Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Ce que Marianne s’autorise — Chapitre 10 · La robe rouge
Auteur
Ce que Marianne s’autorise
Chapitre 10 · La robe rouge
Je ne l’enfilai qu’à dix-neuf heures. Le tissu glissa sur ma peau avec une fraîcheur de soie mouillée, fit courir un frisson le long de mes côtes et s’arrêta à la hanche, où commençait le lacet. Je n’avais rien mis dessous. C’était un secret minuscule, que je gardais pour moi en achevant de me préparer, et dont la seule pensée suffisait à me faire sourire. À chaque pas, l’étoffe frôlait mes cuisses, suivait le mouvement de ma poitrine et laissait entre les croisements du lacet de petites ouvertures où l’air du soir venait se poser.
Devant la glace, je ne me livrai pas au procès habituel. Je me regardai tout entière, sans m’attarder sur les défauts que je m’étais si longtemps reprochés : mes épaules étroites, mes longues jambes sous l’ourlet court, la courbe de mes fesses que le satin soulignait sans effort. Je relevai mes cheveux, ajoutai une touche de parfum au creux du cou et à l’intérieur des poignets, puis chaussai mes escarpins noirs. Lorsque je descendis, je sentis le tissu suivre mes pas dans l’escalier, et cette sensation suffit à me mettre de bonne humeur.
Antoine achevait de disposer les verres dans le salon avec une application excessive. Il leva les yeux, resta immobile une seconde, sa bouteille à la main, puis la reposa lentement, sans même regarder où il la mettait.
— Tu as l’intention de porter ça devant mes collègues ?
— C’est toi qui me l’as offerte.
— Pour Marc. Pour un inconnu.
— Tu préfères que je la réserve aux inconnus que tu sélectionnes sur Internet ?
— C’est toi qui me l’as offerte.
— Pour Marc. Pour un inconnu.
— Tu préfères que je la réserve aux inconnus que tu sélectionnes sur Internet ?
Il eut un petit rire embarrassé et m’attira contre lui. Sa main trouva ma hanche nue, s’y attarda, et je reconnus dans son sourire ce mélange d’admiration et de surprise qui me plaisait tant depuis quelques semaines. Il murmura que j’étais magnifique, m’embrassa une nouvelle fois et me laissa repartir vers la cuisine, non sans m’avoir suivie des yeux jusqu’à la porte.
Éric sonna le premier. Il resta sur le seuil, en veste sombre, ses lunettes fines légèrement embuées par l’humidité du soir. Je pris sa bouteille en laissant mes doigts s’attarder sur son avant-bras et sentis, à travers la manche, un mouvement discret lorsqu’il déplaça son bras pour me laisser passer. Il me complimenta sur ma robe avec une maladresse polie qui me plut. Ses yeux, derrière les verres, s’arrêtaient sur ma tenue puis revenaient presque aussitôt vers mon visage. Je lui demandai des nouvelles de sa femme, partie chez sa sœur, et l’écoutai répondre avant de lui ouvrir davantage la porte. En passant près de moi, il s’écarta avec une précaution qui me fit sourire.
Laurent arriva peu après, parfumé de cuir et de pluie, avec cette aisance d’homme habitué à se sentir bien accueilli. Il s’interrompit en pleine phrase lorsqu’il me découvrit sur le seuil, puis retrouva son sourire pour déclarer qu’Antoine avait décidément beaucoup de chance. Je répondis, en prenant sa veste, que sa femme serait sans doute ravie de savoir qu’il se montrait aussi généreux en compliments en son absence. Il rit, mais laissa échapper un bref regard vers le laçage de ma robe avant de rejoindre les autres. Son assurance m’amusait ; je me promis de ne pas lui faciliter systématiquement la conversation.
Philippe arriva le dernier, rouge, lourd, la main déjà tendue, avec son eau de toilette trop appuyée et sa peau échauffée par la marche. Il me regarda longtemps. Son regard plongea dans mon décolleté, descendit jusqu’à l’ouverture latérale où ma hanche apparaissait entre les lacets et s’y arrêta sans chercher à dissimuler sa curiosité. Je lui fis remarquer qu’il était, une fois de plus, le dernier arrivé, et que sa femme devait être ravie de disposer d’une soirée tranquille. Antoine rit derrière moi. Philippe se pencha pour me demander à voix basse si j’allais me montrer désagréable avec lui toute la soirée.
— Tu n’as encore rien vu, murmurai-je.
Son sourire hésita un instant, puis il me demanda si j’avais décidé de le prendre pour cible. Je lui répondis que les autres n’étaient pas davantage à l’abri et le conduisis au salon, où Antoine venait d’ouvrir une nouvelle bouteille.
La lumière des deux lampes basses donnait au salon des teintes de miel et d’ambre, tandis que la pluie tombait dehors avec cette régularité tranquille qui rend une maison particulièrement accueillante. J’allais et venais entre eux avec un plateau, attentive à la façon dont la robe accompagnait mes mouvements et aux regards qui s’arrêtaient parfois sur elle avant de se détourner. Je ne cherchais pas à dissimuler mon plaisir ; je participais à la conversation, proposais des verres et profitais simplement de cette attention inhabituelle.
Je me plaçai devant Laurent pour lui tendre une assiette et laissai mes doigts se refermer un instant sur les siens. Il s’arrêta de parler, reprit le fil de son histoire avec un léger retard, puis me lança un regard amusé auquel je répondis en m’éloignant déjà vers Éric.
Je complimentai ce dernier sur sa chemise bleu pâle et lui demandai si elle avait été choisie avec le même sérieux qu’un traitement médical. Il rit, puis se surprit lui-même à rire si franchement, ce qui éclaira son visage et me donna envie de prolonger la plaisanterie. Je posai deux doigts sur son poignet pour attirer son attention sur un détail de sa montre, avant de rejoindre Antoine avec le plateau vide.
Philippe, lui, n’avait pas manqué une seule de ces petites attentions. Je le traitais avec une politesse parfois exagérée, mais je lui adressais aussi un sourire ou une remarque suffisamment personnelle pour qu’il retrouve aussitôt son entrain. Il semblait incapable de deviner à quel moment je me moquerais de lui et à quel moment je lui parlerais avec chaleur ; cette incertitude rendait ses réactions beaucoup moins prévisibles que ses plaisanteries habituelles.
Antoine voyait tout et s’en amusait. Lorsqu’il m’attrapa doucement par la taille au passage, je déposai un baiser sur sa joue, puis restai quelques secondes près de lui, heureuse de le sentir aussi attentif à moi. Il suivit du regard mon retour vers les invités, avec un sourire où se mêlaient la curiosité et cette agitation qu’il avait parfois lorsqu’une soirée échappait à son organisation soigneuse.
Dans la cuisine, Philippe vint chercher des glaçons sous prétexte d’aider. J’avais ouvert le réfrigérateur et sentais l’air froid sur mes jambes lorsque je l’entendis s’arrêter derrière moi. Sa présence avait quelque chose d’immédiatement reconnaissable, avec son souffle sonore, son parfum trop généreux et la chaleur de ce corps massif qui occupait toujours davantage d’espace qu’il ne le croyait. Lorsqu’il posa une main sur mon flanc, là où le lacet s’ouvrait, je recouvris ses doigts des miens au lieu de me retourner aussitôt.
Je le laissai se rapprocher un instant, puis, lorsqu’un éclat de rire venu du salon nous parvint à travers la porte, je pivotai vers lui et posai doucement deux doigts sur sa poitrine pour lui indiquer le bac à glaçons. Il me regarda comme s’il hésitait à répondre par une plaisanterie, mais finit par prendre ce qu’il était venu chercher, et je repris mes préparatifs avec le sourire.
Nous passâmes à table. J’étais entre Laurent et Antoine, Philippe en face de moi, Éric au bout. Pendant que les conversations reprenaient autour des consultations, des congés et des voyages, je constatai combien il était facile d’installer de petites complicités sans interrompre un seul échange. Sous la table, la chaussure de Laurent frôla la mienne et je ne me hâtai pas de l’écarter ; lorsqu’il posa une main près de la mienne sur la nappe, je lui effleurai brièvement les doigts avant de me tourner vers Éric pour lui demander son avis sur le vin.
Éric profita de ma question pour raconter une dégustation assez désastreuse qu’il avait organisée avec son épouse, et je l’écoutai en me penchant légèrement vers lui, au point qu’il finit par oublier sa réserve et par prendre Laurent à témoin de sa mésaventure. Philippe se mit à rire, puis annonça qu’il avait toujours tenu à sa liberté, ce qui me donna l’occasion de lui demander si sa femme en bénéficiait autant que lui. Il chercha une réponse moins facile que ses plaisanteries habituelles ; Antoine rit et je me penchai vers Philippe pour lui remplir son verre, en laissant volontairement durer l’échange de regards.
Laurent, qui n’avait rien perdu de notre premier jeu, retrouva mon pied sous la table, mais je ne lui accordai pas longtemps toute mon attention. Éric venait de m’adresser une remarque amusée à voix basse et je lui pris la main pour le féliciter d’avoir enfin osé se moquer de Philippe. Les conversations se poursuivaient normalement, tandis que ces petits gestes trouvaient leur place entre deux sujets sans que personne sache exactement lesquels avaient été remarqués.
Au salon, la pluie battait plus fort. Je m’assis d’abord près de Laurent, dont le bras toucha le mien lorsqu’il reprit une anecdote commencée à table ; je l’écoutai quelques instants, puis me levai pour porter à Éric son verre oublié avant d’aller m’installer à côté de Philippe. Celui-ci avait suivi mon trajet des yeux et se pencha dès que je pris place.
Il me demanda à voix basse si j’avais enfin décidé de cesser de me moquer de lui. Je posai la main sur sa joue un peu râpeuse et l’embrassai, sans lui laisser le temps d’ajouter une nouvelle plaisanterie.
La conversation s’arrêta net. Dans le silence soudain, je distinguai le bruit de la pluie, un verre que Laurent venait de reposer et le léger mouvement du fauteuil d’Antoine. Lorsque je m’écartai de Philippe, mon mari me regardait avec une surprise visible, mais je reconnus aussi son sourire et lui proposai de me suivre quelques instants dans la cuisine.
Antoine referma la porte derrière nous et resta un moment à me regarder, avec cette expression à la fois amusée et déconcertée que je lui connaissais depuis que nos conversations avaient commencé à prendre des directions inattendues. Je m’approchai, posai les mains sur sa poitrine et lui souris lorsqu’il me glissa, d’un ton où perçait la surprise, qu’il ne m’aurait jamais imaginée embrasser Philippe devant leurs collègues.
Je lui répondis que oui, puis ajoutai que j’avais également apprécié les attentions de Laurent et la réserve d’Éric, chacun à sa manière. Antoine laissa échapper un rire incrédule avant de remarquer que j’avais décidément choisi une façon très personnelle d’organiser notre dîner, tandis que je lui rappelais, en passant les bras autour de son cou, qu’il n’avait lui-même jamais manqué d’imagination lorsqu’il m’avait parlé de Marc.
Il m’embrassa longuement, sans chercher à prolonger une conversation qui n’avait pas besoin de devenir un interrogatoire. Lorsqu’il me demanda si j’avais envie de poursuivre la soirée, je lui répondis que oui, puis lui retournai la question, attentive à ce qu’il souhaitait réellement. Antoine prit quelques secondes pour me répondre, m’attira une dernière fois contre lui et m’accompagna jusqu’au salon.
Il parla le premier. Il expliqua que rien n’était attendu de personne, que chacun pouvait changer d’avis à tout moment et qu’il ne souhaitait surtout pas que ses collègues se sentent engagés par l’atmosphère de la soirée. Éric acquiesça le premier, Laurent retrouva son sourire et Philippe approuva sans chercher à plaisanter. Antoine alla ensuite chercher les préservatifs et les déposa sur la table basse ; je remarquai la précision inhabituelle avec laquelle il les alignait près des verres, avant de revenir s’asseoir.
Je ne me rassis pas. Sur le meuble bas, près de la bibliothèque, se trouvait la vieille platine qu’Antoine n’utilisait presque plus et dont les disques étaient rangés dans un coffre de bois. Je parcourus les pochettes sans chercher un titre précis, en retirai une dont l’image me rappelait vaguement une soirée ancienne, puis posai le disque sur le plateau. L’aiguille accrocha le premier sillon avec un petit craquement, bientôt suivi d’une trompette assourdie, de quelques notes de piano et du pas régulier d’une contrebasse qui sembla prendre possession du salon avant que personne ait songé à parler.
Antoine me regardait depuis la table basse, où il venait de déposer les petites enveloppes argentées. Il eut un sourire en reconnaissant l’appareil, me demanda depuis combien de temps nous n’avions pas écouté ce disque, mais je ne sus que lui répondre ; je restai un moment de dos, les paumes posées sur le meuble, laissant la musique se mêler au bruit de la pluie et aux derniers murmures de la conversation. Derrière moi, les trois invités s’étaient tus, et je n’avais pas besoin de me retourner pour savoir qu’ils observaient la robe rouge, son laçage ouvert sur le côté et la façon dont le tissu accompagnait chacun de mes mouvements.
Je quittai mes escarpins l’un après l’autre et retrouvai sous mes pieds le tapis du salon, un peu rêche, agréablement tiède. La contrebasse donnait à la musique une lenteur qui invitait moins à danser qu’à marcher en oubliant où l’on allait ; je laissai les épaules suivre le rythme, fis quelques pas près du canapé et tournai sur moi-même, sans chercher à reproduire une figure ni à paraître habile. Je m’amusais de découvrir le silence de Laurent, dont le visage habituellement si expressif s’était immobilisé, et celui d’Éric, qui tenait son verre sans le porter à ses lèvres, tandis que Philippe suivait la moindre de mes hésitations avec une attention presque comique.
Je levai les bras pour retirer les épingles qui retenaient mes cheveux et les déposai sur le meuble, où leur tintement se perdit dans la musique. Mes mèches retombèrent sur mes épaules ; je passai les doigts dedans, puis me tournai vers Antoine avec un sourire. Il s’approcha aussitôt, prit ma main et fit avec moi quelques pas maladroits qui nous ramenèrent vers le milieu de la pièce. Je ris contre son épaule en reconnaissant sa manière de danser, plus soucieuse de ne pas heurter les meubles que de suivre la musique, avant qu’il me fasse tourner doucement et me laisse reprendre seule cette promenade que j’avais commencée.
Je poursuivis au rythme du piano, laissant mes hanches accompagner les notes, tantôt avec lenteur, tantôt avec un léger décalage qui m’amusait moi-même. Lorsque je passai devant Éric, je lui tendis la main ; il posa son verre, se leva avec une réserve que je trouvai charmante et m’accompagna pendant quelques mesures, sans cesser de vérifier du regard que je souhaitais toujours le garder près de moi. Je déposai un baiser sur sa joue avant de le laisser retrouver son fauteuil, puis invitai Laurent à venir à son tour, ce qui lui rendit soudain une partie de son aisance et provoqua une plaisanterie d’Antoine sur les talents de danseur qu’il cachait au cabinet.
Laurent répondit en riant qu’il ne promettait rien de remarquable. Il dansait pourtant sans raideur, et je pris plaisir à sentir sa main accompagner la mienne, puis à voir son sourire changer lorsque je m’arrêtai devant lui pour le regarder de plus près. Je me dégageai doucement avant qu’il ait eu le temps de proposer un second tour, traversai la pièce et tendis la main à Philippe, qui protesta que je cherchais certainement à lui faire payer son dîner. Sa corpulence l’empêchait de se déplacer avec la même facilité que ses confrères, mais il accepta de se lever et fit avec moi quelques pas suffisamment sérieux pour déclencher le rire de Laurent.
Je ne prolongeai pas davantage ce petit bal improvisé. Lorsque Philippe se rassit, je revins au centre du salon et portai les doigts au long lacet qui parcourait le côté de ma robe, depuis mes côtes jusqu’à ma hanche. Je dénouai le premier croisement, puis le suivant, sans précipitation ; le tissu se relâcha légèrement et j’en retins le pan d’une main, attentive davantage à la musique qu’aux trois hommes silencieux. Antoine, lui, ne souriait plus tout à fait de la même manière : il suivait mes gestes avec cette curiosité mêlée d’impatience que je lui connaissais, mais lorsque nos regards se croisèrent, il m’adressa un petit signe de tête, presque imperceptible, auquel je répondis en souriant.
Je défis les derniers liens et laissai la robe descendre jusqu’à mes pieds. Elle forma sur le tapis un cercle de satin rouge dont je m’écartai d’un pas, sans chercher à me couvrir ni à modifier ma posture. La lumière des lampes dessinait doucement mes épaules, la ligne de mon dos et mes jambes, et je me surpris à ne plus examiner une à une les parties de ce corps dont j’avais tant de fois discuté les défauts devant ma glace. Éric baissa les yeux un instant avant de les relever, Laurent demeura silencieux, et Philippe, qui aurait autrefois trouvé une plaisanterie pour occuper ce silence, n’en fit aucune.
La musique continuait. Je repris quelques pas, plus lents maintenant que je sentais l’air du salon sur ma peau, puis me dirigeai vers Éric, dont je connaissais la timidité et auprès duquel je n’avais aucune envie de brusquer quoi que ce soit. Je lui pris la main, l’invitai à se lever et m’approchai pour l’embrasser ; il répondit doucement, avec cette précaution qui lui appartenait, tandis que sa main se posait sur mon épaule puis dans mon dos. Lorsqu’il s’écarta pour retrouver mon regard, je lui souris avant de déposer un second baiser, moins hésitant, et il me laissa repartir sans chercher à me retenir.
Laurent m’accueillit ensuite avec une assurance qui lui revint dès que je tendis les bras vers lui. Sa première plaisanterie s’éteignit pourtant lorsque je l’embrassai, et il resta un moment près de moi, une main légère sur ma taille, l’autre contre mon épaule. Je pris plaisir à cette proximité, puis posai les doigts sur son poignet pour lui indiquer doucement que je souhaitais me dégager. Il me lâcha aussitôt et retrouva son sourire, moins triomphant qu’à son arrivée, mais sans embarras.
Philippe était resté assis, les mains appuyées sur ses genoux. Je me penchai vers lui, posai les doigts sur sa joue et lui offris un baiser auquel il répondit avec cette familiarité qui avait toujours quelque chose de déconcertant chez un homme dont l’apparence continuait à si peu me séduire. Sa main se posa sur ma taille ; je la laissai là quelques instants, puis la repris entre les miennes avant de me redresser. Il ne chercha pas à discuter ce geste et, pour une fois, demeura silencieux lorsque je m’éloignai.
Je retrouvai Antoine debout près du fauteuil. Il tendit la main avant même que je sois arrivée jusqu’à lui, m’attira contre sa chemise et m’embrassa longtemps, avec un bonheur évident que je reconnus à sa manière de me garder près de lui après le baiser. Nous reprîmes ensemble quelques pas sur le tapis, sans véritablement danser ; je déposai une main sur son cou et il écarta une mèche de mes cheveux, puis se recula juste assez pour examiner mon visage avec ce sourire qui me plaisait davantage que toutes les réactions suscitées chez nos invités.
Le morceau suivant avait commencé sans que nous nous en apercevions. Éric s’était rapproché et me demanda tout bas si je souhaitais qu’il reste près de moi ; je lui répondis en prenant sa main, tandis que Laurent venait nous rejoindre et qu’Antoine s’installait sur l’accoudoir du fauteuil voisin. Les échanges devenaient plus intimes, faits de baisers, de gestes retenus et de caresses auxquelles je répondais ou que j’interrompais d’une simple pression de la main. Je ne demeurais jamais longtemps auprès d’un seul homme : je revenais vers Antoine, échangeais quelques mots avec Éric, riais à une remarque de Laurent et retrouvais parfois le regard de Philippe, dont la réserve nouvelle m’étonnait plus que son assurance ancienne.
À mesure que la soirée avançait, les quatre hommes semblaient oublier leurs places habituelles autour du salon. Un fauteuil fut déplacé pour faire de la place, les verres reculèrent vers un coin de la table et Philippe quitta enfin l’angle du canapé où il s’était installé après le dîner. Je conservais pourtant le plaisir de choisir chacun de mes déplacements, de décider à qui je tendais la main et quand je préférais retrouver un peu d’espace, sans jamais avoir besoin de donner à ces gestes une signification plus grande que celle qu’ils avaient à cet instant.
Antoine avait fini par s’approcher de nous. Je sentais sa présence familière au milieu des autres, reconnaissais sa voix lorsqu’il murmurait un mot à mon oreille et retrouvais ses mains avant même de me retourner. Il m’embrassa, puis échangea quelques paroles avec Éric qui lui répondit en souriant, heureux sans doute de voir que personne ne cherchait à lui attribuer un rôle qu’il n’aurait pas choisi. Je passai les bras autour du cou de mon mari et restai quelques instants contre lui, attentive à cette agitation heureuse qui l’empêchait désormais de tenir en place.
Lorsqu’il se détacha de moi, son regard alla vers la table basse où il avait laissé les protections. Il hésita, me regarda, puis se pencha pour en prendre une, avec ce mélange d’empressement et de soin qui me fit reconnaître l’Antoine des soirées où il s’était mis en tête de préparer jusque dans les moindres détails quelque chose qui nous ferait plaisir. À sa gauche, Laurent s’était à demi levé ; Éric avait abandonné ses lunettes sur la bibliothèque et Philippe attendait, plus silencieux que jamais. J’entendis le froissement léger de l’emballage entre les doigts de mon mari.
Je posai la main sur la sienne.
Antoine s’arrêta immédiatement et leva les yeux. La musique continuait de tourner derrière nous, presque inaudible, et je pris quelques secondes pour croiser son regard avant de lui sourire.
— Non. Pas ce soir.
Il resta un instant surpris, la petite enveloppe toujours entre les doigts, puis la reposa sur la table basse sans me demander de me justifier. Laurent recula d’un pas, Éric récupéra ses lunettes et Philippe releva la tête, cherchant du regard lequel de nous allait reprendre la parole.
— Je préfère qu’on en reste là, ajoutai-je en me tournant vers eux.
Éric acquiesça le premier. Laurent répondit que c’était entendu, avec un sourire où subsistait une légère surprise, tandis que Philippe, après une seconde de silence, demanda s’il pouvait au moins compter sur un dernier café. Sa question était si conforme à ses habitudes que je me mis à rire, et Antoine, qui venait de prendre ma main, rit lui aussi avant de lui répondre qu’il restait encore du café dans la cuisine.
Je récupérai la robe rouge et l’étendis sur mes genoux lorsque je me rassis, puis attirai à moi le plaid posé sur l’accoudoir du canapé. Antoine vint s’installer un moment près de moi, posa son bras autour de mes épaules et déposa un baiser sur ma tempe, sans cesser de participer aux conversations qui reprenaient timidement. Éric retrouva cette élégance tranquille qui lui appartenait, Laurent racontait déjà une anecdote dont il avait oublié le début et Philippe commentait, d’un ton très sérieux, la qualité du café que mon mari venait de lui servir.
Il était tard lorsqu’ils songèrent à partir. Laurent rappela, avec une gravité inhabituelle chez lui, que cette soirée devait rester entre nous, ce qu’Éric confirma aussitôt ; Philippe approuva à son tour, sans ajouter de plaisanterie, tandis qu’Antoine répondait simplement que notre salon n’avait jamais été une salle de réunion et qu’il n’avait aucune intention d’y afficher un compte rendu.
Les départs se firent sans empressement. Je restai sur le canapé, le plaid autour des épaules, et leur adressai un dernier sourire pendant qu’Antoine les accompagnait jusqu’à la porte. Lorsque Philippe, le dernier, eut quitté la maison, le salon retrouva son silence, à peine troublé par le grésillement du disque arrivé au bout de sa face et par la pluie qui coulait toujours sur les vitres.
La robe rouge reposait sur mes genoux, son long lacet emmêlé dans les plis du tissu. Antoine revint du vestibule, contempla un instant les verres abandonnés et les coussins dispersés, puis vint s’asseoir près de moi. Sans prononcer un mot, il prit l’extrémité du cordon qui dépassait de la robe et entreprit d’en remettre les croisements en place, avec cette patience minutieuse qui lui appartenait et que je lui avais toujours connue.
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