Fantasme
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil d'Isabelle — Chapitre 11 · Les accords de l'ombre
Auteur
L'éveil d'Isabelle
Chapitre 11 · Les accords de l'ombre
J'avais pris le téléphone en fin d'après-midi, impatiente d'annoncer la nouvelle à Isabelle. Avec Sophie, il n'avait pas même été question de négociation. C'est une grande amie, une complice de longue date qui m'avait fait confiance dès son premier passage dans mon studio, et la simple perspective d'un diptyque vivant, d'une confrontation directe sous les regards, l'avait immédiatement embrasée. La convaincre avait été d'une facilité déconcertante.
Ce soir-là, la veille de l'événement, les trois réunies dans mon grand atelier de Metz, nous avions besoin de poser les bases de la mise en scène.
J'avais méticuleusement repensé l'espace pour que la salle communale devienne, le temps d'une soirée, un théâtre visuel impitoyable. J'ai détaillé mon plan sur la grande table en bois, au milieu des tasses de thé et des carnets de croquis : d'un côté, un espace intime, un salon boudoir feutré tendu de velours sombre, rehaussé d'une banquette basse et d'un jeu de paravents ajourés qui laissaient deviner les silhouettes sans tout révéler ; de l'autre, une vaste zone dégagée, neutre, réservée aux cercles de l'association et aux photographes équipés de leurs trépieds et de leurs longues focales. Les spectateurs et les objectifs formeraient un arc de cercle tout autour, postés dans la pénombre, attendant que les deux modèles viennent s'offrir à la lumière crue des projecteurs pour enchaîner les poses — tantôt seules, tantôt en vis-à-vis, jouant de leur différence d'âge et de posture.
Isabelle écoutait, impassible, une tasse de vin rouge entre les doigts. Sous la rigueur de son tailleur strict, je devinais la tension de sa guêpière en dentelle, cette armure invisible qu'elle s'était choisie.
À côté d'elle, assise sur le rebord de la table, Sophie hochait la tête. Vingt-neuf ans, une silhouette gracile soulignée par une chemise claire et une jupe crayon grise, elle incarnait à la perfection cette dualité qui me fascinait. Sa chevelure châtain, rassemblée en une longue queue de cheval, oscillait souplement à chacun de ses mouvements. Dès qu'elle croisait le regard d'Isabelle, une intense rougeur s'emparait de ses joues, trahissant cette pudeur enfantine qui la caractérisait dans le monde profane. Mais je savais ce qui bouillonnait sous cette apparence sage : ce goût secret et irrépressible pour l'exhibition, ce frisson délicieux à l'idée d'exposer sa peau et ses lignes devant un public avide de capter le moindre de ses soupirs.
— Demain, vous ne serez plus simplement deux femmes qui exposent des tirages, ai-je murmuré en promenant mon regard de l'une à l'autre, enveloppée dans mon sillage d'iris et de cuir. Vous serez le centre de tous les regards. Le dispositif est prêt.
Sophie a baissé les yeux en rougissant de plus belle, sa queue de cheval balayant sa nuque avec une grâce troublante, avant d'adresser à Isabelle un sourire timide et fasciné. Isabelle, d'un calme souverain, a simplement incliné la tête, acceptant tacitement de s'avancer dans l'arène. Le piège était en place, et l'attente n'en était que plus exquise.
— Viens, Sophie, l'ai-je appelée en désignant l'espace boudoir improvisé au fond de l'atelier. J'aimerais tester les flux lumineux avant que l'on ne touche aux réglages définitifs pour demain. Mets-toi en place sur la banquette.
Sophie s'est levée avec une souplesse féline, lissant machinalement le tissu de sa jupe crayon. Ses joues se sont colorées d'un rose discret, trahissant une délicieuse, mais feinte, timidité.
— Dis-moi si c'est bien comme ça, Valérie, a-t-elle murmuré d'une voix un brin voilée.
Elle s'est assise sur le bord de la banquette de velours sombre, les mains sagement posées sur ses genoux, adoptant une pose d'une rectitude presque sage, un port de reine figé par la retenue. C'était sa manière de jouer avec le feu, d'offrir l'illusion d'une candeur absolue tout en sachant pertinemment que chaque ligne de son corps, soulignée par la chemise claire, dessinait une provocation visuelle.
Je me suis emparée de mon boîtier, calant mes réglages tandis que les projecteurs latéraux projetaient une lumière ambrée, un clair-obscur dramatique qui venait sculpter les volumes de la pièce.
— Ne bouge pas, c'est parfait, ai-je glissé en ajustant mon diaphragme. Garde ce profil... Voilà, ne regarde pas l'objectif, fixe un point imaginaire dans le vide.
Le déclencheur a résonné dans le silence de l'atelier, un claquement sec et rythmé. Clic. Clic.
À côté, assise dans un fauteuil en cuir, Isabelle observait la scène en silence. Elle tenait son verre de vin rouge d'une main ferme, mais ses yeux noirs suivaient le moindre mouvement de Sophie, mesurant avec une fascination mêlée d'effroi la désinvolture avec laquelle la jeune femme se livrait à l'exercice.
— C'est... remarquable de naturel, a lâché Isabelle d'une voix posée, rompant le silence feutré de la pièce. On croirait presque que tu es seule au monde, Sophie.
Sophie a tourné la tête vers elle, esquissant un sourire à la fois timide et complice, tandis que sa queue de cheval basculait sur son épaule.
— Oh, tu sais... avec Valérie derrière l'objectif, on oublie vite tout le reste, a répondu Sophie avec une familiarité instantanée, tutoyant la libraire avec une aisance désarmante. Tu verras, Isabelle... Demain, une fois qu'on aura franchi le pas, la peur disparaît complètement. Enfin... si tu décides de jouer le jeu jusqu'au bout avec nous, bien sûr.
Le tutoiement avait fusé, fluide, naturel, s'imposant comme une évidence dans ce huis clos où les barrières sociales s'effondraient les unes après les autres. Isabelle a tressailli imperceptiblement. La mention du « jeu jusqu'au bout » résonnait comme une injonction voilée, un défi lancé à son âge, à sa retenue, à son statut de femme mûre habituée à tout régenter.
J'ai abaissé mon appareil un instant, un sourire énigmatique aux lèvres, savourant la tension palpable qui venait de s'installer entre elles.
— Sophie a raison, Isabelle, ai-je repris en m'approchant lentement, mon sillage d'iris et de cuir précédant chacun de mes pas. Le boudoir n'attend pas les hésitations. Et puisque nous allons passer toute la journée de demain ensemble, à nous préparer, à ajuster les lumières et à partager les mêmes loges... il est grand temps de faire tomber les formalités entre nous, tu ne crois pas ?
Isabelle a levé les yeux vers moi, ses prunelles sombres cherchant une échappatoire qu'elle savait pertinemment inexistante. Sous sa soie stricte, la dentelle de sa guêpière pressait sa peau comme un corset d'avertissement. Elle a bu une gorgée de vin, cherchant la contenance qui lui filait entre les doigts.
— Tu as sans doute raison... Valérie, a-t-elle fini par murmurer, la voix légèrement troublée par l'exercice du prénom. C'est... plus cohérent pour demain.
— Parfait, a enchaîné Sophie avec un enthousiasme pétillant en quittant la banquette pour nous rejoindre, les joues encore fardées d'un rose flatteur. Alors c'est entendu ? Tu nous montreras tes talons aiguilles demain, Isabelle ? J'ai repéré une paire magnifique dans tes cartons l'autre jour...
— Chaque chose en son temps, Sophie, a rétorqué Isabelle avec un sourire sec, retrouvant une parcelle de sa superbe, bien que ses joues à elle aussi commençaient à s'échauffer sous l'effet conjugué du vin et du regard perçant de la jeune femme.
Pendant que nous discutions, j'avais relancé une playlist discrète sur les enceintes de l'atelier — des notes de piano feutrées, des accords de jazz mélancoliques signés Erik Satie, dont la lenteur envoûtante semblait suspendre le temps. La musique flottait dans l'air, enveloppant l'espace d'une sensualité vaporeuse.
J'ai posé mon boîtier sur la table et me suis approchée d'Isabelle, effleurant son épaule du bout des doigts.
— Regarde-la, lui ai-je soufflé à l'oreille, de cette voix basse et enveloppante qui ne laissait jamais personne indifférent. Demain, dans la grande salle communale, sous les objectifs braqués de l'association, ce sera toi sous les projecteurs. Sophie ne fera que t'ouvrir la voie. Es-tu prête à endosser ce rôle, Isabelle ? Ou la peur de tomber le masque est-elle encore trop forte ?
Isabelle n'a pas répondu immédiatement. Elle a fixé un instant les touches du piano qui résonnaient dans la pièce, puis a croisé le regard, à la fois candide et brûlant, de Sophie. Un frisson imperceptible a parcouru sa silhouette. Le piège se refermait, tissant autour d'elle une toile invisible, irrésistible, où chaque note de musique et chaque lueur ambrée la rapprochaient un peu plus de sa propre chute.
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