Fantasme
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil d'Isabelle — Chapitre 9
Auteur
L'éveil d'Isabelle
Chapitre 9
La sonnette de l'atelier de Metz a résonné dans la cage d'escalier comme un signal d'alarme. Il était un peu plus de dix-neuf heures lorsque j'ai poussé la porte, mon imperméable encore alourdi par la bruine de Thionville. Le trajet sur l'autoroute avait été un long tunnel de rumination, une suite de tiraillements entre la peur d'exposer ce que j'avais de plus intime et l'urgence absolue de solder ce compte ouvert avec moi-même.
Valérie m'attendait près de la grande table de travail. Aucun chevalet n'était dressé ce soir-là, aucun projecteur ne balafrait l'espace. Seules deux lampes de lecture à l'abat-jour vert, semblables à des lampes de notaire ou de salle des marchés, répandaient un halo d'or pur sur le bois sombre.
Elle n'a pas esquissé de grand geste pour m'accueillir. Elle s'est contentée de venir à ma rencontre pour m'aider à ôter mon manteau. Ses doigts ont glissé sur mes épaules avec une lenteur appuyée, un contact imperceptible mais présent qui a laissé sur ma peau une onde de chaleur inattendue. Elle m'a tendu une tasse de thé fumant, ses yeux sombres, cernés par la même fatigue studieuse que les miens, accrochant le mien avec une intensité troublante.
— Vous avez fait la route d'une traite, a-t-elle constaté à voix basse, s'attardant un instant à quelques centimètres de moi.
— Je ne tenais plus en place, Valérie. Il faut que l'on règle ça ce soir. Une bonne fois pour toutes.
Elle a esquissé un sourire énigmatique, cette réserve d'avocate qui laissait poindre une ferveur contenue. Sans un mot de plus, elle s'est penchée vers un carton à dessin grand format posé à plat sur le meuble. Elle en a retiré une série de planches rigides, protégées par des feuillets de papier cristal, et les a posées délicatement sous la lumière directe.
Le papier baryté n'a rien à voir avec la froideur luminescente d'un écran d'ordinateur. Sa surface riche, subtilement texturée, absorbe et restitue les noirs avec une profondeur abyssale. J'ai retenu mon souffle en m'approchant, sentant le parfum d'iris et de cuir de Valérie s'immiscer dans mon espace.
Sous mes yeux, au format cinquante par soixante, mes propres traits m'ont fixée avec une autorité glaçante.
Il n'y avait plus de distance, plus de médiation numérique. Sur le premier tirage, la chemise en soie noire, ouverte sur le creux de la clavicule, m'attribuait la prestance d'une figure historique. Sur le second, le drapé du lin brut me donnait la statuaire intemporelle d'une déesse de marbre. Et enfin, sur les derniers clichés — ceux de la guêpière, des bas couture et de la pointe effilée des escarpins vernis —, le choc a été d'une violence physique.
La dentelle noire ne suggérait rien ; elle armait la silhouette. Les ombres portées sculptaient la cambrure de mes reins avec une précision anatomique et troublante.
Valérie s'est approchée par-derrière, son bras effleurant le mien pour désigner du bout du doigt la texture d'un pli sur l'épreuve. Cette proximité physique, ce souffle tiède contre ma tempe ont ravivé en un éclair le vertige de mes insomnies. Ma propre main a frôlé le bord de la feuille, prise d'un frisson érotique et mental où se mêlaient la fascination pour mon image et la présence magnétique de cette femme qui avait su l'extraire de moi.
— C'est... vertigineux, ai-je murmuré, la gorge sèche, incapable de m'écarter d'elle.
— Ce n'est pas de la coquetterie, Isabelle, a murmuré Valérie à mon oreille, sa voix basse venant envelopper mes sens d'une gravité presque intime. C'est de la géométrie pure. Et vous y êtes magnétique.
Elle a fait glisser une feuille de papier supplémentaire sur le côté de la table, rompant le charme sans pour autant dissiper l'électricité suspendue entre nous. C'était un document dactylographié aux marges strictes.
— Avant que vous ne preniez votre décision définitive, lisez ceci. C'est le protocole juridique du collectif pour l'exposition du mois prochain.
J'ai baissé les yeux vers les lignes serrées. J'ai parcouru les paragraphes techniques relatifs au transport des œuvres, aux assurances, au vernissage. Et soudain, mon regard s'est bloqué sur une clause spécifique, encadrée d'un astérisque discret :
« Article 4 · Confidentialité et droit de regard permanent. Les tirages présentés dans le cadre de la série "Architectures intimes" bénéficient d'une dérogation stricte. Nonobstant l'exposition publique, le modèle conserve un droit de veto absolu et permanent sur l'identification nominative. Aucune reproduction dans les catalogues ne pourra être effectuée sans un accord écrit préalable. Les planches originales resteront la propriété exclusive du modèle à l'issue de l'événement. »
J'ai levé les yeux vers elle. Valérie s'était adossée à la table, me fixant avec ce regard d'une lucidité brûlante qui semblait lire à travers chaque pli de mon être.
— Vous avez rédigé ça vous-même ? ai-je demandé.
— Je sais exactement comment protéger ce qui m'est cher, m'a-t-elle répondu, son regard glissant doucement de mes yeux à mes lèvres avant d'y revenir. Si nous exposons ces images dans un mois, ce ne sera pas en tant qu'Isabelle Schneider, libraire à Thionville, offerte en pâture à la curiosité. Ce sera sous une forme anonyme. Vos secrets restent blindés, Isabelle. Le sanctuaire que nous avons créé ici demeure inviolable.
J'ai relu la clause. Le dernier verrou de ma résistance venait de sauter, dissous par la rigueur et l'attention troublante de cette protection sur-mesure. La peur d'être jugée s'effaçait devant la certitude d'être comprise et magnifiée par elle.
— Et si je change d'avis au dernier moment, le jour du vernissage ? ai-je demandé d'une voix rauque.
Valérie a posé sa main sur la mienne, un geste d'une lenteur délibérée, la chaleur de sa paume venant sceller son engagement.
— Alors je décrocherai les cadres moi-même, avant l'arrivée du premier visiteur. La règle, c'est que vous commandez. Toujours.
Un silence lourd, saturé de respect et d'une attirance intellectuelle et charnelle diffuse, s'est installé. J'ai pris le stylo à plume qu'elle me tendait, nos doigts se frôlant une seconde de plus que nécessaire.
J'ai ouvert le dossier et j'ai tracé mon nom d'une écriture ferme, ample, définitive. L'encre noire a mordu le papier avec la même netteté que le flash sur la dentelle.
Valérie a récupéré le feuillet, ses yeux brillant d'une satisfaction retenue mais ardente.
— Le dossier est bouclé, a-t-elle prononcé à voix basse, s'attardant tout près de moi. Préparez-vous à voir le monde autrement, Isabelle.
Je n'ai rien répondu. J'ai simplement tourné le regard vers les tirages barytés, le cœur battant à tout rompre, troublée par l'ombre de ce qui venait de s'éveiller dans la pénombre du studio.
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