Ana posa ses clés à côté de la porte et resta debout dans l’entrée. Chez elle, rien n’avait bougé. Le plaid glissait toujours du canapé. Une tasse attendait dans l’évier. Sur la table du salon, les catalogues de mobilier s’empilaient autour de son ordinateur.
Elle retira son manteau, le suspendit, puis le reprit pour récupérer son téléphone. Aucun message. Elle ne savait même pas ce qu’elle espérait.
Chris avait son numéro dans le dossier du café. Il pouvait lui écrire. Pour le chantier, évidemment. Pour lui demander une précision, lui envoyer un plan, confirmer leur prochain rendez-vous.
Elle posa le téléphone, écran contre la table. Dans la cuisine, elle remplit la bouilloire et appuya sur l’interrupteur avant de s’apercevoir qu’elle n’avait aucune envie de thé. Elle l’arrêta.
Depuis qu’elle avait quitté le local, une phrase lui revenait sans cesse.
Je t’écoutais.
Ana ferma les yeux. Oui, il l’écoutait. Il retenait des choses qu’elle-même oubliait avoir dites. Il savait reconnaître ses mauvaises journées au bruit de son sac jeté sur le banc du vestiaire. Il connaissait sa façon de rire quand elle était embarrassée, son besoin de marcher après une dispute, son habitude de prétendre qu’elle n’avait pas faim avant de finir la moitié de son sandwich.
Ils s’étaient connus bien avant de savoir quoi faire de tout cela. Elle s’assit au bord du canapé, les mains entre les genoux. La dernière fois qu’une rencontre avec Chris l’avait laissée dans cet état, elle avait dix-huit ans.
Dans leur quartier, on apprenait tôt à reconnaître les gens de loin. Une démarche au bout d’une allée. Un blouson près des boîtes aux lettres. Une voix montant d’une fenêtre ouverte.
Ana aurait reconnu Chris n’importe où. Ils avaient grandi dans les mêmes immeubles, traversé les mêmes cours, attendu les mêmes bus dont les horaires tenaient davantage de la suggestion que de la promesse. Les cages d’escalier sentaient le produit d’entretien le matin, le tabac le soir. Certains ascenseurs restaient en panne pendant des semaines. Sur les terrains entre les bâtiments, les plus petits jouaient au ballon jusqu’à ce qu’un voisin réclame un peu de silence.
Chez Ana, personne ne lui empruntait ses affaires. Personne ne venait se plaindre qu’elle occupait trop longtemps la salle de bain. Elle était fille unique.
Chez Chris, il fallait parfois terminer une conversation sur le palier tant il y avait de monde et de bruit dans l’appartement. Ses frères et sœurs passaient entre eux, réclamaient une clé, une pièce, un service. Ana avait passé suffisamment de temps là-bas pour savoir où étaient les verres et quelle chaise avait un pied bancal.
Chris avait cinq ans de plus qu’elle. Longtemps, cette différence avait suffi à définir leur relation. Il était celui qui connaissait déjà le chemin. Celui qui lui apprenait à régler la selle d’un vélo, qui lui disait de ne pas répondre aux garçons assez bêtes pour se moquer de ses genouillères de volley.
Puis elle avait commencé la boxe. Le premier soir, il avait regardé ses gants encore trop neufs et souri. Elle lui avait marché sur le pied. Il avait cessé de sourire pendant au moins trois secondes.
Le club occupait une salle municipale au fond d’une cour. L’hiver, on gardait son sweat jusqu’à la fin de l’échauffement. Les cordes du ring avaient été réparées plusieurs fois, les sacs portaient des bandes de ruban adhésif, mais l’entraîneur veillait sur les jeunes avec une exigence qui ne laissait personne se sentir de trop.
Au volley, Ana aimait le mouvement collectif, l’appel d’une coéquipière, le moment précis où tout le monde comprenait la même chose. À la boxe, elle apprenait à compter sur ses appuis.
Chris l’aidait parfois à travailler ses déplacements. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il devait baisser les pattes d’ours pour elle, ce qui lui valait régulièrement une remarque.
— Tu sais que je peux lever les bras ? lui répétait-elle.
— Et toi, tu sais que tu baisses ta garde quand tu parles ?
Alors elle frappait un peu plus fort. Ils se connaissaient par cœur. Du moins, Ana l’avait cru.
Depuis quelques mois, Chris se comportait bizarrement. Il pouvait plaisanter avec elle pendant dix minutes, puis se refermer dès qu’un autre garçon venait lui parler. Un soir, alors qu’elle lui racontait un match de volley, elle avait surpris son regard posé sur elle avec une attention inhabituelle.
— Quoi ? avait-elle demandé.
— Rien.
Il s’était détourné. Après cela, il avait commencé à chercher ses mots avec elle. Lui qui savait toujours quoi répondre devenait brusque, puis trop prévenant, puis distant sans raison. Ana avait d’abord pensé l’avoir vexé. Ensuite, elle s’était mise à l’attendre. À vérifier s’il serait au club. À remarquer son absence au milieu d’une salle pleine. À se demander pourquoi un simple sourire de lui pouvait lui faire perdre le fil de sa phrase.
Elle n’en avait parlé à personne.
Ce soir-là, elle rentrait de l’entraînement de volley. Ses cheveux blonds, attachés à la hâte, s’échappaient de son élastique. Son sac de sport cognait sa hanche à chaque pas. Elle avait encore dans les jambes la fatigue du match d’entraînement et cherchait ses clés en approchant de son immeuble.
— Ana !
Elle leva la tête. Chris traversait la cour vers elle. Il portait son sweat du club de boxe. De loin, elle remarqua sa mâchoire crispée.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il s’arrêta devant elle.
— C’était qui ?
— Bonsoir à toi aussi.
— L’homme avec qui tu étais cet après-midi.
Ana fronça les sourcils.
— Quel homme ?
— Devant les commerces. Vous êtes repartis ensemble.
Elle comprit. Puis son regard se durcit.
— Qui t’a raconté ça ?
— On t’a vue.
— Ça ne répond pas à ma question.
— À la mienne non plus.
Elle laissa retomber sa main, les clés enfin trouvées au fond de sa poche. Deux garçons assis sur le muret avaient cessé de parler. Ana les aperçut par-dessus l’épaule de Chris.
— Baisse d’un ton.
— Alors réponds-moi.
— Tu me parles autrement.
Il passa une main sur son visage et regarda brièvement ailleurs. Quand il revint à elle, il avait essayé de contenir sa voix, sans vraiment y parvenir.
— Tu le connais depuis quand ?
— Tu te rends compte de la façon dont tu me parles ?
— Je te pose une question.
— Non. Tu arrives furieux et tu m’interroges devant tout le monde.
Les deux garçons sur le muret échangèrent un regard. Ana se déplaça vers l’allée latérale de l’immeuble, loin des fenêtres éclairées. Chris la suivit. Elle se retourna dès qu’ils furent à l’écart.
— Tu crois que tu as le droit de faire ça parce qu’on se connaît depuis toujours ?
— Je ne sais même pas qui c’est !
— Et alors ?
Il ouvrit la bouche, la referma. Ce silence l’énerva davantage.
— Voilà. Et alors, Chris ?
— Tu es montée dans sa voiture.
— Oui.
La réponse sèche le fit reculer d’un demi-pas.
— Tu pouvais au moins…
— Au moins quoi ? Te prévenir ? Demander la permission ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— C’est pourtant ce que j’entends.
Un scooter passa dans la rue, couvrant quelques secondes le bruit de leurs voix. Ana posa son sac au sol. La sangle lui sciait l’épaule. Chris le regarda, comme s’il venait seulement de comprendre qu’elle rentrait de l’entraînement.
— Je voulais juste savoir avec qui tu étais.
— Tu aurais pu commencer par ça.
— Tu m’aurais répondu ?
Elle eut un rire incrédule.
— Bien sûr que je t’aurais répondu !
Leur échange aurait pu s’arrêter là. Mais il y avait des semaines de malaise entre eux, des phrases retenues, des changements d’humeur qu’aucun des deux ne comprenait vraiment.
— C’est le cousin d’une fille de mon équipe. Il nous a déposées au gymnase parce que le bus n’arrivait pas. Elle était dans la voiture, à l’arrière. Mais apparemment, la personne qui me surveille n’a pas trouvé utile de te le préciser.
Chris baissa les yeux. Une porte claqua quelque part derrière eux.
— D’accord, dit-il.
— Non, ce n’est pas d’accord.
Il releva la tête.
— Ana…
— Tu m’évites pendant des jours et après tu débarques comme ça. Tu veux quoi, à la fin ?
— Je ne t’évite pas.
Elle le fixa.
— Regarde-moi et redis-le.
Il soutint son regard une seconde avant de détourner les yeux. La colère d’Ana se mélangea à quelque chose de plus pénible.
— J’ai fait quoi ? demanda-t-elle, moins fort. Dis-le-moi, au moins.
— Rien.
— Alors pourquoi tu n’es plus pareil avec moi ?
Chris frotta sa nuque. Elle connaissait ce geste. Il le faisait quand il était embarrassé, rarement quand il était en colère.
— Je ne sais pas comment…
Il s’interrompit.
— Comment quoi ?
— Laisse tomber.
Elle se pencha pour récupérer son sac.
— Très bien.
— Attends.
Elle se redressa. Il avait avancé une main, mais la laissa retomber avant de la toucher.
— Quoi, encore ?
Il prit une inspiration.
— Je suis désolé.
Ana ne répondit pas.
— Je n’aurais pas dû venir te parler comme ça.
Sa voix avait enfin retrouvé un volume normal. Elle regarda vers la cour. Les garçons avaient disparu. À une fenêtre, quelqu’un secouait un torchon. Tout continuait autour d’eux depuis une vingtaine de minutes, avec une indifférence qui lui parut presque offensante.
— Non, dit-elle. Tu n’aurais pas dû.
Chris acquiesça.
— Je sais.
Elle attendit. Pour une fois, elle ne l’aiderait pas à terminer sa phrase. Il regarda ses mains avant de revenir à elle.
— Quand on m’a dit que tu étais avec quelqu’un, ça m’a rendu jaloux.
Le mot resta entre eux. Ana sentit ses doigts se resserrer autour de la sangle de son sac. Elle avait imaginé beaucoup de réponses. Pas qu’il choisirait enfin celle-là.
— Pourquoi ?
Il eut un mouvement de tête, presque un rire sans amusement.
— Tu veux vraiment que je te l’explique ?
— Oui.
Ses yeux verts retrouvèrent les siens. Cette fois, il ne les détourna pas. Ana l’avait vu épuisé après des combats, hilare au milieu de ses frères et sœurs, préoccupé quand il croyait être seul. Elle connaissait ses expressions. Pourtant, celle-ci la laissa sans défense.
— Parce que je n’arrive plus à être avec toi comme avant, dit-il.
Elle oublia ce qu’elle avait préparé pour lui répondre. Chris reprit, plus lentement :
— J’essaie de faire comme si rien n’avait changé. Et je fais n’importe quoi.
Ana entendit sa propre respiration. Il se tenait assez près pour qu’elle distingue une petite coupure ancienne au-dessus de son sourcil. Elle la connaissait aussi. Elle avait assisté au combat où il se l’était faite.
Rien n’avait changé dans son visage. Tout avait changé dans la façon dont elle le regardait.
— Ça ne te donne pas le droit de décider avec qui je peux sortir, murmura-t-elle.
— Non.
Il n’ajouta aucune excuse. Ana lâcha la sangle. Le sac retomba doucement contre sa jambe.
Ils ne parlaient plus. Quelques secondes passèrent, peut-être davantage. Elle aurait été incapable de les compter. Chris la regardait droit dans les yeux, avec une hésitation qu’elle ne lui avait jamais connue.
Elle aurait pu partir. Il s’écarta même légèrement, lui laissant le passage. Ana resta. Puis elle fit un pas vers lui.
Son regard descendit un instant vers sa bouche avant de remonter. Il le vit. Elle le sut à la façon dont il cessa de bouger.
— Ana…
Elle secoua à peine la tête. Pas maintenant. Pas une autre phrase maladroite.
Chris se rapprocha lentement. Il s’arrêta avant de la toucher, assez près pour qu’elle n’ait plus besoin de lever autant la voix, assez loin pour qu’elle puisse encore choisir. Alors elle posa la main sur sa manche. Ce fut elle qui franchit les derniers centimètres.
Leur premier baiser fut hésitant. Une rencontre brève, presque une question. Ana recula juste assez pour le regarder. Chris avait perdu toute trace de colère. Il semblait aussi surpris qu’elle.
Un petit rire lui échappa.
— Quoi ? souffla-t-il.
Elle secoua la tête. Elle ne savait pas expliquer. Le soulagement, la peur, cette étrange impression de retrouver quelqu’un qu’elle connaissait déjà si bien.
Il sourit à son tour. Quand ils se rapprochèrent de nouveau, aucun des deux n’hésita autant.
Le téléphone vibra sur la table du salon. Ana rouvrit les yeux. Son appartement. Les catalogues. La lumière de novembre derrière les vitres. Elle passa une main sur son visage avant de prendre l’appareil.
Un mail du cabinet d’architecture.
Vous trouverez en pièce jointe le plan modifié à la suite de notre rendez-vous.
Elle ouvrit le document. Le comptoir avait été déplacé. La table avait pivoté. Près de la vitrine, Chris avait dessiné le fauteuil et sa petite tablette. Elle resta longtemps à regarder ce coin de la pièce.
Puis elle revint au message. Sous sa signature professionnelle, il avait ajouté une ligne.
J’espère que tu es bien rentrée.
Ana approcha les doigts du clavier. Elle écrivit :
Oui, merci.
Elle relut, puis ajouta :
Ça m’a fait bizarre de te revoir.
Son pouce s’immobilisa au-dessus de l’écran. Pendant quelques secondes, elle eut de nouveau dix-sept ans, debout devant lui, sans savoir comment dire ce qui venait de changer.
Puis elle envoya.
Commentaires ()
Vivement la suite
Un moment de lecture agréable.
J’aime ces flashbacks sur le passé qui installent le présent…
Les ravages de la jalousie et l’amour qui s’efface parfois.
Merci pour cette suite … j’aime toujours autant la fluidité de ton écriture.
Prends le temps d’écrire le prochain chapitre … mais pas trop non plus 😉
Une autrice est née