Je n’ai pas fermé l’œil. Pas une minute. Pas une seule.
Étendue sur le dos, les yeux grands ouverts dans le noir de la chambre, j’ai écouté Patrick ronfler à côté de moi. Un ronflement régulier, épais, qui montait du fond de sa gorge comme une mécanique bien huilée. Vingt-trois ans de mariage, et ce bruit-là, je le connaissais par cœur. D’habitude, il ne me dérangeait plus. Cette nuit, chaque expiration ressemblait à une moquerie.
La braise, entre mes cuisses, ne s’était pas éteinte. Elle couvait. Je la sentais battre au rythme de mon sang, sourde, obstinée, insupportable. Chaque fois que je fermais les paupières, je revivais la cabine. Le noir. Sa voix calme. Venez vers moi. Et cette pression contre ma hanche, cette masse chaude et dure qui ne cherchait pas à se cacher.
J’ai dû me lever. J’ai bu un verre d’eau à la cuisine, le carrelage froid sous mes pieds nus. J’ai regardé la nuit par la fenêtre. Paris scintillait, indifférent. J’ai pensé à lui, à son regard triste quand je l’avais menacé. Au revoir, madame. Ce vide dans mon ventre, encore. Ce vide que rien ne comblait.
Je suis retournée me coucher. J’ai fini par somnoler vers cinq heures, d’un sommeil de plomb, sans rêves. Le réveil a sonné trop tôt.
Le matin, dans le miroir de la salle de bains, une femme m’a regardée. Cernes bleus, mâchoire serrée, bouche pincée. J’ai tressé mes cheveux châtains en un chignon plus serré que d’habitude, comme si je pouvais emprisonner ce qui bougeait encore en moi. J’ai choisi un tailleur sombre, une jupe droite, un chemisier montant. Une cuirasse. Patrick m’a embrassée sur la joue en partant, sa barbe rêche a gratté ma peau, sa main s’est posée sur ma hanche une seconde de trop. Je me suis dégagée sans un mot.
Dans la voiture, j’ai conduit vite, la radio éteinte, les mains crispées sur le volant. À chaque feu rouge, je me répétais la même phrase. C’était la panique. Un phénomène physiologique. Rien d’autre. Un corps qui répond au stress, voilà tout. Un corps fatigué, une femme de quarante-huit ans qui n’avait pas couché avec son mari depuis des mois. N’importe qui aurait réagi pareil. N’importe qui.
Ces mots, je les répétais comme on récite une prière. Sans y croire une seconde.
J’ai garé la voiture au troisième sous-sol du parking, à la place qui m’était réservée. J’ai traversé le hall d’entrée à grands pas, la tête haute, mon sac en bandoulière. Les employés me saluaient, je répondais d’un signe sec. La routine. Ma forteresse.
Puis j’ai tourné au coin du couloir du cinquième étage, et je l’ai vu.
Willy sortait de la salle de reprographie, sa béquille claquant sur le sol carrelé, sa sacoche en bandoulière, un dossier sous le bras. Il portait la même chemise bleu pâle que la veille. La même, ou une identique. Mon estomac s’est retourné d’un coup.
Je me suis figée une fraction de seconde. Une fraction de trop.
Il m’a vue. Nos regards se sont croisés. Ses yeux sombres, fatigués, ce même calme. Ni reproche, ni gêne, ni triomphe. Juste lui, qui attendait, immobile, sa béquille plantée devant lui.
J’ai senti la chaleur remonter. Pas dans ma tête. Dans mon corps. Un flux qui est parti du bas de mon ventre et a grimpé le long de ma colonne, s’est répandu dans ma poitrine. Mes mamelons se sont durcis sous ma soie et mon soutien-gorge, deux points durs et tendus qui frottaient contre le tissu, évidents, insupportables. Une moiteur, aussitôt, au creux de mon string. La même chaleur que dans l’ascenseur. La même. Plus intense, même, parce que je la voyais, lui, en pleine lumière, encadré par la baie vitrée du couloir.
Non.
J’ai voulu le foudroyer du regard. Je l’ai fait, d’ailleurs. J’ai planté mes yeux dans les siens avec un dédain que j’avais travaillé pendant des années, une lame affûtée. Mais le rouge m’est monté aux joues en même temps. Une bouffée brûlante qui a gagné mes oreilles, mon cou. J’espérais qu’il ne le verrait pas. Il ne pouvait pas ne pas le voir.
Il a incliné la tête, lentement.
— Bonjour, madame.
Sa voix. La même voix calme. Ma poitrine s’est soulevée. Je n’ai rien dit. Ce qui était prévu, ce que j’aurais dit à n’importe quel autre collaborateur, toutes ces piques que j’avais l’habitude de lui lancer, ce venin qui me venait si naturellement avec lui — rien, pas un mot. Ma gorge s’est fermée.
J’ai détourné la tête et je suis passée. Le claquement de mes talons a recouvert le crissement de sa béquille. Je n’ai pas regardé derrière moi. Dans le couloir, j’ai senti des regards. La secrétaire de direction a levé le nez de son écran, un sourcil haussé. Peut-être qu’elle avait remarqué mes joues. Peut-être qu’elle n’avait rien vu.
J’ai refermé la porte de mon bureau derrière moi, et j’ai appuyé mon dos contre le battant. Mon cœur battait dans mes oreilles. Je me suis passée les mains sur le visage. Chaudes. Brûlantes. Je les ai posées sur ma poitrine. Mes seins étaient lourds, tendus, comme gonflés de lait. Mes tétons, sous mes paumes, pointaient avec une dureté que je n’avais pas connue depuis… depuis quand ? Je ne savais même plus.
J’ai fermé les revers de ma veste sur moi, un geste réflexe, celui qu’on fait pour se protéger du froid alors que j’avais terriblement chaud. Je suis allée m’asseoir, j’ai allumé mon ordinateur, j’ai essayé de travailler. Les colonnes de chiffres dansaient devant mes yeux.
Ce jour-là, je l’ai convoqué. Une histoire bidon de reporting trimestriel. Je savais parfaitement qu’il n’y avait rien à corriger. Mais il est venu. Il a posé sa béquille contre la chaise, il est resté debout, il a écouté mes reproches d’une voix blanche. Je lui ai dit que ses tableaux étaient bâclés, que les marges ne tenaient pas, que je ne paierais pas un salaire pour ce niveau de travail. Mes mots claquaient dans la pièce climatisée. Lui, il regardait un point entre mes sourcils, avec cette patience qui me mettait hors de moi. Il n’a pas répondu. Il a pris les documents, il a hoché la tête, il est parti. Et quand la porte s’est refermée, j’ai senti la chaleur retomber d’un coup, comme une vague qui se retire, me laissant les jambes molles et une amertume au fond de la gorge.
Le lendemain, je l’ai convoqué encore. Un audit fournisseur à revoir. Le surlendemain, un budget de service. Chaque fois, le même schéma. Il entrait, il restait debout, il écoutait. Je cherchais une fissure, un signe, un regard qui s’attarderait sur ma bouche, sur ma gorge, un tressaillement. Rien. Chaque fois, à chaque entrevue, la chaleur revenait, plus forte, plus précise. À la fin d’une de ces réunions, je suis restée assise longtemps après son départ, les cuisses serrées l’une contre l’autre, les mains à plat sur le bureau, à respirer lentement.
Je commençais à comprendre. Et cette compréhension me terrifiait.
Je voulais savoir. C’était ça, le cœur du problème. Je voulais savoir si cette chaleur venait de lui, ou de moi. Si c’était sa présence, sa voix, son corps, ou seulement le souvenir de l’ascenseur qui s’acharnait en moi. Et pour savoir, il fallait le revoir. Encore et encore. Il n’y avait pas d’autre façon.
Chez moi, le soir, je me suis surprise.
Patrick était devant la télévision, dans son fauteuil habituel, une bière à la main. Je suis montée à l’étage, j’ai ouvert ma penderie, et j’ai cherché. Pas mes tailleurs sombres, pas mes chemisiers montants. J’ai cherché autre chose. Une jupe crayon bleu nuit, plus courte que celles du bureau, qui moulait mes hanches. Des escarpins à talons. Un chemisier crème un peu transparent, fendu jusqu’au sternum. Au fond d’un tiroir, un soutien-gorge en dentelle que je n’avais pas porté depuis des années, à balconnets, qui remontait ma petite poitrine et la mettait en valeur. Et un string. Noir. Un ruban de soie.
Je m’habillais lentement, devant le miroir en pied. La directrice financière regardait une autre femme prendre sa place.
Les bas ont glissé sur mes jambes, le soutien-gorge a refermé sa dentelle sur moi, le string a épousé mes hanches. J’ai repoussé mes cheveux, j’ai ouvert un tiroir de maquillage que je n’ouvrais plus. Du noir sur mes cils, un trait de crayon sur mes paupières, un rouge terracotta sur mes lèvres. Une touche de parfum derrière l’oreille, au creux du cou, entre les seins.
Mon reflet m’a surprise. Je ne me trouvais pas ridée, pas vieillie. Je me trouvais belle. Attirante. Désirable, même. Mes seins pointaient dans la dentelle, mes mamelons bien visibles sous le tissu fin du chemisier. Mon ventre était tendu d’excitation. Je le sentais, ce ventre, comme un animal impatient. Je sentais le string contre ma peau, humide déjà de rien, humide de cette attente qui ne me quittait plus.
Je me suis rhabillée par-dessus, pour redescendre. Le cœur battant. Et dans la cuisine, j’ai failli éclater de rire tant j’étais absurde. Je préparais la même femme invisible dans le couloir du cinquième étage. À quarante-huit ans, mariée, mère d’une fille qui avait presque mon âge quand j’avais rencontré Patrick. Et je me pomponnais pour un collaborateur que je rabaissais devant ses collègues.
Le lendemain, je l’ai convoqué. Ce fameux dossier, celui des budgets de service. J’avais mis l’ensemble. Jupe, talons, chemisier. J’ai laissé mes cheveux lâchés, ce jour-là, une exception. J’ai attendu, assise derrière mon bureau, les jambes croisées, un stylo tournant entre mes doigts.
Il est arrivé à quatorze heures précises. Il a frappé deux coups, il est entré en boitant. Sa béquille s’est posée à côté de la chaise, comme la veille. Il est resté debout. Je lui avais indiqué la chaise d’un geste de la main.
— Asseyez-vous, je vous prie.
— Je suis bien debout, madame.
Ce fut comme une décharge. Mon dos s’est raidi. Je ne sais pas pourquoi cela m’a mise hors de moi — le fait qu’il refuse, qu’il maintienne cette distance, qu’il ne se soumette pas tout à fait. J’ai senti la colère monter, et sous la colère, la chaleur. Nouer ses fils dans mon bas-ventre.
— Comme vous voulez.
J’ai ouvert le dossier devant moi. J’ai repris mes griefs habituels, amplifiés. Le budget du service communication n’était pas aligné sur les prévisions, les écarts n’étaient pas justifiés, les commentaires manquaient, la présentation laissait à désirer.
— Vous appelez ça du travail ?
— Non, madame.
— Alors expliquez-moi ce que vous appelez du travail, monsieur.
Il a encaissé. Il a hoché la tête. Il a regardé le dossier ouvert sur le bureau, à quelques centimètres de moi. Ses mains étaient croisées devant lui. Il ne se défendait pas, il n’argumentait pas. Il attendait. C’était pire que tout.
Je me suis levée. Je ne sais pas ce qui m’a prise. Je voulais qu’il me regarde. Pas le dossier. Moi. Je suis passée derrière lui, je faisais les cent pas, mon parfum flottait autour de lui. Sa béquille était là, posée contre la chaise. Je suis revenue vers le bureau, je me suis penchée en avant pour reprendre un feuillet, exprès, plus bas que nécessaire. Le chemisier s’est ouvert légèrement sur la dentelle. J’entendais la voix de mon corps : regarde-moi, bon sang, regarde-moi.
Il n’a pas levé les yeux. Il a maintenu son regard sur les documents que je désignais du doigt.
Alors j’ai fait tomber un sous-dossier. Exprès. Un glissement du poignet sur le coin du bureau, et les feuillets ont volé, se sont éparpillés sur la moquette. Je me suis baissée. Le haut de mon corps s’est incliné vers le sol, mes reins se sont creusés, la jupe a remonté sur mes cuisses, mais j’étais trop loin pour qu’il voie grand-chose. J’ai descendu plus encore, je me suis accroupie, genoux serrés puis légèrement écartés. Le chemisier pendait, le décolleté s’ouvrait, mes genoux tendus dans les bas, le ruban du string probablement visible, une fraction de seconde, entre mes cuisses ouvertes.
J’ai ramassé les feuillets un par un, lentement, en me relevant par étapes, en prenant appui sur ma jambe. Quand je me suis redressée, je le regardais, moi, cherchant dans son visage une réaction. N’importe laquelle.
Rien.
Il regardait le mur derrière moi. Ou le dossier. Je ne sais plus. Il n’a pas cillé. Ses yeux n’ont pas bougé. Aucune lueur, aucune gêne, aucun trouble. Comme si je n’étais pas là, ou comme si j’étais une chaise, une lampe, un meuble. Une bouffée de honte m’est montée au visage. Je me suis sentie nue d’un coup, ridicule, laide. Un mannequin qu’on a habillé pour rien.
Il a tendu la main, il a pris un feuillet du tas que je tenais. Il l’a lu, deux secondes, et il a dit, de sa voix égale :
— Le calcul est juste, madame. Je vérifie la somme des lignes. Le montant total à la ligne trente-deux ne présente pas d’erreur. Il correspond aux annexes que vous m’avez transmises.
Il reposait le feuillet. Il confirmait. Il avait lu, compris, et il me disait que je m’étais trompée. Que mon grief était faux. Que tout mon théâtre, mes talons, ma dentelle, mes cuisses ouvertes, ça n’avait servi à rien, parce que le travail était correct. Et que lui, il le savait depuis le début.
— Nous en reparlerons, ai-je dit d’une voix que je voulais glaciale.
Les mots sont sortis rauques, éraillés. Je me suis détournée. Je suis allée m’asseoir dans mon fauteuil, je me suis adossée. Mes mains tremblaient, je les ai posées à plat sur le bois du bureau.
— Sortez.
— Bien, madame.
Un pas en arrière. Le cliquetis de la béquille sur le sol. La porte qui se referme, doucement, presque respectueusement.
Je suis restée immobile dans le fauteuil. Une seconde. Deux. Trois. Et puis je me suis effondrée. Pas à genoux, pas en criant. J’ai juste posé mon front sur mon bureau et les larmes sont venues, chaudes, silencieuses, imbibant les feuilles étalées. Je pleurais une humiliation que je n’osais pas nommer. Je m’étais comportée comme une gamine. Comme une chienne en chaleur qui remue la queue devant un mâle indifférent. Comme si j’avais quinze ans, comme si la beauté se décrétait, comme si un homme devait forcément réagir à ce que je montrais.
Il n’avait pas regardé. Pas une fois. Et pourtant, dans l’ascenseur, c’est lui qui bandait. C’est lui qui respirait fort sous ma joue. C’est sa hampe qui pressait contre ma hanche. Pourquoi ?
Je me suis essuyée les yeux, j’ai respiré. Le rouge de mes lèvres s’était imprimé sur le sous-main. Je l’ai regardé, comme une pièce à conviction. Je l’ai essuyé du revers de la main. Je me suis recoiffée d’une main tremblante. Il était hors de question qu’on me voie comme cela.
Mais dans le fond de ma poitrine, sous la honte, une petite flamme continuait de brûler. Je ne voulais pas abandonner. Je ne savais pas comment, mais je ne voulais pas abandonner. Cette sécurité que j’avais ressentie dans le noir, cette chaleur au creux du ventre, ce désir que je croyais mort depuis des années — je voulais le retrouver. Ce n’était pas une question de raison. C’était une faim.
Je pensais à Willy. Je ne pensais plus à son handicap, à sa lenteur, à son dossier budgétaire. Je pensais à ses mains sur mes épaules. À sa veste qui sentait le propre. À sa respiration sous ma tempe. À sa voix qui disait venez vers moi comme si elle me tirait du fond d’un trou. Et le frisson me reprenait, là, tout de suite, sur mon fauteuil de PDG.
Je ne pensais pas à Patrick. Je ne pensais pas à Sophie. Je ne pensais pas à ce que cela voulait dire. Je pensais à ce besoin de lui qui refusait de me lâcher.
À dix-neuf heures, j’ai fermé mon ordinateur. Je n’ai rien dit à personne. Je suis rentrée chez moi.
La maison sentait le poulet rôti. Patrick avait mis la table. La nappe à fleurs que je n’aimais pas. Il avait ouvert une bouteille de vin blanc. Il m’a embrassée sur la bouche en m’accueillant, plus longuement que d’habitude.
— J’ai fait ton plat préféré.
— Merci.
Je me suis assise. J’ai mangé sans faim. Patrick parlait de son travail, d’un collègue insupportable, d’un projet qui n’avançait pas. Je répondais par monosyllabes. Mon esprit était ailleurs, exactement là où je l’avais laissé : derrière une porte de bureau, à regarder un homme boiter hors de la pièce.
Après le dîner, il a débarrassé, il m’a proposé un film. J’ai dit que j’étais fatiguée. Il a souri. Il a dit qu’il montait. Il y avait dans sa voix une intonation que je connaissais. Une attente. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas eu cette intonation-là.
Je suis montée après lui. J’ai enlevé mon tailleur, je suis passée en chemise de nuit. Une chemise de nuit longue, en coton, qui ne laissait rien voir. Je me suis glissée sous les draps.
Il s’est tourné. Il a posé sa main sur mon flanc. Sa paume était chaude, épaisse. Il a remonté le long de mon ventre, sous le coton, vers mes seins. Il a caressé un mamelon du bout des doigts, sans grande recherche, mécanique, comme il le faisait toujours. Je suis restée immobile. Ses doigts ont quitté ma poitrine, sont descendus, ont écarté le tissu, ont trouvé mon sexe. Une caresse rapide, deux doigts qui frottent, pas assez, mal placés. Il a dit à voix basse :
— Ça fait longtemps…
Oui. Cela faisait longtemps. Je n’ai pas répondu. Il a basculé sur moi, il a posé son poids, il a écarté mes cuisses du genou. Je me suis laissée faire. Il a craché dans sa main, une fois, s’est enduit, s’est positionné. Je le sentais dur contre l’entrée de mon corps. Il a poussé.
La douleur m’a cueillie avant le plaisir. Sèche. Vraiment sèche. Je n’avais rien. Il a forcé, il s’est enfoncé, l’entrée de mon vagin s’est étirée sur lui avec un frottement rêche, presque abrasif. J’ai serré les dents. Une brûlure remontait le long des parois, à chaque va-et-vient. Je n’étais pas prête, je n’avais pas envie de lui, et mon corps, sec comme une pierre, ne voulait pas de sa verge.
Il a commencé à bouger. Des coups réguliers, plaqués, de mari qui sait ce qu’il fait et n’a plus besoin d’y penser. Sa respiration s’accélérait déjà. Sa sueur commençait à perler sur son front. Je regardais le plafond. Le grain de la peinture. La fissure au-dessus de la lampe.
Et puis je les ai fermés, les yeux. Et dans le noir derrière mes paupières, la cabine est revenue. Sa voix. Son bras autour de mes épaules. La pression contre ma hanche. Willy. Sa bouche près de ma tempe. Sa main qui descend le long de mon dos. Sa verge dure comme contre ma hanche.
Le bas de mon ventre s’est réveillé. Une chaleur qui est remontée, qui s’est installée. Mes parois se sont assouplies, la sécheresse s’est évaporée. Je mouillais. Soudain, largement, sur la verge qui me pénétrait.
Patrick l’a senti. Il a poussé un grognement. Il a accéléré. Ses hanches claquaient contre mes cuisses, le lit grinçait, mais moi, dans ma tête, j’étais ailleurs. J’imaginais que les mains posées sur mes seins étaient celles de Willy. Que la verge qui me fouillait était la sienne, épaisse et chaude, la même qui pressait contre ma hanche dans le noir. Que c’était lui, au-dessus de moi, lui qui prenait son temps, lui qui me regardait enfin. Je l’imaginais penché sur ma gorge, sa barbe fine contre mes tétons, sa voix calme disant mon nom. Gaelle.
Un gémissement m’a échappé. Long, profond, sorti de la poitrine. Patrick a sursauté.
— Ah…
Il a cru que c’était pour lui. Il a pris cela pour un encouragement. Sa cadence s’est emballée. J’ai mouillé davantage. Chaque poussée, maintenant, me traversait comme une décharge, et le fantasme se collait à la sensation, sans que je puisse les démêler. C’était Willy, il était là, il me prenait, il me tenait, il me remplissait. La chaleur a grimpé, a monté, a rassemblé toutes les fibres de mon corps en un seul point dur, logé au fond de mon ventre.
Je suis venue.
Un orgasme long, qui m’a traversée par vagues denses, qui a serré mes parois autour de la verge de Patrick, qui a contracté mes cuisses, dressé mes seins, arraché un deuxième gémissement plus rauque que le premier. Je m’entendais, et ce que j’entendais ne me ressemblait pas. Une femme qui jouit en pensant à un autre. À un homme qu’elle a humilié devant ses collègues pendant des mois.
Patrick a poussé un cri, à son tour. Trois coups plus forts, désordonnés, et il a éjaculé. Je l’ai senti se répandre en moi, tiède, épais. Il est resté une seconde, le souffle court, la sueur de son front tombant sur ma joue. Il m’a embrassée sur la bouche. Il s’est retiré. Le drap a froissé. Il s’est laissé tomber sur le dos, à côté de moi.
— T’as joui, a-t-il soufflé, étonné. Tu as joui.
Je n’ai pas répondu.
— Ça faisait longtemps.
Oui. Cela faisait longtemps. Il s’est tourné sur le côté, a bâillé, a murmuré quelque chose que je n’ai pas écouté. Sa respiration a ralenti. Cinq minutes plus tard, il dormait. Le ronflement a repris. Régulier, épais, mécanique.
Et moi, dans le noir, j’ai pleuré.
Pas des larmes de panique comme dans l’ascenseur. Pas des larmes de honte comme dans mon bureau. Des larmes de tristesse pure. Parce que c’était la première fois depuis longtemps que mon corps m’avait fait cette faveur, cette décharge, cette douceur — et c’était en pensant à un autre que j’avais pris du plaisir, à qui j’étais incapable de dire un mot gentil, à qui je n’avais même pas dit merci dans la cabine. J’étais venue en pensant à Willy, la verge de mon mari plantée en moi, et maintenant son sperme coulait entre mes cuisses, tiède, comme une preuve.
Le matin m’a cueillie sans douceur. La lumière entrait par les rideaux, crue, et le réveil n’avait pas sonné. C’est la voix de Sophie qui m’a tirée de ma torpeur.
— Maman ?
Elle a frappé deux coups, a poussé la porte. J’ai ouvert les yeux, la bouche pâteuse, le crâne lourd. Elle se tenait dans l’encadrement, blonde, longiligne, déjà habillée d’un jean et d’un t-shirt clair. Derrière elle, dans le couloir, j’entendais Patrick siffloter en traînant une valise.
— Maman, on part dans deux heures. Tu te lèves ?
Je me suis redressée d’un coup. Mon cœur s’est mis à battre fort. Deux heures. Le voyage. Le Mexique. Le père-fille de trois semaines. J’avais oublié. Complètement oublié. La journée d’hier, la nuit, Willy, tout avait effacé cette date-là. J’ai regardé Sophie avec des yeux ronds, la bouche entrouverte, les joues rouges de honte.
— Oui, oui, je… je me lève.
— Tu es toute pâle, a-t-elle dit en inclinant la tête. Ça va ?
— Fatiguée, ai-je menti. Je descends dans cinq minutes.
Elle a hoché la tête et elle est partie. J’ai respiré un grand coup. La panique montait, comme dans l’ascenseur. J’avais planifié ce séjour avec Patrick des semaines plus tôt, j’avais validé les billets, préparé les documents, et puis ça m’était sorti de la tête. Pire : si ma fille n’avait pas frappé, je serais restée au lit jusqu’à midi.
Je me suis levée d’un mouvement brusque, j’ai enfilé un peignoir. La douche de la nuit ne suffisait plus. J’ai fait une toilette rapide au gant, brossé mes dents, noué mes cheveux en chignon lâche. Dans la cuisine, l’odeur du café flottait. Patrick était debout devant la machine, en jean et chemise légère, une casquette sur la tête. Il m’a souri.
— Enfin levée ! Tu as failli rater le départ.
J’ai marmonné une excuse. Sophie était assise à table, un verre de jus d’orange à la main, une valise ouverte près de la porte. Elle ressemblait à une jeune fille sage, réservée, les cheveux blonds lissés en queue-de-cheval. J’ai servi un café, les mains légèrement tremblantes. La honte me serrait la gorge.
Je les ai accompagnés à l’aéroport.
Le trajet s’est passé en paroles décousues. Patrick conduisait en évoquant l’itinéraire, Sophie regardait par la fenêtre. Je m’efforçais de sourire, de poser des questions de dernière minute : les passeports, les médicaments, les adaptateurs de prise. En réalité, je n’écoutais pas. Mon esprit était resté dans la chambre, puis dans le bureau, puis dans l’ascenseur. Et maintenant dans la voiture, à côté d’une famille que je regardais comme une étrangère.
Au dépose-minute, j’ai fait le tour du véhicule. J’ai embrassé Patrick sur la joue, rapidement, sans le regarder. Il a posé sa main sur ma nuque, m’a attirée, m’a embrassée sur la bouche, un baiser sec et pressé.
— Trois semaines, c’est long, a-t-il murmuré avec un clin d’œil salace. Tu vas me manquer.
J’ai esquissé un rictus qui se voulait sourire. Sophie s’est penchée pour me serrer dans ses bras. Elle était douce, menue. J’ai caressé son dos.
— Amusez-vous bien, ai-je dit, la voix un peu étranglée.
— Occupe-toi bien, maman.
Ils sont partis vers les portes vitrées, Patrick traînant les bagages, Sophie trottinant à ses côtés. Je les ai regardés disparaître dans le terminal. Une sensation étrange m’a envahie. Ce n’était pas de la tristesse, pas exactement. C’était un mélange de soulagement et de vertige. Trois semaines seule. Trois semaines sans le corps de Patrick, sans ses assauts nocturnes, sans ses attentes. Trois semaines pour comprendre ce qui m’arrivait.
Et pour revoir Willy.
Sur le parking, le printemps frappait déjà. Il faisait chaud, une chaleur précoce qui faisait frissonner l’asphalte et remontait sous ma robe en coton. L’air sentait le goudron, le pollen, l’échappement. J’ai roulé fenêtres ouvertes, mes cheveux se sont échappés du chignon, des mèches folles qui fouettaient mes joues. La lumière crue du matin me faisait un regard neuf. Je me suis garée devant chez moi, et cette fois, la maison vide m’a semblé immense.
Je suis allée dans ma chambre, j’ai ouvert la penderie. Le simple fait de chercher une tenue m’a fait battre le cœur. J’étais déterminée. La nuit dernière, j’avais été une poupée passive qu’on retourne et qu’on emplit. Aujourd’hui, je voulais être celle qui éveille le regard. J’ai sorti la robe que j’avais achetée des mois plus tôt, sans jamais oser la mettre. Un voile de viscose vert bouteille, très léger, fendu sur le côté jusqu’à mi-cuisse, décolleté en V plongeant. Pas de manches. Rien pour cacher mes bras nus. J’ai choisi en dessous un soutien-gorge à balconnets en dentelle moka, un modèle qui remontait ma petite poitrine et la projetait vers l’avant, comme deux fruits fragiles. Un string assorti, minuscule, un fil auquel je ne voulais même pas penser. Et puis des bas chair, et les escarpins à talons hauts.
Devant le miroir, j’ai dénoué mon chignon. Mes cheveux châtain clair sont tombés sur mes épaules, ondulés comme un rideau. J’ai passé une lingette sur mon visage, puis un fond de teint léger. Une ombre à paupières légère, un trait de crayon, une touche de mascara. Sur mes lèvres, un rouge bordeaux, mat, qui dessinait ma bouche pulpeuse et faisait ressortir le vert de mes yeux. Une goutte de parfum entre mes seins, derrière mes oreilles, sur mes poignets.
Quand j’ai enfilé la robe, j’ai senti le tissu glisser sur ma peau comme une caresse. Elle épousait mes hanches, mes fesses bien dessinées, mes jambes élancées. La fente s’ouvrait à chaque pas, dévoilant le haut de ma cuisse et la dentelle du string. Le décolleté plongeait entre mes seins relevés, montrant le galbe clair de ma poitrine, la naissance de la dentelle. Mes tétons pointaient déjà, malgré la douceur du voile, excités d’avance. Je me suis regardée, et j’ai souri intérieurement. Oui, enfin.
J’ai attrapé mon sac, j’ai fermé la porte, et je suis partie au bureau.
La chaleur du printemps m’a enveloppée dès le perron. Un vent tiède soulevait ma robe, caressait mes reins, remontait le long de mes cuisses. Je marchais vite, consciente de chaque regard, de chaque mouvement de tissu. Dans la voiture, la ceinture s’est tendue entre mes seins, soulignant leur forme. Mon ventre s’est noué. J’avais à la fois peur et faim. Peur de me rendre à nouveau ridicule. Faim de le voir, de sentir son regard sur moi, enfin.
Je suis arrivée à la tour de verre bien plus tôt que d’habitude. Le parking était presque vide. Le grand hall brillait, silencieux. Mes talons claquaient sur le marbre. L’ascenseur privatif m’attendait, portes ouvertes. J’ai appuyé sur le bouton du cinquième, les portes se sont refermées, et je me suis adossée à la paroi du fond, seule dans la cabine.
La même cabine. Les mêmes boutons, la même odeur de plastique et de métal. Mon pouls s’est accéléré rien qu’à la reconnaître. L’image de la panne est revenue, brutale, puis celle de son bras autour de moi. J’ai serré mon sac contre mon ventre.
L’ascenseur a ralenti. Il s’est arrêté. Pas comme l’autre fois — c’était un arrêt doux, normal, au cœur de l’immeuble. Les portes se sont ouvertes.
Et il était là.
Willy se tenait dans le hall du cinquième, sa béquille dans une main, sa sacoche dans l’autre. Il a levé les yeux, m’a vue, et s’est figé une fraction de seconde. Nos regards se sont croisés à travers l’ouverture. Mon cœur a tressailli. J’ai vu ses yeux sombres parcourir mon visage, descendre, s’arrêter une seconde sur ma gorge, sur le V de mon décolleté, sur la fente de ma robe. Pas un regard appuyé, non. Rapide, presque furtif. Mais je l’ai vu. Enfin.
— Bonjour, madame, a-t-il dit, de sa voix calme et grave, en entrant dans la cabine sans me quitter des yeux.
— Bonjour, Willy.
Ce n’est pas sorti agressif. Presque normal. Presque doux. J’ai senti une boule de chaleur naître dans mon ventre, immédiate, vive. Mes tétons ont durci contre la dentelle, mes seins se sont alourdis, se soulevant au rythme de ma respiration. Il s’est placé un peu plus loin, appuyé sur sa béquille, le dos à la paroi opposée. La cabine s’est refermée. Nous étions seuls, enfermés, et le souvenir du noir m’a traversée.
Je ne bougeais pas, espérant qu’il me regarde à nouveau. Et il l’a fait. Lentement, cette fois. Ses yeux ont dérivé sur mon visage, puis sont descendus le long de mon cou, sur le gonflement clair de ma poitrine, sur les bords de ma robe. C’était le regard d’un homme, pas d’un collègue. Pas le regard soumis qu’il avait dans mon bureau. Une attention qui pesait, qui s’attardait. J’ai souri intérieurement. Je le savais. Tu me regardes enfin.
L’ascenseur a ralenti au troisième. Les portes se sont ouvertes sur un petit groupe d’employés : deux femmes du service comptable, un technicien, un cadre barbu. Ils sont montés en baissant la tête, en me saluant d’un murmure, en s’entassant. Ils ont peur de mon caractère, je le sais, donc ils n’ont rien dit. Je me suis décalée pour leur faire de la place, et ce faisant, mon épaule a frôlé le bras de Willy. Ma hanche s’est retrouvée presque collée à sa cuisse. Le contact m’a brûlée. Un frisson énorme a remonté le long de ma colonne, mes mamelons se sont tendus plus fort. Le sexe s’est mis à frétiller, à mouiller, une moiteur chaude qui s’est répandue dans le string. Je fermais les yeux une seconde, malgré moi.
Son odeur est venue. Nette, intime. Mélange de savon, de coton, de musc et de chaleur humaine. La même que dans la cabine noire. Le bien-être m’a submergée d’un coup, une vague de sécurité mêlée de désir. Je me suis revue dans ses bras, apaisée, protégée, puis éveillée à quelque chose de plus sombre. Mon ventre s’est serré. Une chaleur moite s’est accumulée dans mon bas-ventre.
La foule de l’ascenseur poussait mon corps contre le sien. Mon bras frôlait régulièrement le sien, chaque frôlement déclenchait un éclair de sensation, un spasme minuscule au creux des reins. Je sentais sa hanche contre la mienne, sa cuisse ferme, la béquille repliée contre la paroi. Il profitait du monde pour baisser les yeux, discrètement, vers le décolleté de ma robe. Je le laissais faire, immobile, comme si je ne voyais rien. Mais je voyais. Et je m’en délectais.
Les secondes s’étiraient, délicieuses, obscènes. Sa respiration restait posée, mais je percevais une tension dans sa mâchoire, dans la façon dont ses doigts serraient la béquille. Le profil de son visage, sa barbe fine, ses cils noirs, tout me paraissait beau. Mes seins se gonflaient contre le voile de la robe ; je les sentais lourds, offerts, exposés. Je les bombais légèrement, un geste infime, sans le faire exprès — ou plutôt, en le faisant très exprès.
L’ascenseur s’est arrêté au cinquième. Un ding métallique, les portes qui coulissent. Tout le monde est descendu, soulagé. Je me suis écartée de Willy à regret, la chaleur quittant sa hanche. Avant de suivre les autres, je me suis tournée vers lui, la voix sèche, presque cassante, comme je savais si bien le faire :
— Je vous attends à dix heures dans mon bureau. Ne soyez pas en retard.
Il a hoché la tête, son regard toujours posé sur moi, plus appuyé maintenant que les autres s’éloignaient. Je lui ai tourné le dos et je suis partie, la robe fendue découvrant mes jambes à chaque pas. Et je sentais, je savais, qu’il regardait mes fesses. Ses yeux sur ma robe tendue sur mes reins, sur le balancement de mes hanches, sur le galbe de mes fesses moulées par le tissu léger. Un sourire intérieur m’a échappé. Je t’ai eu.
Mais à peine le couloir entamé, j’ai pensé : il me fallait un motif pour la convocation. Les autres étaient déjà soulagés — c’est encore Willy qui va être disputé. La rumeur courait déjà, je le savais, de bureau en bureau. Moi, je devais réfléchir vite. Un prétexte, un tableau, un budget, n’importe quoi. Mais en marchant, l’esprit enfiévré, je sentais encore son regard sur mes fesses, et je ne pensais qu’à dix heures.
Dix heures, dans mon bureau. Rien que nous deux. Derrière une porte fermée. Cette fois, je ne laisserais pas passer mon tour. Mon corps tout entier vibrait, tendu vers l’heure qui venait.
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