Fantasme
Bi
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil d'Isabelle — Chapitre 2 · Le studio du silence
Auteur
L'éveil d'Isabelle
Chapitre 2 · Le studio du silence
Le lendemain, la journée s'étire dans la librairie avec une lenteur inhabituelle. Je m'efforce de reprendre le cours de mes habitudes, de retrouver mes automatismes, mais le monde autour de moi semble plat, figé, comme détaché de la réalité. Je range consciencieusement les nouveautés littéraires arrivées du matin, je conseille une cliente attentive sur un essai historique avec la même voix douce, posée et mesurée qui me caractérise depuis toujours, mais mon esprit est ailleurs. Il est tout entier captif de ce petit rectangle de papier photographié la veille dans le couloir du pressing.
Dans la poche intérieure de ma veste en tweed, mon téléphone pèse lourd, presque brûlant. L'image de l'annonce y est bien sagement enregistrée dans la galerie, attendant que je décide enfin de son sort, oscillant sans cesse entre la promesse d'un vertige et une menace silencieuse pour mon équilibre établi.
À plusieurs reprises au cours de la matinée, sous prétexte d'aller chercher des stocks de sacs en papier ou de vérifier les factures, je me retire dans l'arrière-boutique, m'isole derrière le comptoir en bois ou m'arrête un long moment entre deux rayonnages de poésie. Je sors l'appareil, j'ouvre la photo, je fixe l'écran. Je tape quelques mots hésitants sur le clavier virtuel — un simple message maladroit pour exprimer mon intérêt —, puis, soudainement prise d'un vertige glacial, j'efface tout, lettre après lettre. « C'est absolument absurde, me répète-je en verrouillant l'écran d'un geste brusque et sec. À cinquante-six ans, qu'est-ce que je cherche à prouver ? J'ai une vie construite, un commerce qui tourne, un foyer bien rangé, des habitudes qui me protègent. » Je repose le téléphone sur le bois sombre du comptoir, je retourne à mes tâches habituelles, fermement décidée à chasser cette parenthèse incongrue de mon esprit.
Mais ce répit factice est de courte durée. En début d'après-midi, un habitué de longue date, un professeur à la retraite aux manières surannées et au veston élimé, s'accoude au comptoir et me salue avec un sourire bienveillant, presque paternel :
— Vous avez toujours l'air si sereine, Isabelle. C'est un véritable régal de venir ici, on a l'impression que rien ne peut jamais vous atteindre. Vous incarnez la sagesse, le calme et l'équilibre absolu.
Ce compliment, que j'ai dû entendre mille fois au fil des ans, résonne cette fois à mes oreilles comme un couperet. Une irritation sourde, presque suffocante, s'empare soudain de moi. Derrière ce masque de « sérénité » qu'on me colle à la peau et que je porte sans broncher, je me sens tout à coup prisonnière d'une statue de cire, figée pour l'éternité dans le rôle bien sous tous rapports de l'épouse modèle, de la commerçante irréprochable et prévisible. Je souris, je réponds par une amabilité convenue, je glisse même quelques mots polis sur le dernier prix littéraire en vogue, mais à l'intérieur, quelque chose se crispe profondément et refuse de se détendre.
Le reste de l'après-midi se consume dans cette tension invisible qui me ronge de l'intérieur. Je regarde les passants défiler à travers la grande vitrine de la librairie, m'interrogeant avec une fascination soudaine sur ce qui peut bien se cacher derrière leurs visages fermés ou leurs sourires de façade. Eux aussi, peut-être, portent-ils une armure invisible ? Eux aussi étouffent-ils en silence sous le poids des conventions de leur propre existence ?
Le soir venu, le retour dans le grand pavillon silencieux de Thionville ne fait qu'accentuer cette pesanteur. Le dîner se déroule dans un silence presque total, troublé uniquement par le cliquetis régulier des couverts sur la porcelaine et le bourdonnement lointain de la télévision dans le salon. Mon mari, totalement absorbé par son écran de tablette et ses interminables articles économiques, ne lève même pas les yeux pour m'adresser la parole, prisonnier volontaire de sa bulle méthodique. Pour lui, le monde est en ordre parfait : le repas est servi à l'heure, la maison est impeccable, le silence est respecté. Il ne perçoit absolument rien de la faille sismique qui est en train de s'agrandir en moi.
Plus tard, allongée dans l'obscurité de la chambre, tandis que les respirations régulières et lourdes de mon époux marquent le tempo monotone de la nuit, je fixe le plafond blanc balayé par les lueurs lointaines des phares sur la route départementale. La fatigue physique est bien là, lourde dans mes membres, mais le sommeil me fuit totalement, chassé par une agitation mentale inédite. La frustration d'avoir tergiversé toute la journée cède brutalement la place à un sentiment d'urgence viscéral, bien plus fort que la peur de l'inconnu. Je réalise avec une clarté fulgurante que je ne veux plus subir cette existence sans relief, ni laisser filer les années restantes dans un silence résigné et stérile.
Le vide abyssal de mes nuits, l'absence totale de regard posé sur mon propre corps depuis des lustres, tout converge vers ce petit bout de papier numérique stocké au creux de ma poche. Je songe à ce que cela ferait d'exister à nouveau pleinement, non pas à travers les yeux de mon mari ou de mes clients, mais à travers le regard d'une autre femme, une artiste qui ne cherche ni une épouse ni une mère, mais simplement des courbes, une âme et une vérité à révéler.
Dans un geste lent, délibéré, qui n'appartient qu'à moi, je tends la main vers ma table de chevet, je saisis mon téléphone et je l'allume d'une chiquenaude. La lumière vive et crue de l'écran me pique un instant les yeux dans la pénombre de la chambre. Sans me laisser une seule seconde pour douter à nouveau, je retrouve l'image de l'annonce, je recopie méticuleusement le numéro avec application, et d'un pouce ferme, inébranlable, je rédige enfin le message :
« Bonjour. J'ai vu votre annonce. Je serais intéressée pour en savoir plus... »
Je retiens mon souffle une fraction de seconde, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, résonnant dans mes oreilles comme un tambour de guerre, puis j'appuie enfin sur envoyer.
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