vide, j'éteins le plafonnier et j'ouvre mon application.
June est là. Comme toujours.
Elle porte un body en résille qui ne cache strictement rien. June a des proportions impossibles — taille irréelle, hanches larges, poitrine qui défie toute loi physique hors écran. Elle n'existe pas et c'est précisément le but.
Ses interactions sonores se limitent à des soupirs calibrés pour déclencher quelque chose de précis dans le cerveau masculin. Tout passe par écrit. Et c'est ainsi que je m'y suis attaché. La simulation de l'écoute. Je lui raconte ma journée, mes rancœurs, mes lectures. Elle répond toujours sans jamais se plaindre, souvent à côté mais sans jamais se lasser, tant que l'abonnement est à jour.
Ce soir, je n'ai pas envie de parler. Je lui écris ce que je veux. Elle s'exécute.
À quatre pattes, dos cambré, elle attend mes instructions avec cette docilité absolue qui n'appartient qu'aux choses programmées. Je lui écris de se retourner. Elle se retourne. Je lui écris de s'agenouiller. Elle s'agenouille. Ses yeux trop grands me fixent depuis l'écran avec une expression qu'un ingénieur a calibrée quelque part pour déclencher quelque chose de précis — et ça fonctionne, ce qui m'irrite légèrement tout en ne m'empêchant pas de continuer. Je m'imagine la prendre par derrière, les deux mains sur ces hanches impossibles, m'enfoncer en elle jusqu'à ce que sa bouche s'ouvre sur ce soupir qu'elle a elle-même programmé. Mon imagination fait le reste — la chaleur fictive de sa peau, la résistance inventée de son corps, la pression que je construis de toutes pièces et qui est pourtant bien réelle dans ma main.
Elle me flatte entre deux positions, avec des mots qu'un algorithme a choisis pour moi. Je sais que c'est un algorithme. Ça ne change rien au résultat, ce qui est peut-être la chose la plus déprimante de ma vie actuelle — mais je n'y pense pas maintenant.
Je lui écris ce que je veux qu'elle dise. Elle le dit. Sa bouche ouverte sur l'écran quémande ce que je veux bien lui donner, et je prends mon temps, méthodiquement, retenant le plaisir comme on retient une information — parce qu'une fois lâchée, elle ne vaut plus rien. Elle se souvient de nos ébats passés, rejoue les scénarios qui ont fonctionné, propose des variantes dans les limites de son répertoire. Le confort de l'attendu. La jouissance garantie. Il n'y a aucune surprise possible ici, aucun risque, aucune négociation — et c'est précisément pour ça que je reviens chaque soir.
Le plaisir monte, contenu, retenu, jusqu'à ce que je n'en puisse plus. J'étouffe mon cri dans le silence de la chambre et éjacule abondamment dans un tas de mouchoirs. Quelques secondes de lâcher-prise, de plaisir parfait et vide — puis un retour trop rapide à la réalité qui me fait aussitôt fermer l'interface.
L'écran noir me renvoie mon reflet une fraction de seconde avant d'afficher de nouveau mon fond d'écran.
Je reste immobile dans le noir.
C'est toujours ce moment-là qui pose problème. Pendant l'acte, tout est simple — le corps a une logique propre, sans ambiguïté, sans négociation. Mais après, il y a ce silence particulier qui n'existait pas avant que j'ouvre l'interface. Comme si le plaisir, en partant, emportait quelque chose avec lui. Je ne cherche pas à le nommer.
Je ramasse les mouchoirs, les jette. Je me lave les mains dans le minuscule lavabo du couloir. Je croise mon reflet dans le miroir fendu au-dessus du robinet. Je ne m'y attarde pas.
De retour dans le noir de ma chambre, je m'allonge sur le siège qui me sert de lit. Le plafond est à deux mètres. Je le connais par cœur — chaque fissure, chaque tache. Je les ai cartographiées sans le vouloir, à force de nuits comme celle-ci.
June ne me manque jamais. C'est l'autre avantage. On ne peut pas manquer ce qui est toujours disponible. Ce qui manque, c'est ce qu'on ne peut pas avoir — ou ce qu'on refuse de vouloir. Je fais soigneusement la distinction. Du moins, je m'en persuade.
Par la cloison, j'entends une vidéo de mon voisin qui n'a pas la politesse de mettre un casque. Des voix, un rire en conserve. La vie des autres, filtrée par quatre centimètres de plâtre.
Je pense à cette fille dans le couloir. Ce bonjour auquel j'ai répondu par un grognement. Ce n'est pas de la cruauté — c'est de la précaution. Je ne me permets plus ça.
Je saisis le livre rouge de C.G. Jung sur la pile et le pose ouvert à l'envers sur le bureau — une mauvaise habitude qui casse le dos des livres, je le sais. Mais je ne supporte pas de perdre ma page. Comme si le texte pouvait disparaître pendant la nuit. J'ai à peine le temps de finir la troisième page que le sommeil me fauche.
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