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✦ tounet777 La rédemption XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La rédemption — Chapitre 3

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La rédemption

Chapitre 3

Chapitre 3
La semaine suivante, l'air du gymnase semble s'être raréfié, comme si chaque molécule d'oxygène avait été remplacée par une tension électrique invisible. Je franchis le seuil, et avant même d'avoir consciemment cherché sa silhouette, mes yeux se posent sur lui. Il est déjà là, assis dans le cercle, discutant à voix basse avec la médiatrice. Lorsque je m'approche, il lève la tête. Nos regards se croisent et, contrairement aux séances précédentes où l'un de nous finissait par baisser les yeux par honte ou par défi, cette fois, le contact persiste. C'est un regard nouveau, dépouillé de la haine d'autrefois, mais chargé d'une intensité qui me donne le vertige. Je m'assois à la place qu'il m'a tacitement désignée, juste à côté de lui, un espace que personne d'autre n'a osé occuper.
La séance débute, mais je n'entends que les battements de mon propre sang. Je suis terrifié par la proximité de son épaule, à quelques centimètres de la mienne. Pour la première fois, je ne me sens pas comme un agresseur face à sa victime, mais comme un homme dont chaque fibre est en alerte, sensible au moindre mouvement de l'autre. Lorsque le médiateur nous demande de réfléchir à nos relations passées, Alix prend la parole. Sa voix est calme, mais elle porte une mélancolie qui me transperce.
— J'ai eu des relations, après l'agression, commence-t-il en fixant le centre du cercle. Mais elles étaient toujours teintées de peur. Je cherchais chez mes partenaires une protection qu'ils ne pouvaient pas m'offrir. J'ai aimé un homme, il y a quelques années, quelqu'un de doux. Mais je n'ai jamais pu me laisser aller totalement. La nuit, quand il me touchait, je revoyais parfois l'ombre du trottoir. J'ai fini par le quitter parce que je me sentais trop brisé pour être aimé normalement.
En entendant ces mots, je sens un tremblement irrépressible s'emparer de mes mains. J'imagine Alix dans les bras d'un autre, cherchant la paix que j'ai détruite. La jalousie, une émotion que je ne m'autorise pas, se mélange à une douleur atroce. Je réalise que j'ai non seulement brisé son corps, mais que j'ai aussi empoisonné sa capacité à aimer et à être aimé. Je tremble si fort que le dossier de ma chaise vibre contre le sol. Alix s'en aperçoit. Sans interrompre son récit, il déplace imperceptiblement sa main vers la mienne. Nos petits doigts se frôlent, un contact accidentel en apparence, mais qui agit sur moi comme une décharge. Je ne bouge pas, pétrifié par ce mélange de terreur et d'attirance.
Alix, de son côté, semble lutter contre ses propres démons. Je vois ses traits se crisper, une lutte interne se lisant sur son visage. Il se sent coupable, je le sens. Accorder de la compassion, et pire encore, ressentir une forme d'attirance pour l'homme qui l'a laissé pour mort, ressemble pour lui à une trahison impardonnable envers le gamin de vingt ans qu'il était. Son ancien moi blessé hurle sans doute à l'intérieur, réclamant justice et haine, tandis que l'homme qu'il est devenu aujourd'hui est irrésistiblement attiré par la vérité brute que j'ai mise à nu. C'est une dissonance cognitive qui le torture, et je vois ses yeux s'embuer de larmes qu'il refuse de laisser couler.
Le dialogue continue, mais nous sommes ailleurs. À un moment donné, le médiateur nous propose un exercice de groupe où nous devons nous lever et circuler. Dans le mouvement, nos corps se rapprochent inévitablement. Je sens la chaleur de son flanc lorsque nous nous croisons. Chaque frôlement "accidentel" est comme une brûlure. Un moment, sa main effleure mon dos pour passer derrière moi, et je manque de perdre l'équilibre. Ce n'est plus de la peur, c'est une attraction magnétique, une force gravitationnelle qui nous pousse l'un vers l'autre malgré l'abîme qui nous sépare.
Je le regarde de biais alors qu'il discute avec un autre participant. Sa posture a changé. Il est moins voûté, plus présent, mais son regard revient sans cesse vers moi, comme s'il vérifiait que je suis toujours là, que je ne me suis pas évaporé. Ce regard trop long, qui s'attarde une seconde de trop sur mes lèvres ou sur mes tempes, me confirme que le trouble est partagé. C'est une attirance terrifiante, car elle défie toute logique morale. Nous sommes liés par une tragédie, et pourtant, dans les décombres, quelque chose de vivant et de dangereux est en train de pousser.
Vers la fin de la séance, Alix se rassoit et me regarde fixement. Le silence entre nous est devenu une conversation à part entière. Je vois dans ses yeux la lutte entre le ressentiment et l'intérêt. Il semble me demander : "Comment est-ce possible ? Comment puis-je ressentir cela pour toi ?". Je n'ai pas de réponse, car je me pose la même question. Je suis un monstre qui se découvre un cœur, et il est une victime qui se découvre une capacité de pardon qui le dépasse.
La séance s'achève sur une note de lourdeur insupportable. Les autres se lèvent, discutent, mais nous restons un instant assis, comme ancrés au sol par le poids de ce qui vient de se passer. Alix se lève enfin, son pas irrégulier résonnant sur le lino. Il s'arrête devant moi, ses mains enfoncées dans ses poches.
— Tes mains, François... dit-il doucement, en désignant mes doigts qui tremblent encore. Elles ne sont plus les mêmes qu'il y a onze ans.
Je baisse les yeux sur mes paumes.
— Elles essaient d'apprendre à ne plus se serrer, je réponds dans un souffle.
Il hoche la tête, un mouvement lent et grave. L'attirance est là, palpable, une chape de plomb qui nous unit dans un malaise indicible. Il se détourne, mais avant de partir, il pose une fraction de seconde sa main sur mon épaule, un geste d'une tendresse dévastatrice qui me laisse haletant au milieu de la salle vide. Je reste là, incapable de bouger, réalisant que le chemin de la rédemption vient de prendre un tournant bien plus complexe et effrayant que tout ce que j'avais imaginé.
La sortie du gymnase se fait dans un silence assourdissant, celui qui précède les tempêtes ou les effondrements. Dehors, la nuit a déjà englouti la ville, une obscurité épaisse que seule la lueur blafarde des réverbères parvient à trouer. Alix s'arrête sur le trottoir, son sac pesant sur son épaule, le regard fuyant vers les zones d'ombre qui s'étendent au-delà du parking. Je vois son corps se raidir, ses épaules se voûter légèrement, ce réflexe de défense que je connais trop bien maintenant.
— Tu es venu comment ? je demande, ma voix sortant plus rauque que je ne l'aurais voulu.
— À pied, répond-il en fixant le bout de ses chaussures. J'habite à vingt minutes. Mais... j'avais oublié qu'en hiver, il ferait si noir à cette heure-là.
Il tente un sourire qui meurt aussitôt sur ses lèvres. Je sens une décharge d'angoisse pour lui, une envie viscérale de ne pas le laisser affronter ces rues seul. Je repense à ses confidences sur ses crises de panique, sur l'oppression qu'il ressent dès que le soleil décline.
— Laisse-moi te raccompagner, Alix. S'il te plaît. Je ne veux pas que tu marches seul.
Il hésite, ses yeux sondant les miens. Je vois la lutte entre sa méfiance instinctive et son besoin de sécurité. Finalement, il hoche la tête. Le trajet en voiture est saturé d'une tension nouvelle. L'habitacle est étroit, l'odeur de mon vieux cuir se mélange à celle de sa peau. Nous ne parlons pas, mais l'air semble vibrer entre nous. Lorsque je gare la voiture devant chez lui, je découvre une petite maison de plein pied, modeste, nichée derrière une haie haute qui la protège des regards. C'est un refuge, un petit jardin clos où la ville semble disparaître.
— Tu veux... tu veux monter ? propose-t-il, la main sur la poignée. On pourrait manger quelque chose de simple. Juste pour discuter encore un peu.
Mon cœur rate un battement. Je fixe le volant, mes mains serrées dessus. — Alix, je ne sais pas si c'est une bonne idée. Je ne devrais pas... je ne veux pas m'imposer.
— François, monte. S'il te plaît, insiste-t-il avec une douceur qui me désarme.
L'intérieur de sa maison lui ressemble : sobre, un peu fragile, mais chaleureux. Quelques livres, une lumière tamisée, et une odeur de thé et de vieux bois. Il prépare des pâtes dans la cuisine, ses gestes sont un peu saccadés. Je reste debout près du plan de travail, me sentant comme un intrus gigantesque dans ce sanctuaire de paix.
— Pourquoi m'avoir invité ? je demande alors que le bruit de l'eau qui bout remplit l'espace.
Il s'arrête, le dos tourné. — Parce que quand tu es là, je n'ai plus peur de l'ombre dehors. C'est absurde, non ? L'homme qui a créé ma peur est le seul qui semble pouvoir l'éteindre.
Il se retourne et s'approche de moi. La distance se réduit. Nous sommes dans la pénombre de la cuisine. Le stress est palpable, une pression sur la poitrine qui nous empêche de respirer normalement. Alix lève la main, hésite, puis effleure la manche de mon pull. Ses yeux sont rivés sur les miens, une intensité brûlante qui me paralyse.
— Quand tu as parlé de ta vie amoureuse dans le cercle... j'ai senti que j'allais m'effondrer, je murmure, ma vérité sortant malgré moi. J'ai eu tellement mal de savoir ce que je t'avais volé.
— Et moi, quand je te regarde, François, je ne vois plus le monstre. Et c'est ça qui me terrifie le plus. J'ai l'impression de trahir celui que j'étais. Mais j'ai aussi envie... de quelque chose que je ne devrais pas vouloir.
Le silence retombe, plus lourd. Son visage est tout près du mien. Je sens son souffle chaud sur ma joue. L'attirance est là, magnétique, irrésistible. C'est une force gravitationnelle qui nous pousse l'un vers l'autre. Je vois ses yeux descendre vers mes lèvres. Lentement, comme dans un rêve fiévreux, il réduit encore l'espace. Je ferme les yeux, le monde disparaît. Nos visages ne sont plus qu'à quelques millimètres. Je sens la chaleur de sa peau, l'attente électrique.
Mais au moment où nos lèvres vont se toucher, une image me percute : l'éclat de ses dents cassées sur le trottoir il y a onze ans. Un frisson d'horreur me traverse. Je recule brusquement, le souffle court, mon dos heurtant le frigo.
— Je ne peux pas, Alix. Je ne peux pas te faire ça. Pas après tout. Ce serait... ce serait un autre crime.
Alix reste immobile, le bras encore à moitié levé. Il tremble, ses yeux remplis d'un mélange de soulagement et d'une tristesse dévastatrice. Il reprend son souffle, sa poitrine se soulevant violemment.
— Tu as raison, dit-il dans un souffle. On ne peut pas. Pas comme ça.
Il s'écarte, retourne vers ses fourneaux, les mains tremblantes tellement qu'il doit s'appuyer sur le rebord de l'évier. On finit par manger dans un silence pesant, les yeux fixés sur nos assiettes. On discute de choses et d'autres, de son travail, de mes doutes, mais l'ombre de ce baiser manqué plane entre nous comme un fantôme.
On passe deux heures à parler, à vider nos sacs, à pleurer parfois. Il me raconte ses séances de kiné interminables, sa haine passée qui s'est transformée en une lassitude grise. Je lui raconte ma solitude en cellule, le dégoût de mon reflet. C'est une conversation d'écorchés vifs, un échange de lambeaux d'âmes.
Quand je me lève enfin pour partir, il me raccompagne jusqu'à la porte. Le jardin est silencieux, plongé dans le noir.
— Merci d'être venu, dit-il sur le seuil. Et merci d'avoir reculé. Je ne pense pas que j'aurais pu supporter d'avoir été celui qui l'avait initié demain matin.
— On se voit la semaine prochaine, Alix.
Je marche vers ma voiture sans me retourner, le cœur en miettes, sentant son regard sur ma nuque. Je réalise que nous sommes en train de construire quelque chose de bien plus dangereux que la haine : une intimité née d'une tragédie, un lien que personne au monde ne pourrait comprendre, et qui risque de nous détruire autant qu'il nous répare.
Pendant les six jours qui séparent la soirée chez Alix de la prochaine séance, ma vie se fige dans une sorte de stase contemplative, une attente fiévreuse qui confine à la torture. Chaque geste de mon quotidien — soulever mes haltères, préparer mon café, marcher dans les couloirs du centre social où je travaille — est devenu un acte mécanique, totalement déconnecté d'un esprit qui a pris ses quartiers ailleurs. Dans une petite maison de plain-pied, derrière une haie haute.
Le soir, le studio devient le théâtre d'une obsession que je ne parviens plus à juguler. Dès que je verrouille la porte d'entrée, le rituel commence. Je ne regarde plus la télévision, je ne lis plus. Je m'assois sur le bord de mon lit, les coudes sur les genoux, et je laisse la pénombre m'envahir. Et inévitablement, je retourne dans sa cuisine.
Je repense à ce moment précis où l'air est devenu solide entre nous. Je revois le mouvement de sa main vers ma manche. C'était un geste si fragile, si hésitant, et pourtant il possède dans mon souvenir la force d'un séisme. Je ferme les yeux et je tente de retrouver la sensation de son souffle sur ma joue, cette chaleur humide qui a failli me faire perdre pied. Chaque soir, à la même heure, je revis la scène du baiser avorté. Je sens la tension électrique qui nous poussait l'un vers l'autre, ce magnétisme terrifiant qui faisait fi de toute morale, de tout passé sanglant.
Et chaque soir, je me demande ce qui se passe dans sa tête à lui.
Est-ce qu'il regrette de m'avoir laissé entrer ? Est-ce qu'il se déteste autant que je me déteste pour ce qui a failli arriver ? Je l'imagine seul dans sa maison modeste, peut-être assis à la même table où nous avons mangé ces pâtes insipides qui avaient pourtant le goût d'un banquet sacré. Je me demande s'il se sent trahi par ses propres sens, s'il a honte d'avoir ressenti cette étincelle pour l'homme qui a été son cauchemar pendant onze ans.
Une dualité insupportable s'est installée en moi. D'un côté, il y a le mal. Le mal absolu, indélébile. Je regarde mes jointures et je me rappelle qu'elles ont percuté son visage. Je me rappelle le bruit de son corps qui tombe. Cette culpabilité n'est plus une idée abstraite, c'est un poids physique qui me compresse la poitrine à chaque inspiration. Je me dis que je n'ai pas le droit de l'aimer, pas le droit de le désirer, pas même le droit de le trouver beau. Chaque pensée tendre que j'ai pour lui me semble être une nouvelle agression, une profanation de sa souffrance.
Mais de l'autre côté, il y a ce bien-être. Ce bien-être monstrueux et délicieux que je ressens uniquement quand je suis près de lui. C'est le seul moment de ma vie, depuis mon enfance peut-être, où je n'ai pas l'impression d'être une machine de guerre ou un criminel en sursis. Près d'Alix, mon corps semble enfin trouver sa place, non plus comme une arme, mais comme un refuge. C'est une contradiction qui me rend fou : comment l'homme que j'ai le plus détruit peut-il être le seul capable de me faire sentir humain ?
Je passe des heures à fixer le plafond, hanté par sa phrase sur la nécessité d'exister. Je me demande s'il a conscience de la puissance de ses mots. En me disant de ne plus m'interdire de vivre, il a ouvert une porte que j'avais condamnée avec du béton et de l'acier. Mais derrière cette porte, il n'y a pas la liberté, il y a lui.
Parfois, vers trois heures du matin, je suis pris d'une envie irrépressible de prendre ma voiture, de rouler jusque chez lui et de rester garé devant sa maison, juste pour m'assurer qu'il dort, qu'il ne fait pas de cauchemar, que l'ombre que je suis n'est pas en train de le hanter à nouveau. Je veux le protéger de tout, y compris de moi-même.
Je me rappelle la manière dont il me regardait quand je l'ai raccompagné à sa portière. Ce mélange de gratitude et de trouble. Ce regard-là, je ne l'ai jamais vu chez personne. Ce n'était pas le regard d'une victime, c'était le regard d'un homme qui voyait un autre homme. Pour la première fois de ma vie, je n'étais pas "le skinhead", pas "l'éducateur", pas "le prisonnier". J'étais François. Un François mis à nu, tremblant et dévasté, mais existant enfin dans le regard de quelqu'un d'autre.
Le jeudi soir, la veille de la séance, l'angoisse atteint son paroxysme. Je me demande si nous allons pouvoir nous regarder en face après ce qui s'est passé. Est-ce que le cercle de justice restaurative ne va pas nous paraître dérisoire, maintenant que nous avons franchi la frontière de l'intimité ? Le secret de notre soirée chez lui pèse sur mes épaules comme un sac de ciment. J'ai l'impression de tricher, d'avoir volé un moment de grâce qui ne m'était pas destiné.
Je finis par m'endormir d'un sommeil agité, rêvant de jardins clos et de mains qui se frôlent dans le noir. Dans mes rêves, il n'y a plus de boiterie, plus de sang sur le bitume, juste deux hommes qui se parlent sans avoir peur du lendemain. Et quand je me réveille, la réalité me frappe à nouveau au plexus : je suis François, et j'attends avec une impatience douloureuse le moment où je reverrai l'homme dont j'ai brisé la vie et qui, par un miracle cruel, est devenu mon seul horizon.
L'entrée dans le gymnase ce vendredi-là n'est pas une simple arrivée, c'est une onde de choc silencieuse qui fige les conversations. Je franchis le seuil quelques minutes après Alix. Dès que je pénètre dans la pièce, je sens que l'atmosphère a changé de densité, l'air semble chargé d'une électricité statique qui fait dresser les poils sur mes bras. Le groupe est déjà formé, les chaises disposées en cercle sous la lumière crue des néons qui grésillent avec un bruit de fond lancinant. Habituellement, les murmures s'éteignent à mon passage par méfiance ou par malaise, mais aujourd'hui, le silence est d'une autre nature, plus profond, plus lourd. Les regards ricochent entre Alix et moi avec une acuité nouvelle. Les autres victimes, les autres condamnés, les médiateurs... tous semblent percevoir cette vibration invisible, ce fil brûlant qui nous relie désormais au-delà de la procédure.
Je ne cherche pas ma place habituelle dans le fond. Je marche droit vers la chaise vide à côté de lui, le cœur battant à un rythme irrégulier. En m'asasseoyant, je sens la chaleur de son flanc irradier à travers l'espace qui nous sépare. Nos genoux ne se touchent pas encore, mais l'air entre eux est saturé d'une tension qui me donne le vertige. Pendant que le médiateur entame son introduction sur la responsabilité, je reste pétrifié, les yeux rivés sur mes propres mains posées à plat sur mes cuisses, mes jointures blanchies par la pression. Je suis conscient de chaque inspiration d'Alix, du moindre froissement de son pull quand il bouge légèrement.
Soudain, alors que le groupe échange sur la difficulté de la réparation, je sens un poids léger et chaud se déposer sur le dos de ma main droite. Alix vient de poser sa main sur la mienne, sans hésitation, en plein milieu du cercle, devant les regards médusés de l'assemblée. C'est un geste d'une audace inouïe, une rupture totale avec le protocole de la douleur. Je suis instantanément déstabilisé, mon souffle se bloque net dans ma gorge, mes muscles se tendent comme des câbles d'acier sous l'afflux d'adrénaline. Je tourne lentement la tête vers lui, le visage décomposé, cherchant dans ses yeux une explication à ce séisme. Alix ne détourne pas les yeux. Il me fixe avec une intensité calme, un mélange de tristesse et de détermination qui me bouleverse.
— Tout va bien, François, murmure-t-il, la voix si basse qu'elle semble n'exister que pour mes oreilles.
Ces trois mots agissent comme un baume sur une plaie vive. Je sens la rigidité de mes épaules s'évanouir, ma main se détendre progressivement sous la paume de la sienne. Le reste de la séance s'écoule dans un brouillard de voix lointaines et de concepts abstraits. Pour nous, le temps s'est arrêté. Nous sommes deux rescapés sur un îlot de contact physique au milieu d'un océan de souffrance collective.
À la fin de la séance, je fuis. L'intensité de ce qui vient de se passer est une charge trop lourde à porter. Je sors précipitamment du gymnase, fendant la foule des participants, marchant d'un pas rapide vers le parking où le froid de la nuit vient frapper mon visage en feu. Je suis presque arrivé à ma portière quand j'entends derrière moi ce pas saccadé, ce rythme brisé que je reconnais désormais entre mille, martelant le bitume.
— François ! Attend !
Je m'immobilise. Alix me rattrape, son souffle court formant de petites brumes blanches dans l'air glacé. Il tend le bras et me saisit fermement le biceps pour m'empêcher de monter dans ma voiture. Ses doigts serrent mon bras à travers le cuir de mon blouson, et ce contact direct me fait frissonner de la nuque aux talons.
— Pourquoi tu pars comme ça ? demande-t-il, ses yeux cherchant les miens dans la pénombre.
Je baisse les yeux vers le sol, incapable de soutenir la franchise de son regard. La honte et une forme de désir sauvage se livrent une bataille féroce dans ma poitrine, me coupant la parole.
— C'est trop, Alix. Ce que tu as fait dans la salle... devant tout le monde... je ne sais pas quoi en faire.
— J'en avais besoin, François. J'avais besoin que ce soit réel devant eux. Et je voulais te dire que... j'ai été vraiment content de notre soirée, l'autre jour. Chez moi. C'était la première fois que je me sentais bien depuis longtemps.
Je fixe les reflets orangés des réverbères sur le goudron. Le silence qui suit est chargé d'une tension qui devient presque insupportable, une attraction magnétique qui nous pousse l'un vers l'autre. Je sais que je devrais m'éloigner, protéger ce qu'il lui reste d'innocence. Mais mes pieds semblent enracinés dans le sol.
— J'ai vu où tu vivais, Alix, je murmure enfin, la gorge nouée. Est-ce que... est-ce que tu voudrais venir boire quelque chose chez moi ce soir ? Je te raccompagnerai après. C'est un tout petit studio, j'y vis seul depuis que je suis sorti de prison. C'est très modeste, presque vide, mais c'est chez moi.
Alix ne répond pas avec des mots. Il lâche mon bras, fait un pas décisif vers moi et réduit l'espace à néant. Ses mains remontent lentement vers mon visage, effleurant ma mâchoire avec une tendresse qui me déchire les entrailles. Avant que je puisse esquisser le moindre mouvement, ses lèvres se posent sur les miennes. C'est un baiser court, léger, presque une interrogation, mais il possède pour moi la force d'un cataclysme. C'est le baiser du pardon que je ne mérite pas, de l'attirance interdite qui fleurit dans les décombres.
Sous le choc électrique de ce contact, je me détourne brusquement. Je lui tourne le dos, les mains pressées sur mon crâne, haletant comme si l'air venait de se raréfier. Mon esprit est en plein chaos. Comment peut-il m'embrasser, moi ? Comment peut-il transformer mon image de bourreau en celle d'un homme désirable ? Je me sens monstrueux d'avoir savouré ce baiser, monstrueux d'en avoir désiré davantage.
Alix s'approche par-derrière, avec une lenteur calculée, et pose sa main bien à plat sur mon épaule, entre mes omoplates.
— François, ne fuis pas. Ce que je ressens là, maintenant... ce n'est pas de la confusion. C'est la sensation d'être enfin debout, sans avoir besoin de béquilles mentales. C'est terrifiant, mais c'est la première chose vraie que je ressens pour quelqu'un depuis l'accident.
Je me retourne lentement, les joues trempées de larmes que je ne cherche plus à dissimuler. La digue cède enfin. Ce n'est plus seulement du désir ou de la culpabilité, c'est une passion née du chaos. Je le saisis par la taille, mes doigts s'enfonçant dans le tissu de son manteau, et cette fois, c'est moi qui l'embrasse. C'est un baiser profond, désespéré, affamé, où se mêlent une tendresse infinie et la rage sourde d'avoir gâché tant d'années dans la haine. Nous nous prenons dans les bras l'un de l'autre, nous serrant avec une telle force que nos souffles se confondent. Je cache mon visage dans le creux de son cou, inhalant son odeur, pleurant de soulagement et d'effroi.
— Je ne comprends pas, Alix... je murmure contre sa peau chaude. Je ne comprends pas ce que c'est, cette douleur et ce bien-être qui se mélangent dans ma poitrine. Ça brûle et ça apaise en même temps. Je ne savais pas qu'un homme pouvait ressentir ça.
— Moi non plus je ne sais pas mettre de nom dessus, François, répond-il en laissant sa main s'égarer dans mes cheveux courts. Tout ce que je sais, c'est que pour la première fois, je n'ai pas envie que la nuit s'arrête. On est juste deux êtres cassés qui essaient de voir si les morceaux s'emboîtent encore.
Nous restons là, enlacés au milieu du parking désert, sous la lueur blafarde des réverbères, ignorant le froid mordant, ignorant le poids du passé qui nous observe de loin. Nous sommes terrifiés par ce présent qui nous offre une chance que nous n'osions plus espérer, un lien fait de douleur, de peur, de désir et de cette tendresse brute qui nous submerge.
Fin du chapitre 3.
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