Fantasme
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil d'Isabelle — Chapitre 10 · Le choix
Auteur
L'éveil d'Isabelle
Chapitre 10 · Le choix
La panique m'avait saisie à la gorge le surlendemain de la signature du contrat, un de ces matins de brume où la réalité de Thionville s'étire dans une monotonie ouatée. J'avais failli faire machine arrière.
J'avais composé le numéro de Valérie avec l'idée un peu naïve de tout suspendre, de révoquer l'article quatre, de ranger mes tirages au fond d'un tiroir et de reprendre sagement ma vie de libraire. À cinquante-six ans, m'exhiber — même sous un matricule anonyme, même enveloppée dans l'ombre portée d'un clair-obscur — au milieu d'un cénacle d'art contemporain m'avait soudain traversée d'un frisson d'absurdité.
Au bout du fil, Valérie n'avait opposé ni force ni résistance juridique. Elle avait simplement ri doucement, une note basse et musicale, avant de couper court à mes hésitations d'une voix pleine d'une assurance irrésistible :
— Ne paniquez pas, Isabelle. J'ai une idée lumineuse.
— Une idée pour me sauver de mon propre ridicule ? ai-je répliqué en souriant malgré moi.
— Pour pimenter le jeu. Écoutez-moi... et si nous proposions à Sophie de participer aussi ?
— Sophie ? ai-je soufflé, surprise.
— Oui. Elle a vingt-neuf ans. Elle a posé dans cet atelier l'année dernière, dans des circonstances... disons, assez particulières, dont nous gardons un souvenir amusé. L'intégrer à l'accrochage aux côtés de vos planches formerait un diptyque délicieusement impertinent.
— Une idée pour me sauver de mon propre ridicule ? ai-je répliqué en souriant malgré moi.
— Pour pimenter le jeu. Écoutez-moi... et si nous proposions à Sophie de participer aussi ?
— Sophie ? ai-je soufflé, surprise.
— Oui. Elle a vingt-neuf ans. Elle a posé dans cet atelier l'année dernière, dans des circonstances... disons, assez particulières, dont nous gardons un souvenir amusé. L'intégrer à l'accrochage aux côtés de vos planches formerait un diptyque délicieusement impertinent.
Un soulagement inattendu s'est aussitôt diffusé sous mes côtes. Savoir que je n'étais pas la seule à être passée de l'autre côté de l'objectif, que d'autres femmes avaient traversé cette même mise à nu avant moi dans la pénombre du studio, apaisait d'un coup mon sentiment de vulnérabilité. Je n'étais plus une figure isolée jetée en pâture aux regards ; nous devenions les deux pièces d'un même ensemble.
Certes, il y avait ce chiffre : vingt-neuf ans. L'âge où l'on traverse les apparences avec une insouciance légère, sans trop se retourner sur son propre reflet. À côté d'elle, mes cinquante-six ans, mes bagages d'expérience et la maturité de mes traits allaient former un contraste saisissant. Mais la présence de ses tirages me mettait à l'abri, diluant mon appréhension dans une sororité invisible.
— Et vous pensez qu'elle accepterait de se prêter au jeu ? ai-je demandé, la voix détendue.
— Je lui en ai glissé un mot, a poursuivi Valérie avec une pointe d'espièglerie, laissant planer le mystère sur les contours exacts de leur relation passée. Quant à savoir si elle sera là le soir du vernissage... c'est encore un petit secret. Elle n'a rien confirmé. Mais l'idée d'un tel vis-à-vis sur les murs de la galerie l'a tout de suite amusée.
— Je lui en ai glissé un mot, a poursuivi Valérie avec une pointe d'espièglerie, laissant planer le mystère sur les contours exacts de leur relation passée. Quant à savoir si elle sera là le soir du vernissage... c'est encore un petit secret. Elle n'a rien confirmé. Mais l'idée d'un tel vis-à-vis sur les murs de la galerie l'a tout de suite amusée.
Le charme avait opéré. L'exposition n'était plus un saut dans le vide en solitaire ; elle devenait une conversation esthétique, un clin d'œil complice entre deux générations.
Deux semaines se sont écoulées dans une attente fébrile mais paisible. Jusque-là, j'avais fermement éludé l'idée d'assister en personne au vernissage, préférant l'anonymat protecteur des cadres accrochés au mur. Mais la perspective de ce face-à-face photographique avec Sophie avait tout basculé dans mon esprit.
Puis, le jeudi suivant, Valérie m'a fait signe pour caler les derniers détails logistiques : valider le cadrage sous passe-partout des Marie-Louise et vérifier une ultime fois l'ordonnancement de la sélection avant l'envoi chez l'encadreur. C'était le prétexte officiel de notre rencontre.
C'est ainsi que je me retrouvais, ce jeudi soir, à sourire à mon reflet dans la glace de ma salle de bains avant de prendre la route de Metz. J'avais choisi de porter un tailleur-pantalon noir, impeccable et fluide, mais j'avais glissé sous ma chemise en soie une fine lingerie de dentelle, un secret rien qu'à moi qui effleurait ma peau à chaque mouvement et me rappelait l'élégance de la guêpière.
Lorsque j'ai poussé la porte de l'atelier, les grands cartons à dessin étaient étalés sur la table, prêts pour la mise sous verre. Valérie m'attendait près d'un guéridon où respiraient deux verres de vin rouge. Elle ne m'a pas fait de grand discours. Une fois les épreuves vérifiées d'un geste précis, elle s'est contentée de s'approcher, ses doigts frôlant mes épaules avec une légèreté amicale, déposant un souffle complice tout près de mon oreille.
— Sophie hésite encore pour sa venue, a murmuré Valérie, ses yeux sombres riant doucement dans les miens. Ses planches sont calées avec les vôtres pour le tirage final, mais pour elle en personne, le suspense demeure.
J'ai pris une gorgée de vin, sentant la chaleur du liquide m'envahir, avant de la fixer avec une audace nouvelle.
— Si vous le voulez bien, Valérie... glissez-lui un mot de ma part, ai-je murmuré, le cœur soudain plus rapide. Dites-le-lui doucement. Jusqu'à présent, j'étais décidée à ne voir que mes photos accrochées, sans me montrer le soir du vernissage. Mais si elle accepte d'être présente... alors mes conditions changent. Si elle vient en chair et en os, je serai là moi aussi. Je veux l'observer, voir son regard croiser ce diptyque sans qu'elle sache que c'est moi qui lui tiens tête en face.
Valérie a esquissé un sourire tendre, séduite par ce revirement audacieux, et a porté son verre au mien en guise d'approbation silencieuse.
Le retour vers Thionville tard dans la nuit s'est fait dans un apaisement total. La route était calme, les phares balayaient le bitume mouillé. J'étais arrivée chez moi, mon manteau à peine posé sur le dossier d'une chaise, quand mon téléphone a vibré sur la console de l'entrée.
Un message court de Valérie venait d'éclairer l'écran :
« Message transmis avec toute la douceur requise, chère Isabelle. Sophie vient de me confirmer sa présence pour le vernissage. Vous voilà donc engagée à venir également. Le jeu est ouvert. »
Un frisson vif est remonté le long de ma colonne vertébrale. Je me suis surprise à sourire à mon reflet dans la vitre sombre du salon. L'incertitude s'était envolée, laissant place à une attente stimulante et parfaitement maîtrisée.
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