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✦ tounet777 La rédemption XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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La rédemption — Chapitre 1

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3
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La rédemption

Chapitre 1

Chapitre 1
L'air de la salle de réunion sent le café tiède et le linoleum propre. C'est une odeur de salle d'attente, une odeur qui ne devrait pas m'asphyxier, et pourtant, j'ai l'impression d'avoir une main de fer serrée autour de la gorge. Je suis assis sur une chaise en plastique bleu, les mains enfouies dans les poches de mon sweat à capuche pour cacher l'encre qui me dévore la peau. Ces tatouages, ce sont des cicatrices que j'ai choisies autrefois, des marques de guerre contre un ennemi que j'avais inventé pour ne pas avoir à me regarder en face.
Chaque seconde ici est un supplice. Je suis venu parce que mon thérapeute dit que le silence est une seconde prison. Je suis venu parce que mon patron pense que mon parcours de rédemption peut sauver des gamins qui, comme moi à vingt ans, ont le poing facile et le cœur sec. Mais au fond, je sais que je suis ici pour payer une dette que je ne solderai jamais. La culpabilité est une ombre portée ; elle ne me quitte que dans le noir complet de mon sommeil sans rêves.
La porte s'ouvre. Je ne lève pas les yeux tout de suite. J'écoute le bruit des pas. Un pas irrégulier. Un léger traînement de pied à gauche, presque imperceptible, mais qui résonne dans mon crâne comme un coup de tonnerre. Mon sang se glace. Je connais ce rythme. C'est moi qui l'ai composé, il y a onze ans, à coups de rangers sur un trottoir mouillé.
Je relève la tête. Le monde bascule.
Il est là. Alix. Il n'est plus le gamin de vingt ans aux yeux écarquillés de terreur que je vois chaque nuit avant de fermer les paupières. C'est un homme de trente-et-un ans. Ses cheveux blonds sont plus courts, ses traits plus affirmés, mais ses yeux bleus… ce sont les mêmes. Des miroirs où je vois l'animal que j'étais.
Le choc est physique. Je sens mes muscles se tendre, mon instinct de fuite hurle dans mes tempes. Je blémis, je sens le masque de l'éducateur calme s'effriter pour laisser apparaître le monstre pétrifié. Je me lève brusquement, ma chaise racle le sol dans un cri strident. Je dois sortir. Je ne peux pas respirer le même oxygène que lui. Je ne mérite pas d'être dans son champ de vision.
— Je m'en vais, je souffle, la voix brisée. Je n'aurais pas dû...
Je fais un pas vers la sortie, la tête basse, incapable de soutenir son regard qui semble me transpercer. C'est alors que sa voix tombe. Une voix calme, posée, mais d'une dureté absolue.
— Reste.
Je m'arrête net, la main sur la poignée de la porte. Le silence qui suit est glacial, épais comme du plomb. Personne d'autre dans le groupe ne bouge. Ils ne savent pas. Ils ne comprennent pas le séisme qui vient d'avoir lieu.
— Si tu pars maintenant, François, tu auras toujours gagné, dit-il.
Cette phrase me frappe plus fort que n'importe quel coup de poing. Il connaît mon nom. Il ne m'a pas oublié. Il me met face à ma lâcheté. Partir, c'est encore une fois lui imposer ma volonté, c'est fuir la responsabilité du désastre. Je pivote lentement, mes jambes pèsent des tonnes. Je me rassois, le dos droit, les yeux fixés sur mes chaussures.
La session commence. Alix parle. Il parle de justice restaurative, de dialogue, de libération. Sa voix ne tremble pas, ou si peu. Moi, je ne suis plus qu'un bloc de pierre. Je sens mon passé me remonter à la gorge : la haine que je vomissais pour ne pas avouer que j'aimais les hommes, cette rage qui me servait d'armure. Je regarde mes mains. Ces mains qui ont brisé sa vie.
Je ne dirai pas un mot de la soirée. Je ne peux pas. Chaque mot serait une insulte face à la dignité de sa présence. Je reste là, crucifié sur ma chaise, à écouter l'homme que j'ai tenté de détruire m'enseigner ce qu'est la véritable force. Je suis l'agresseur, le repenti, le lâche. Et pour la première fois de ma vie, je comprends que le pardon n'est pas une fin, mais un chemin de ronces que je viens à peine de commencer à fouler.
La porte de l'association claque derrière moi, un bruit sourd qui résonne comme un verdict. L'air frais de la rue s'engouffre dans mes poumons, mais il ne m'apaise pas ; il me brûle. Je marche vite, la tête enfoncée dans les épaules, fuyant la lumière des réverbères comme si elle pouvait m'exposer aux yeux du monde entier. Je n'ai pas osé le regarder une seule fois après la fin de la séance. J'ai ramassé mes affaires d'un geste saccadé, fuyant le cercle, fuyant cette humanité que je ne sais plus comment habiter.
J'étais sur le point de franchir le seuil quand sa voix a déchiré le brouhaha des départs.
— À la prochaine, François ! Si tu oses !
Ces mots sont des crochets plantés dans ma chair. Si tu oses. Il a lu en moi comme dans un livre ouvert. Il sait que la lâcheté est ma vieille compagne, celle qui m'a poussé à frapper en meute, celle qui me pousse aujourd'hui à disparaître.
Je monte les escaliers de mon immeuble quatre à quatre. Arrivé dans mon studio, je ne prends même pas la peine d'allumer la lumière. Je reste là, debout au milieu de la pièce, le souffle court, les mains tremblantes. Je finis par m'effondrer sur le banc de musculation qui trône au milieu de mon salon. C'est mon autel, mon refuge de fer. Je soulève de la fonte jusqu'à l'épuisement pour faire taire les voix, pour transformer la douleur mentale en fatigue musculaire. Mais ce soir, le métal me dégoûte.
Je me regarde dans le miroir de la salle de bain, éclairé par le reflet blafard de la ville. Ce crâne rasé, ce corps d'athlète que j'ai sculpté comme une armure... Tout cela me semble dérisoire. Sous le t shirt, je sens le poids de mes tatouages. La croix celtique sur le pec, les runes sur les avant-bras. Je les ai recouverts, certains sont brûlés, d'autres gribouillés, mais je sais qu'ils sont là. Ils sont la cartographie de ma honte.
Onze ans.
Onze ans que je porte le visage d'Alix dans mon portefeuille mental. Je me rappelle le bruit de sa tête contre le trottoir. Je me rappelle l'adrénaline acide qui coulait dans mes veines, ce sentiment de puissance factice qui masquait ma propre haine de moi. Pourquoi lui ? Parce qu'il était libre. Parce qu'il marchait dans la rue en étant ce que j'étouffais en moi depuis l'adolescence. Chaque coup que je lui ai porté, c'était à moi-même que je l'adressais. Je voulais tuer le "pédé" en lui pour ne pas avoir à affronter celui qui s'agitait dans mes propres tripes.
Le silence de l'appartement est assourdissant. Je me demande s'il a vu, ce soir, l'homme que je suis devenu ou s'il n'a vu que l'ombre du monstre. Il est médiateur. Il parle de pardon. Comment peut-il seulement prononcer ce mot sans cracher ? J'ai vu sa jambe. Ce léger décalage dans sa démarche, cette trace indélébile que j'ai gravée dans son squelette. Je suis un éducateur, j'aide les jeunes à ne pas franchir la ligne, mais qui m'aidera, moi, à franchir la distance qui me sépare de sa victime ?
L'hypocrisie de ma vie me saute au visage. Je vis comme un moine, seul, fuyant les relations, fuyant le désir, terrifié à l'idée qu'aimer un homme ferait de moi la cible de mon ancien moi. Je suis ma propre prison. Je pensais que la rédemption passait par le travail, par le sérieux, par l'expiation silencieuse. Mais Alix a raison : la vraie épreuve, ce n'est pas d'être un "ex-skinhead" exemplaire devant des inconnus. C'est d'être un homme brisé devant l'homme qu'on a brisé.
Je m'assois par terre, le dos contre le mur froid. Je repense à son regard bleu. Il n'y avait pas de haine pure dedans, c'est ça le plus terrifiant. Il y avait une sorte de défi lucide. Si tu oses. Si je n'y retourne pas, je valide tout ce que j'étais. Je confirme que je suis un prédateur qui ne sait qu'attaquer ou fuir. Si j'y retourne... je devrai parler. Je devrai dire l'indicible. Je devrai avouer que derrière la haine, il y avait l'envie. Que derrière le lynchage, il y avait le refoulement. Je devrai lui dire que je me déteste chaque matin un peu plus que le jour de mon arrestation.
La nuit défile. Je ne dormirai pas. Je reste là, à fixer mes mains calleuses, me demandant si elles sont capables de faire autre chose que de détruire ou de se crisper sur du fer. Est-ce qu'une vie de "bien" peut effacer dix minutes de "mal" absolu ? La justice restaurative dit que oui. Ma conscience, elle, hurle le contraire.
Pourtant, malgré la terreur qui me tord le ventre, un petit fragment de moi, une étincelle que je croyais morte dans les sous-sols de la prison, commence à s'agiter. C'est le besoin de vérité. Pour Alix, pour ce qu'il a subi, je lui dois au moins ça : ne pas être un lâche une fois de plus. Je dois oser. Pas pour être pardonné — je ne le mérite pas — mais pour qu'il voie que sa vie a plus de poids que ma propre peur.
Demain, je retournerai à l'association. Je ne sais pas si je pourrai parler, mais je serai là. Je serai là jusqu'à ce que l'ombre s'efface, ou jusqu'à ce qu'elle m'engloutisse tout entier.
L'air du gymnase est saturé d'une odeur de poussière et de vieux tapis de sport, une atmosphère lourde qui semble peser sur mes épaules plus que les barres de fonte que je soulève chaque matin. Je suis arrivé vingt minutes trop tôt, pétrifié à l'idée de croiser son regard dans le couloir, mais incapable de rester chez moi. J'ai garé ma voiture à deux rues, là où l'ombre est plus épaisse, et j'ai lutté contre cette pulsion animale qui me hurlait de fuir, de changer de ville, de changer de nom, encore une fois. Mais je suis là. Je pousse la porte, les vertèbres verrouillées, le regard obstinément fixé sur mes chaussures.
Dès que je franchis le seuil, je le sens. Sa présence est une onde de choc électrique qui parcourt l'espace. Il est là, à l'autre bout de la pièce, en train de disposer des dossiers sur une table avec une précision chirurgicale. Il ne lève pas les yeux tout de suite, mais je vois ses épaules se raidir. Ce simple mouvement, cette infime contraction de ses muscles à ma seule vue, agit comme un déclencheur. Mon esprit décroche, violemment aspiré par le siphon noir du passé.
Soudain, je n'ai plus trente-six ans. Je n'ai plus ce diplôme d'éducateur, ni cette vie de solitude rangée où j'essaie de réparer les autres pour ne pas voir ma propre ruine. Je suis cet homme de vingt-cinq ans, la mâchoire serrée, le crâne tondu à blanc, les veines gonflées de cette testostérone empoisonnée qu'on nous injectait dans les caves à coups de discours sur la "pureté" et la "force". À vingt-cinq ans, j'étais déjà une épave morale, mais je me prenais pour un guerrier. Je revois la ruelle sombre derrière la gare. L'odeur métallique de la pluie sur le bitume. Je nous revois, cinq ou six, une meute de chiens enragés encerclant cette silhouette frêle de vingt ans qui ne demandait qu'à rentrer chez elle.
À l'époque, je ne voyais pas Alix. Je voyais mon propre reflet, celui que je détestais avec une fureur que je ne comprenais pas. Je voyais ce désir que je ressentais pour les hommes, cette attirance que j'étouffais sous des couches de haine et qui me terrifiait au point de vouloir l'égorger chez les autres. Chaque insulte que je lui hurlais, chaque "pédé" qui sortait de ma bouche, c'était un cri de guerre contre mon propre cœur. Quand mon poing a rencontré son visage pour la première fois, j'ai cru, dans une seconde de démence pure, que j'allais enfin tuer ma propre "faiblesse". On l'a laissé là, un tas de chair et de vêtements clairs brisé sur le sol, et je me rappelle être rentré chez moi, les jointures en sang, avec une envie de vomir que j'ai étouffée en buvant jusqu'à l'inconscience avant que les flics ne viennent me cueillir à l'aube.
— François ? Tu t'assieds ?
La voix de la médiatrice qui m'accompagne me ramène brutalement à la réalité. Je sursaute, le cœur battant contre mes côtes. Alix me fixe maintenant. Son regard est une lame froide, une étendue de glace bleue dépourvue de la moindre pitié. Je m'assois dans le cercle de chaises bleues. Mes tempes battent comme des tambours. Le groupe commence à parler, des histoires de vols, de violences domestiques, des mots qui flottent comme de la fumée sans jamais m'atteindre. Puis, vient mon tour.
Le silence tombe brusquement. Un silence de plomb, si épais qu'il semble m'étouffer. Je sens le poids de tous les regards, ces étrangers qui attendent de voir si le monstre a vraiment changé, mais je ne vois que lui. Je prends une grande inspiration, mes mains tremblent tellement que je dois les serrer l'une contre l'autre entre mes genoux pour ne pas donner l'image d'un homme qui s'effondre.
— Je... je voudrais dire quelque chose, je commence, la voix rauque, méconnaissable, comme si elle sortait d'un tombeau.
Je me lève. C'est plus fort que moi. Je ne peux pas rester assis pour dire ça, je ne peux pas me cacher derrière le confort d'une chaise.
— Je m'appelle François. Il y a onze ans, quand j'en avais vingt-cinq, j'étais un lâche. J'étais rempli d'une haine qui ne t'appartenait pas, Alix, mais que j'ai déversée sur toi parce que j'étais trop faible pour affronter qui j'étais. Je ne suis pas ici pour demander qu'on m'excuse, parce que ce que j'ai fait est inexcusable et que le pardon est un concept trop grand pour moi. Je suis ici pour dire publiquement, devant vous tous, que je suis le seul responsable de chaque fracture, de chaque nuit de peur, de chaque séquelle que tu portes. Je présente mes excuses les plus profondes, les plus sincères... même si je sais qu'elles ne réparent rien du tout.
Ma voix se brise sur le dernier mot, s'éteignant dans l'immensité de la salle vide. Je reste debout, l'esprit en miettes, attendant une sentence, un cri, une insulte. J'aimerais qu'il me frappe, j'aimerais qu'il me hurle sa douleur, n'importe quoi pour briser cette chape de plomb.
Alix ne bouge pas d'un millimètre. Il a les mains croisées sur ses genoux, les phalanges blanchies par la pression. Il me regarde, mais ses yeux semblent traverser ma chair pour fixer le mur derrière moi. Le silence s'étire, insoutenable, pendant ce qui semble être une éternité. Une femme assise à côté de lui pose avec hésitation une main sur son bras pour le soutenir, mais il s'écarte doucement, refusant toute consolation.
Il prend une feuille sur sa table, note quelque chose avec un stylo qui grince sur le papier, puis lève enfin les yeux vers la médiatrice principale, ignorant totalement ma présence, comme si je n'étais qu'un courant d'air fétide ou un meuble encombrant.
— On peut passer au témoignage suivant ? dit-il d'une voix parfaitement neutre, presque clinique, dénuée de toute émotion humaine. Nous avons un programme à respecter et le temps presse.
Le rejet est plus violent qu'une gifle en plein visage. Il ne refuse pas seulement mes excuses ; il refuse de m'accorder une existence humaine. Pour lui, à cet instant, je ne suis pas un homme en quête de rédemption, je suis l'objet qui l'a brisé à mes vingt-cinq ans, un débris du passé qu'on écarte du pied pour continuer sa route.
Je me rassois lourdement, le visage brûlant d'une honte que même les années de prison n'avaient pas réussi à m'inculquer. La séance continue autour de moi, les gens parlent, pleurent, se confient, mais je suis à nouveau dans cette ruelle, seul avec mon crime, face au vide que j'ai créé. Le chemin vers sa parole sera bien plus long que les cinq ans passés derrière les barreaux. Il a dit "Si tu oses". J'ai osé parler, et il a choisi de me réduire au néant par son silence. C'est son droit le plus absolu, et c'est, je le réalise maintenant, ma plus grande punition.
Le froid du parking est une morsure qui me fait du bien. Il ancre mes pieds dans la réalité alors que mon esprit menace de se dissoudre dans le néant. La séance s'est terminée dans un brouillard de voix lointaines et de chaises que l'on range. Je suis sorti l'un des premiers, incapable de supporter la promiscuité des autres participants, leurs regards compatissants ou méfiants qui semblaient brûler ma peau tatouée. Mais je n'ai pas démarré ma voiture. Je suis resté là, debout contre ma portière, les mains enfoncées si profondément dans les poches de mon sweat que mes articulations me font mal. J'attends. C'est une impulsion stupide, suicidaire presque, mais je ne peux pas partir sur ce silence, sur ce néant qu'il a jeté entre nous.
Le halo orangé des lampadaires donne au goudron un aspect visqueux, presque organique, sous la pluie fine qui commence à tomber. Puis, la porte du bâtiment grince sur ses gonds rouillés. Alix sort.
Il marche seul, la tête basse. Son sac en bandoulière bat contre son flanc au rythme de son pas saccadé. Dans la lumière crue du parking, sa boiterie est plus flagrante que dans la salle de réunion. C'est une signature de douleur que j'ai écrite sur lui à mes vingt-cinq ans, un rythme brisé que j'ai gravé dans sa chair, et chaque fois que son pied gauche traîne un peu sur le bitume, c'est comme si on m'enfonçait une aiguille chauffée à blanc directement dans le cœur. Il s'approche de sa voiture, une petite citadine grise garée à quelques mètres de la mienne. Il ne m'a pas encore vu, ou alors il feint de ne pas m'avoir vu avec une maîtrise qui me donne le vertige. Il sort ses clés, le cliquetis métallique semble résonner dans tout le quartier désert.
— Alix.
Le mot sort de ma bouche avant que je puisse le retenir, avant que ma peur ne m'étouffe. C'est à peine un murmure, une supplique, mais il s'immobilise instantanément. Il ne se retourne pas. Ses épaules se voûtent légèrement, un réflexe de protection instinctif, comme s'il s'attendait à recevoir un coup par derrière. Cette réaction me dévaste plus que tout le reste : onze ans plus tard, le simple son de ma voix déclenche encore chez lui un réflexe de survie, la mémoire de la proie face au prédateur.
— Je ne suis pas venu pour t'agresser, je précise précipitamment, la voix étranglée par une émotion que je ne maîtrise plus. Je voulais juste… je voulais juste te dire que j'ai compris. Ton silence, tout à l'heure, dans la salle. Tu avais raison de le faire. J'ai compris que ma parole n'avait aucun poids.
Il prend une lente inspiration, que je vois soulever son torse, puis se tourne enfin vers moi. Son visage est plongé dans l'ombre, mais ses yeux captent la lumière crue des réverbères. Il y a une fatigue immense dans son regard, une lassitude qui dépasse la simple colère ou la rancœur.
— Tu crois vraiment que c'est une question d'avoir raison ou tort, François ? dit-il enfin. Sa voix est basse, tranchante comme un rasoir. Tu penses que je suis là pour te donner des points de bonne conduite ou pour valider ton parcours de « repenti exemplaire » ? Tu penses que mon silence était un outil pédagogique pour ta rédemption ?
Je fais un pas vers lui, un geste inconscient pour combler le vide, mais il recule brusquement, la main posée sur sa portière comme pour se préparer à une fuite imminente. Je m'arrête net, les mains levées devant moi, paumes ouvertes, pour lui montrer que je suis désarmé, que je suis inoffensif. Mais comment être inoffensif quand on a mon passé ? Quand on porte ce corps qui a été une arme ?
— Non, ce n'est pas ça, je bafouille, perdant pied. Je sais que je ne mérite rien. Mais ce que j'ai dit dans la salle… sur la haine, sur le fait que c'était ma propre honte que je déversais sur toi… c'était vrai. J'ai passé onze ans à me cacher derrière des idées politiques de merde pour ne pas voir que j'étais… que je suis comme toi.
L'aveu reste suspendu dans l'air froid. Comme toi. Le secret que je n'ai jamais dit à personne, pas même à mon thérapeute durant mes cinq ans en cellule, vient de tomber sur le bitume sale d'un parking de banlieue. Je lui livre ma vérité la plus intime, celle qui a causé sa perte, pensant peut-être y trouver une forme de connexion.
Alix lâche un rire bref, sans aucune joie, un son sec qui me cingle le visage. Un rire qui ressemble à un sanglot étouffé par des années de thérapie.
— Comme moi ? Tu penses que ça change quoi que ce soit ? Tu crois que parce que tu as enfin compris que tu étais un gay refoulé, mes os vont se ressouder tout seuls ? Tu crois que mes cauchemars vont s'arrêter, que mes crises de panique vont s'évaporer parce que tu as eu une révélation sur ta sexualité ?
Il fait un pas vers moi cette fois, porté par une soudaine bouffée de rage qui semble consumer sa fatigue.
— Tu m'as brisé parce que tu avais peur de toi-même, François. Tu m'as laissé pour mort sur ce trottoir parce que tu ne supportais pas que j'existe et que je sois libre. Ta "rédemption", c'est juste une nouvelle forme d'égoïsme. Tu veux que je te dise que c'est bon, que je comprenne tes motivations, pour que tu puisses enfin dormir la nuit sans culpabilité. Mais ma vie, elle, ne sera jamais réparée. Je boite, François. Je boite à chaque pas que je fais vers mon futur à cause de ce que tu as fait à mes vingt ans.
Je baisse la tête, incapable de soutenir son regard bleu qui me transperce. La honte est si lourde, si dense, que j'ai l'impression que mes jambes vont se dérober sous moi. Il a raison. Tout ce que je fais, tout ce que je dis, est encore une fois centré sur mon besoin de soulagement, sur ma propre narration de "méchant devenu gentil".
— Je ne te demande pas de comprendre, je murmure, la gorge nouée. Je voulais juste que tu saches que je sais pourquoi j'ai fait ça. Et que je me déteste encore plus que tu ne pourras jamais me détester.
Alix ouvre sa portière dans un grincement métallique. Il s'installe au volant, mais avant de fermer la porte, il me regarde une dernière fois. Il n'y a plus de rage, juste une froideur clinique qui me glace le sang, le regard d'un juge qui a déjà rendu son verdict.
— Si tu veux vraiment faire quelque chose pour moi, François, arrête d'essayer d'être mon égal dans la souffrance. On n'est pas dans le même camp. On ne l'a jamais été. Tu es celui qui frappe, je suis celui qui tombe. C'est la seule vérité qui compte entre nous, aujourd'hui et pour toujours.
Il claque la porte. Le moteur vrombit bruyamment et il s'éloigne, ses feux arrière rouges disparaissant dans la nuit comme deux yeux sanglants qui me surveillent jusqu'au bout de la rue.
Je reste seul sur le parking désert, le vent siffle dans mes oreilles et la pluie commence à tremper mon sweat. Je regarde mes mains, ces mains qui n'ont jamais su aimer, qui n'ont su que se serrer en poings ou s'agripper à du fer froid pour oublier. Je me sens vide, vidé de toute cette prétention à la rédemption que j'avais construite comme un château de cartes. Il m'a tout pris en quelques phrases : ma fierté, mon espoir, mon déguisement d'homme nouveau.
Je rentre chez moi, mais ce studio n'est plus un refuge. C'est un tombeau. Je m'assois sur mon lit et je fixe le mur blanc. Le silence d'Alix dans la salle était une punition, mais ses paroles sur le parking sont une sentence de mort pour l'homme que j'essayais de devenir. Pourtant, au milieu de ce désastre, une certitude demeure, chevillée au corps : je reviendrai la semaine prochaine. Non pas parce que j'espère aller mieux, mais parce qu'il a raison. Je lui dois de rester là, dans ma propre honte, aussi longtemps qu'il portera ses cicatrices. C'est ça, la justice restaurative. Ce n'est pas se sentir mieux. C'est accepter d'être brisé, à son tour, par la vérité implacable de celui qu'on a détruit.
Fin du chapitre 1.
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