Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Abandon aux sens — Chapitre unique
Auteur
Abandon aux sens
Chapitre unique
Anaïs se délassait en petite tenue, allongée sur le dos.
Dans la douceur enveloppante de ce bel après-midi estival, une clarté déclinante frappait le sol, après s’être frayé un chemin entre les volets entrebâillés de l’ancien corps de ferme rénové, bâti à l’écart de La Rochelle, à la campagne.
Dehors, perchées dans un arbre, des cigales chantaient ou, plutôt, cymbalaient, comme le lui avait rappelé le petit-fils d’un agriculteur du coin, féru d’entomologie. Les promeneurs de la forêt domaniale de la Coubre, plus au sud, ou ceux, bien sûr, du Vieux-Port rochelais, se délectaient eux aussi de leurs mélodies. Cigale grise, celle de Marcel Pagnol, emblématique du Midi, ou, plus rarement, cigale rouge, de pétri, ou argentée.
Elle ne se lassait jamais des sons offerts par la nature.
Tout autour, la vieille demeure de pierre conservait en son sein l’odeur du bois ciré, du lin frais et du sel marin remontant du large. De ce concert subtil et invisible, elle tirait une certaine joie de vivre et une véritable source d’inspiration.
Elle fixait le plafond de sa chambre, à l’étage.
Son visage, vu de face ou de profil, arborait les traits nets d’une adulte en parfaite santé : nez droit, front lisse, menton solide, lèvres pleines d’un rose naturel, pommettes hautes et un brin saillantes. Elle avait, de surcroît, les yeux d’un marron à la fois chaud et profond, un regard capable de passer en un instant d’un éclat malicieux à une intensité presque grave. Des cheveux noir-de-jais lui tombaient jusqu’en bas du dos, au niveau des fossettes lombaires, en une masse souple que l’étudiante relevait parfois en un chignon serré, ou laissait libre, presque en bataille.
L’air frais caressa soudain son ventre, la faisant frissonner.
Elle mesurait un mètre soixante-sept pour cinquante-neuf kilos, et ne portait qu’un haut court trop serré et une culotte en dentelles échancrée entre ses fesses fermes et sculptées par une activité physique régulière depuis l’enfance. La peau lisse, sans défaut, et un peu hâlée, elle était fière de son corps en sablier, de ses cuisses toniques, et d’une poitrine ronde et généreuse qui ne laissait guère indifférents les mâles hétéros qui la croisaient.
Ce mardi, elle avait une fois de plus choisi de rester seule.
Des livres d’histoire médiévale gisaient grands ouverts sur son bureau, décorés de petits morceaux de papier constellés de notes coincés à la hâte entre deux pages. L’impulsion l’avait saisie comme souvent ; non pas telle une urgence brutale, mais à la manière d’une vague lente, insistante, laquelle montait depuis le creux de l’abdomen et se diffusait le long du tronc.
Elle aimait tant se faire plaisir.
La jeune femme le faisait avec la même curiosité qu’elle mettait à feuilleter un manuscrit rare ou à goûter un vin rouge un poil trop jeune. Impulsive, loyale envers ses propres désirs, elle ne se mentait jamais. Introvertie quand il le fallait, extravertie dès que le contexte ou la compagnie s’y prêtaient, elle savait aussi s’offrir des moments entièrement à elle.
Anaïs se dévêtit sans précipitation.
Le haut court avait glissé sur sa peau avant d’être jeté sur l’un des oreillers, suivi de la culotte dont elle s’était débarrassée de la même façon. À présent, son corps reposait sur le drap de coton gris, une jambe légèrement repliée, l’autre allongée. La brise légère qui entrait par la fenêtre taquinait son épiderme au duvet dressé par la chair de poule. Elle ferma les yeux un moment, et laissa son esprit vagabonder : les cours de l’automne prochain à l’université de La Rochelle, les discussions animées avec ses camarades sur les révoltes paysannes du quatorzième siècle, le goût du pain encore tiède acheté le matin au fournil du quartier. Puis la vague revint, plus nette.
Ses doigts commencèrent à s’animer.
Presque malgré elle, ils traçaient des chemins lents sur la peau tendue de son ventre, remontant en direction de sa poitrine, avant de redescendre le long de ses cuisses. Chaque contact était une exploration familière et pourtant toujours nouvelle. Elle imaginait les lignes d’un dessin ancien, les courbes d’une enluminure, et sa main suivait ces sillons invisibles. Le souffle s’approfondit. Une chaleur douce s’installa, comme un feu de braises qu’on attise avec patience. L’étudiante se souvint d’une phrase, sans doute lue quelque part : « Le corps est un jardin secret qu’il faut cultiver sans empressement. »
Alors elle s’exécuta, prenant son temps.
Les minutes s’étirèrent. Elle changea de position, se tourna sur le côté, ou sur le ventre, les genoux relativement écartés. La main qui n’était pas occupée se posa sur sa nuque, puis sur sa gorge, sentant son pouls s’accélérer. Une sensation de plénitude progressive s’empara d’elle, semblable à la montée d’une marée lente dans un estuaire. Elle respirait par la bouche, les lèvres entrouvertes, et de petits sons s’échappaient, presque inaudibles, tel le froissement de pages que l’on tourne. Son esprit demeurait clair, notant la façon dont le plaisir se déplaçait, d’abord diffus, plus concentré ensuite, à nouveau diffus, et rebelote.
Un vrai jeu d’équilibre entre lâcher-prise et attention.
Parfois, la jeune femme s’interrompait, laissant la vague redescendre un peu, souriait toute seule en pensant à l’absurdité douce de cet instant. Après quoi elle reprenait, plus insistante. Les images qui traversaient son esprit n’étaient jamais précises, restant floues, ou symboliques. Une vague qui se brise, une fleur qui s’ouvre sous la pluie, un feu qui danse sans consumer. Elle appréciait tout spécialement cette manière de traduire l’intime en langage poétique, même pour sa seule attention.
Le temps filait, sans crier gare.
Le soleil tutoyait l’horizon. La pièce s’emplissait d’une clarté dorée plus dense. Elle sentit la tension s’accumuler telle une corde d’arc que l’on bande sans à-coup. Son corps se tendit, se relâcha, se tendit à nouveau. Elle accéléra la cadence, puis ralentit, cherchant exactement le point où la sensation devenait la plus brute. Une main glissa sous l’oreiller pour y trouver un petit objet lisse qu’Anaïs aimait parfois utiliser, prolongement, en quelque sorte, de sa propre peau. Elle l’intégra sans peine dans le mouvement avec la même douceur qu’elle aurait mise à tourner une page fragile.
Sa respiration se fit plus profonde, irrégulière.
Des frissons parcoururent ses bras, ses jambes, tout le long de la colonne vertébrale. Elle avait le sentiment d’être à la fois dans son corps et légèrement en dehors, comme si une partie de son être observait avec bienveillance. La loyauté envers elle-même s’exprimait là : ne rien forcer, tout accueillir. Quand la vague se brisa enfin, ce fut en silence quasi total, seulement un long souffle, un cambrement du dos, un tremblement qui partit des orteils et remonta jusqu’à la racine des cheveux.
L’étudiante demeura immobile, les yeux mi-clos.
Elle laissa l’écho se propager, se dissiper, et faire place à une paix alanguie. Longtemps elle resta ainsi, le corps détendu, l’esprit clair. Après quoi elle se redressa, s’appuya sur un coude, et regarda par la fenêtre. Dehors, les arbres remuaient à peine. Elle songea à l’automne qui viendrait bientôt, aux nouveaux cours, aux soirées où la jeune femme raconterait des histoires à ses camarades et amis, gardant pour elle seule ces moments secrets. L’hédonisme, chez elle, n’était pas une fuite ; c’était une façon d’habiter le présent, de goûter chaque sensation comme on croque dans un fruit mûr.
Elle se leva enfin.
À la suite de quoi elle enfila un haut ample et un short en coton, fila jusqu’à la cuisine et se versa un verre d’eau fraîche. En buvant, Anaïs sourit encore. Demain, elle reprendrait ses notes sur les chartes médiévales. Ce soir, sans doute, elle se cuisinerait un plat savoureux, déboucherait une bouteille de vin local, et lirait quelques pages d’un roman. Mais pour l’instant, le corps et l’esprit étaient apaisés, nourris, rassasiés.
Bien sûr, elle reviendrait tôt à ces moments exquis.
Ils faisaient partie d’elle autant que ses livres, autant que l’audace qui lui faisait parfois prendre la parole en amphi pour contredire un professeur un peu trop sûr de lui. Impulsive, oui, mais jamais aveuglément. Rebelle, parfois, mais toujours fidèle à ce que l’étudiante ressentait vraiment.
La nuit tomba lentement sur la vieille maison.
Elle alluma une lampe de chevet, s’installa dans le fauteuil près de la fenêtre, un carnet sur les genoux. Elle écrivit deux ou trois lignes, non pas un journal intime, mais des impressions sur la lumière, la chaleur sous la peau, ou le sentiment d’être ainsi entière. Puis elle referma le carnet, rangea les livres, prépara un thé. Dehors, le silence de la campagne rochelaise s’installait. À l’intérieur, elle se délassait à nouveau, buvant par petite gorgée, attentive à chaque plaisir discret que la vie lui offrait.
La jeune femme finit par s’assoupir.
Elle rêva à un corps fort, droit, dressé vers le ciel, celui d’un de ses amants qu’elle ne connaissait pas encore. Cette fois, ce serait un duo, un ballet à deux. Elle explorerait alors d’autres rythmes, d’autres images mentales, danse, vague, ou flamme, là aussi sans la moindre précipitation. Son corps répondrait, leurs souffles s’accorderaient, la vague monterait, et se briserait.
Et chaque fois, elle en sortirait plus ancrée, plus vivante.
Numéro de funambule fragile et si précieux, cultivé avec soin, comme on cultive un jardin que l’on n’ouvre qu’à soi.
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