Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La rédemption — Chapitre 9
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La rédemption
Chapitre 9
Chapitre 9
Quelques semaines se sont écoulées. Le déménagement a transformé mon existence, me faisant passer de l'ombre de mon studio à la lumière de la maison d'Alix. Mais il restait ce dernier voyage, ces derniers cartons de pacotille et quelques souvenirs amers à évacuer définitivement de mon ancienne vie. Je gare ma voiture devant l'immeuble décrépit, l'air lourd d'une chaleur poisseuse. Alors que je m'apprête à franchir l'entrée, mon sang se glace.
Trois silhouettes massives se tiennent là, barrant le passage comme des spectres surgis d'un passé que je croyais enterré. Crânes rasés, blousons sombres malgré la température, et ces tatouages que je connais trop bien, marqués par une idéologie de haine. Au centre, l'homme fait un pas en avant, un sourire carnassier aux lèvres.
— Tiens, salut François. Ça faisait longtemps ? Onze ans je crois, non ?
Je m'immobilise, le souffle coupé. Je reconnais cette voix, ce regard vide. C'est Pascal. Celui qui était à mes côtés cette nuit-là, il y a onze ans. Celui qui a frappé avec moi, celui qui n'a jamais exprimé le moindre regret. Avant que je ne puisse réagir ou reculer, les deux autres, plus jeunes mais tout aussi arrogants, se jettent sur moi. Ils m'attrapent chacun par un bras, verrouillant ma carrure avec une force brutale pour m'empêcher de m'enfuir.
Pascal s'approche, son visage à quelques centimètres du mien. L'odeur de tabac froid et de haine qui émane de lui me donne la nausée.
— Il paraît que tu as changé, François. On entend des choses dans le quartier. On entend que le grand guerrier est devenu une vraie tentouze. Toi qui étais contre ça, contre ces abominations ? Tu nous fais quoi, là ? T'aimes la bite alors ?
Je ne réponds pas. Je fixe un point derrière lui, essayant de rester digne malgré la terreur qui hurle en moi. Pascal éclate d'un rire gras, un son sans aucune joie.
— Tu ne parles plus ? T'as perdu tes couilles en prison ? On m'a dit que tu vivais avec la petite chose que tu as démolie autrefois. C'est quoi ton projet ? Tu le sautes pour te faire pardonner ? Tu nous dégoûtes, François. T'es une honte pour nous, une traînée qui a retourné sa veste pour un morceau de viande.
Les insultes homophobes et les slogans néonazis s'enchaînent, crachés comme du venin. Pascal monte en pression, sa fureur nourrie par mon silence. Voyant que je ne réagis pas à ses provocations verbales, son visage se crispe de rage.
— Tu vas me répondre, sale traître !
Le premier coup de poing part avec la force d'un marteau-piqueur, s'écrasant sur ma pommette. Ma tête bascule violemment. Je sens ma peau se déchirer. Puis un second coup me percute le ventre, me coupant le souffle. Les deux complices me maintiennent fermement, m'exposant comme un sac de frappe aux assauts de Pascal. Il frappe encore et encore, au visage, dans les côtes, cherchant à briser l'homme que je suis devenu.
— Lâchez-le, ordonne-t-il enfin.
Je m'effondre lourdement sur le bitume, incapable de rester debout. C'est alors que la véritable horreur commence. Les trois hommes se mettent à me ruer de coups de pieds. Chaque impact est une explosion de douleur. Le cuir de leurs bottes s'enfonce dans mon dos, dans mes hanches, dans mon torse. Je me roule en boule, essayant de protéger ma tête, mais les coups pleuvent sans relâche. Je sens mes côtes céder, l'air s'échapper de mes poumons dans un sifflement agonisant.
— Regarde-toi, crache Pascal en m'assénant un dernier coup de talon dans la mâchoire. T'es rien. Juste une merde qui a trahi les siens.
Le sang coule sur le sol, chaud et visqueux. Ma vision se brouille. Je n'entends plus que le bruit de leurs pas qui s'éloignent et le vrombissement d'un moteur qui démarre en trombe. Je reste là, étendu sur le trottoir sale, incapable du moindre mouvement. La douleur est si intense qu'elle finit par devenir une sorte de froid anesthésiant.
Je ne pense plus à Pascal. Je ne pense plus à la haine. Je pense à Alix, à la lumière de sa cuisine, à la promesse d'une vie qui semble soudain s'évaporer. Quelques larmes se mêlent au sang qui recouvre mon visage, brûlantes de regret et de peur. Et puis, lentement, le ciel s'assombrit. Les bruits de la ville s'étouffent. Tout s'éteint.
Le blanc. Un blanc aveuglant, chirurgical, qui brûle les paupières avant même qu'elles ne parviennent à s'entrouvrir. Puis l'odeur : ce mélange écœurant d'antiseptique et de métal froid. Chaque cellule de mon corps semble hurler à l'unisson, une symphonie de douleur sourde qui irradie depuis mes côtes jusqu'à ma mâchoire. J'essaie de bouger une main, mais un poids m'en empêche.
Je force mes yeux à se stabiliser. La pièce finit par prendre forme, et la première chose que je vois, c'est lui. Alix.
Il est assis sur une chaise en plastique inconfortable, juste à côté du lit. Ses deux mains enserrent la mienne avec une force désespérée, comme s'il craignait que je m'évapore si jamais il lâchait prise. Son visage est dévasté. Ses yeux sont rouges, gonflés par des heures de larmes, et ses traits sont tirés par une angoisse qui me déchire plus que tous les coups de Pascal.
Il est assis sur une chaise en plastique inconfortable, juste à côté du lit. Ses deux mains enserrent la mienne avec une force désespérée, comme s'il craignait que je m'évapore si jamais il lâchait prise. Son visage est dévasté. Ses yeux sont rouges, gonflés par des heures de larmes, et ses traits sont tirés par une angoisse qui me déchire plus que tous les coups de Pascal.
— François... murmure-t-il, sa voix se brisant sur mon nom.
Il éclate de nouveau en sanglots. Ce ne sont pas des pleurs silencieux, mais des spasmes de douleur pure, son corps tout entier secoué par des hoquets. Il pose son front contre le bord du drap, pleurant contre ma main. Je sens ses larmes chaudes couler sur ma peau.
— J'ai cru... j'ai cru que tu étais mort, finit-il par articuler entre deux sanglots. Quand la police a appelé... quand j'ai vu ton état... Ils t'ont massacré, François. Pourquoi ? Pourquoi ils t'ont fait ça ?
Je tente de parler, mais ma lèvre est gonflée et chaque mot est une épreuve.
— Pascal... je souffle dans un sifflement rauque. C'était... le passé qui ne veut pas mourir.
Alix se redresse, ses doigts caressant doucement la seule partie de mon visage qui n'est pas recouverte de bandages ou de bleus violacés. Il pleure toujours, mais une colère immense commence à briller à travers ses larmes.
— Je m'en fous du passé ! On s'en fiche de Pascal ! Regarde-toi... Tu as les côtes brisées, une hémorragie interne qu'ils ont dû opérer en urgence... Tu n'as pas à porter tout ça tout seul, François. Je ne te laisserai pas redevenir une victime d'eux, de cette haine.
— Je suis désolé, Alix... Je voulais juste... récupérer nos derniers cartons.
— Ne t'excuse jamais, crie-t-il presque, sa voix tremblante d'émotion. C'est à cause de moi qu'ils te détestent, parce qu'on s'aime. Et je ne regrette rien. Je ne regretterai jamais d'être avec toi, même si le monde entier veut nous piétiner.
— Je suis désolé, Alix... Je voulais juste... récupérer nos derniers cartons.
— Ne t'excuse jamais, crie-t-il presque, sa voix tremblante d'émotion. C'est à cause de moi qu'ils te détestent, parce qu'on s'aime. Et je ne regrette rien. Je ne regretterai jamais d'être avec toi, même si le monde entier veut nous piétiner.
Il se penche et dépose un baiser d'une infinie légèreté sur mon front, ses larmes continuant de tomber sur mon visage. Il reste là, sa joue contre la mienne, son souffle mêlé au mien dans le silence de la chambre d'hôpital.
— Tu vas te rétablir, François. On va rentrer à la maison. Et cette fois, personne, ni Pascal, ni Julien, ni personne ne franchira plus jamais notre porte. Je vais veiller sur toi, comme tu as veillé sur moi. On est deux survivants, n'est-ce pas ? Alors on va survivre à ça aussi.
Je ferme les yeux, sentant sa présence m'envelopper comme un rempart. La douleur physique est toujours là, insupportable, mais dans la chaleur de ses bras et le sel de ses larmes, je trouve enfin la force de ne pas abandonner. Onze ans plus tôt, j'avais brisé ce garçon. Aujourd'hui, dans cette chambre blanche, c'est lui qui me ramasse morceau par morceau.
Trois jours se sont écoulés depuis que l'ombre de Pascal a failli m'emporter. Les tuyaux qui me reliaient aux machines ont été retirés un à un, me laissant seul avec mes hématomes et mes pansements. Chaque respiration est encore une brûlure, mais ma mâchoire me permet enfin d'articuler des sons qui ne sont plus de simples sifflements.
On frappe doucement à la porte. Alix, qui n'a pratiquement pas quitté mon chevet, se redresse. Deux hommes en uniforme de police entrent dans la chambre, un carnet à la main. Leurs visages sont neutres, mais je vois leurs regards s'attarder sur les bandages qui momifient mon torse.
— Monsieur Vidal ? Je suis l'inspecteur Granger. Nous aurions besoin de votre déposition concernant l'agression du parking. Votre compagnon nous a dit que vous étiez en état de parler.
Je jette un regard à Alix. Il me serre la main, ses doigts s'entrelaçant fermement aux miens. C'est lui qui me donne la force de replonger dans ce cloaque. Je prends une inspiration saccadée.
— Je vous écoute, je murmure d'une voix rauque.
— On vous a retrouvé dans un état critique. Les témoins ont vu trois hommes s'enfuir dans une voiture sombre. Est-ce que vous avez pu identifier vos agresseurs ? Est-ce que c'était une agression crapuleuse pour votre portefeuille ?
— On vous a retrouvé dans un état critique. Les témoins ont vu trois hommes s'enfuir dans une voiture sombre. Est-ce que vous avez pu identifier vos agresseurs ? Est-ce que c'était une agression crapuleuse pour votre portefeuille ?
Je marque une pause. Pendant onze ans, ma règle d'or a été le silence. Ne jamais dénoncer, ne jamais "balancer", même mes pires ennemis. C'est le code de la rue, le code de la cellule. Mais en regardant Alix, dont le visage porte encore les traces des larmes des derniers jours, je comprends que ce silence-là ne me protège plus. Il ne fait que nourrir les monstres.
— Ce n'était pas pour l'argent, je commence, ma voix s'affermissant. L'homme qui dirigeait les autres s'appelle Pascal. Pascal Royer. Nous étions... nous étions ensemble il y a onze ans.
L'inspecteur note le nom avec intérêt.
— Et quel était le mobile, selon vous ?
— La haine, tout simplement. Pascal n'a pas supporté que je change. Il n'a pas supporté que je sois avec Alix. Il a passé dix minutes à m'insulter, à me traiter de "traître à la race" et de "tentouze". Il m'a frappé parce que je ne répondais pas à ses provocations. Il m'a frappé parce que je ne suis plus l'un des leurs.
— La haine, tout simplement. Pascal n'a pas supporté que je change. Il n'a pas supporté que je sois avec Alix. Il a passé dix minutes à m'insulter, à me traiter de "traître à la race" et de "tentouze". Il m'a frappé parce que je ne répondais pas à ses provocations. Il m'a frappé parce que je ne suis plus l'un des leurs.
Alix redresse la tête, une lueur de fierté perçant à travers sa tristesse. Il sait ce qu'il m'en coûte de briser cette omertà.
— Vous êtes prêt à signer une plainte officielle et à les identifier formellement sur photo ? demande l'autre policier. On sait que Royer est lié à des groupuscules violents. Votre témoignage est capital pour le mettre hors d'état de nuire.
— Je signerai tout ce qu'il faudra, je réponds sans hésiter. Je ne veux plus avoir peur de mon passé. Je ne veux plus qu'Alix ait peur en sortant de chez lui. Pascal est un danger, et si je dois aller à la barre pour le dire, je le ferai.
— Je signerai tout ce qu'il faudra, je réponds sans hésiter. Je ne veux plus avoir peur de mon passé. Je ne veux plus qu'Alix ait peur en sortant de chez lui. Pascal est un danger, et si je dois aller à la barre pour le dire, je le ferai.
Les policiers continuent leurs questions pendant plus d'une heure. Je détaille chaque coup, chaque insulte, chaque seconde de ce calvaire sur le bitume. C'est épuisant, c'est humiliant, mais c'est aussi incroyablement libérateur. Chaque mot que je lâche est un clou de plus dans le cercle de l'homme violent que j'étais.
Une fois les policiers partis, Alix se penche vers moi et m'embrasse doucement sur la tempe.
— Je suis tellement fier de toi, François. Tu as fait ce qu'il fallait.
— J'ai eu peur, Alix. Peur que ça ne s'arrête jamais.
— C'est fini, maintenant. La police va s'en occuper. Et quand tu sortiras d'ici, on va demander une mesure de protection. Ils ne t'approcheront plus.
— J'ai eu peur, Alix. Peur que ça ne s'arrête jamais.
— C'est fini, maintenant. La police va s'en occuper. Et quand tu sortiras d'ici, on va demander une mesure de protection. Ils ne t'approcheront plus.
Je ferme les yeux, épuisé par l'entretien. Pour la première fois depuis des années, j'ai l'impression de ne plus être en fuite. J'ai affronté la bête et je l'ai nommée.
La sortie de l'hôpital est un choc thermique et sensoriel. Après des semaines, enfermé dans cette bulle de plastique, d'antiseptique et de néons, retrouver l'air libre sur le parking de la clinique me donne presque le vertige. Je suis assis dans un fauteuil roulant, mes jambes autrefois si puissantes me semblant désormais étrangères, lourdes et inutiles. Alix manœuvre le fauteuil avec une précaution infinie, comme s'il craignait que le moindre raccord du goudron ne me brise à nouveau.
Le trajet vers la maison se fait dans un silence recueilli. Je regarde défiler les arbres, les gens qui marchent, les vitrines... tout ce monde qui a continué de tourner pendant que j'étais cloué au sol. Quand nous arrivons enfin devant chez lui — devant chez nous — Alix déploie une rampe amovible qu'il a fait installer en urgence.
— On y est, François. Bienvenue à la maison.
L'installation est difficile. Chaque transfert du fauteuil au lit, ou du fauteuil à la chaise de douche, est une épreuve de force et de patience. Mon corps est un champ de bataille : mes côtes se consolident lentement, mais les lésions nerveuses dans mon dos m'obligent à une rééducation stricte.
Les premiers jours, une équipe de soignants défile. Une infirmière vient refaire les pansements de mes cicatrices chirurgicales, et un kinésithérapeute, un homme sec et exigeant, me fait travailler mes appuis.
— Allez, Monsieur Vidal, poussez sur vos talons. Ne laissez pas vos muscles oublier leur fonction.
C'est humiliant. Moi qui passais des heures à soulever des fontes, je tremble désormais sous l'effort de simplement décoller mes fesses du siège. Mais Alix est toujours là. Il assiste à chaque séance, notant les exercices, apprenant les gestes de massage pour soulager mes crampes nocturnes.
Dès que les soignants partent, c'est lui qui prend le relais. Il refuse que je me sente comme un simple "patient".
— Laisse-moi faire, François, me dit-il un soir alors que je galère à enfiler mon t-shirt.
Il s'assoit en face de moi sur le bord du lit. Avec une douceur qui me tire des larmes, il guide mes bras, ajuste le tissu sur mes épaules encore endolories. Il s'occupe de ma toilette avec une dignité qui me bouleverse. Il lave mon corps meurtri avec une éponge chaude, s'attardant sur chaque bleu qui vire au jaune, sur chaque marque de botte que Pascal a laissée sur ma peau.
— Tu ne devrais pas avoir à faire ça, je murmure, la tête basse. Ce n'est pas ce que j'avais imaginé pour nous.
Alix s'arrête, relève mon menton pour que je le regarde. Ses yeux sont d'une détermination sans faille.
— Tu as pris des coups pour avoir voulu être avec moi, François. Tu as affronté ton passé pour nous protéger. S'occuper de toi, ce n'est pas une corvée. C'est ma façon de te dire que je ne bougerai pas d'ici. On va te remettre debout. Pas à pas.
Les séances de rééducation sont longues et épuisantes. Sous la surveillance d'Alix, je commence à faire quelques pas entre des barres parallèles qu'il a installées dans le salon. Je transpire, je grogne de douleur, je jure parfois de rage quand mes jambes se dérobent. Mais chaque fois que je vacille, ses mains sont là, solides, calées sous mes aisselles ou sur mes hanches pour me stabiliser.
— Encore un pas, François. Juste un. Regarde la fenêtre, regarde le jardin. On va y aller, bientôt.
L'intimité a changé de forme. Elle n'est plus seulement faite de désir brûlant, mais de cette solidarité charnelle absolue. C'est lui qui me porte, au sens propre comme au figuré. Et dans ses yeux, je ne vois jamais de pitié, seulement cet amour féroce qui me donne envie de me battre contre la fatalité.
Un après-midi, après une séance particulièrement rude, je réussis à tenir debout seul pendant dix secondes. Alix lâche un cri de joie étouffé et vient se blottir contre moi, faisant attention à ne pas peser trop lourd.
— Tu vois ? On gagne, François. On gagne du terrain sur eux.
La convalescence est un chemin escarpé, une succession de victoires minuscules et de découragements profonds. Dans le salon d'Alix, les semaines s'étirent au rythme des passages du kinésithérapeute et des efforts silencieux que nous menons une fois la porte refermée. Le fauteuil roulant, qui trônait au centre de la pièce comme un rappel constant de ma déchéance physique, commence peu à peu à prendre la poussière.
Ce matin-là, la lumière du soleil traverse les rideaux avec une douceur printanière. Je suis assis sur le bord du lit, mes mains crispées sur le métal froid de mes béquilles. Alix est là, à quelques mètres, près de la porte-fenêtre qui s'ouvre sur le petit jardin. Il ne dit rien, il attend. Il sait que c'est le jour que j'ai fixé.
— Allez, François. Respire. Un appui après l'autre, murmure-t-il.
Je me redresse. La douleur dans mes côtes n'est plus qu'un écho lointain, mais mes jambes tremblent encore sous l'effort de porter mon poids. Je fais un pas. Puis deux. Le bruit de mes béquilles sur le parquet cadence ma progression. Je sue, mon front est perlé de gouttes froides, mais je refuse de m'arrêter. Quand j'arrive enfin au seuil de la terrasse, je lâche une béquille, puis l'autre. Alix retient son souffle, les mains prêtes à me rattraper.
Je fais trois pas sans aucune aide. Trois pas de pur équilibre, de pure volonté. Je sens l'herbe fraîche sous mes pieds nus alors que je bascule enfin dans le jardin. L'air extérieur, l'odeur de la terre et des fleurs, tout me submerge. Je ne suis plus un prisonnier, je ne suis plus un blessé. Je suis un homme debout dans son propre domaine.
Alix me rejoint en quelques enjambées. Il m'entoure la taille de ses bras pour m'aider à rester stable, et je pose ma main sur sa nuque, sentant la chaleur de sa peau. C'est à ce moment précis, alors que le vent caresse nos visages, que le téléphone d'Alix, resté sur la table de jardin, se met à vibrer.
Il décroche, son visage changeant de couleur au fur et à mesure de la conversation. Il met le haut-parleur.
— Monsieur Vidal ? Ici l'inspecteur Granger. Je voulais vous annoncer personnellement que nous avons procédé à l'interpellation de Pascal Royer et de ses deux complices il y a une heure. Ils ont été localisés dans une planque à la périphérie de la ville. L'arrestation a été mouvementée, mais ils sont sous les verrous. Votre déposition a été la pièce maîtresse. Ils ne ressortiront pas de sitôt.
Un silence de plomb retombe sur le jardin après que Granger a raccroché. Alix me regarde, les yeux brillants de larmes de soulagement. La menace qui pesait sur nos vies, ce spectre de violence qui rôdait dans chaque ombre du quartier, vient de s'évaporer. Nous sommes enfin, pour la première fois de notre existence, véritablement en sécurité.
Je regarde Alix. Je regarde ce garçon qui a tout enduré : mon crime d'autrefois, ma rédemption difficile, les coups de son père, et maintenant les semaines de soins infirmiers qu'il m'a prodigués sans jamais se plaindre. Je vois sa fatigue, sa beauté, sa force incroyable. Tout ce que j'ai enfoui pendant onze ans, toute la honte qui m'empêchait de m'autoriser le bonheur, tout cela vole en éclats.
Je le serre contre moi, ignorant la douleur résiduelle dans mes membres. Je plonge mon regard dans le sien, et pour la première fois, ma voix ne tremble pas.
— Alix... Écoute-moi.
Il se tait, suspendu à mes lèvres.
— Pendant onze ans, j'ai cru que mon seul destin était de payer pour le mal que j'avais fait. Je pensais que je ne méritais rien, et surtout pas toi. Mais tu m'as ramassé dans ce parking, tu m'as soigné, tu m'as aimé quand je n'étais plus qu'un tas d'os brisés. Je ne sais pas comment te dire tout ce que je ressens... mais je sais une chose. Je t'aime, Alix. Je t'aime plus que ma propre vie.
Le mot est lâché. "Je t'aime". Ce sont des syllabes que je n'ai jamais prononcées de toute mon existence d'homme dur, de délinquant, de prisonnier. Alix laisse échapper un sanglot étouffé, un mélange de rire et de pleurs. Il cache son visage dans mon cou, m'embrassant avec une ferveur désespérée.
— Je t'aime aussi, François. Tellement.
Nous restons là, debout au milieu du jardin, deux êtres brisés qui ont appris à se reconstruire l'un par l'autre.
Fin du chapitre 9.
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