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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La dernière notification — Chapitre 10

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La dernière notification

Chapitre 10

Chapitre 10
La matinée s'étire comme un supplice feutré. Malgré le luxe de la suite et le calme apparent, je suis une corde de piano tendue à rompre. Chaque vibration de mon téléphone me fait sursauter, chaque bruit dans le couloir me donne l'impression que la porte va céder sous une horde de journalistes. Je fais les cents pas, mes doigts triturant nerveusement l'ourlet de mon t-shirt. Mon esprit est resté bloqué sur l'appel de ma mère et sur ces images de moi qui tournent en boucle sur les réseaux.
Ezra m'observe depuis un moment. Il a délaissé son propre téléphone, ignorant les appels incessants de Paul, pour ne se consacrer qu'à moi. Il voit bien que je suis en train de sombrer.
— Marceau, arrête de réfléchir. S'il te plaît.
Il se lève et vient m'intercepter au milieu de la pièce. Ses mains se posent sur mes épaules, lourdes et ancrées, m'obligeant à m'arrêter. Il me tire doucement vers le canapé, m'installant contre lui. Pendant des heures, il déploie des trésors de tendresse pour m'arracher à mes démons. Il me raconte des anecdotes absurdes de ses débuts, me montre des dessins qu'il a griffonnés sur un carnet, et finit par commander un déjeuner qu'il me force presque à manger, bouchée après bouchée, en plaisantant pour me décrocher un sourire.
Et ça marche. Lentement, le monde extérieur s'estompe. Sous ses caresses, dans le creux de son cou, je finis par oublier X, Besançon, et la peur. Il n'y a plus que l'odeur de sa peau, ce mélange de bois de santal et de chaleur humaine, et le battement régulier de son cœur sous mon oreille.
Mais alors que l'heure du départ approche, l'atmosphère change. La tendresse devient urgence. C'est comme si nous avions tous les deux conscience que ce qui nous attend dehors est une tempête, et que nous avons besoin de nous imprégner l'un de l'autre pour tenir le coup.
Ezra me redresse doucement pour plonger son regard dans le mien. Ses yeux bleus sont sombres, chargés d'un désir si puissant qu'il me coupe le souffle. Il m'embrasse, d'abord avec une douceur poignante, puis avec une ferveur qui consume tout sur son passage. Nous nous dirigeons vers la chambre dans un silence électrique.
La scène de leur union est d'une intensité rare. Ezra me déshabille avec une lenteur rituelle, ses mains tremblantes glissant sur ma peau comme s'il essayait d'en mémoriser chaque millimètre. Quand il me possède, c'est avec une force et une profondeur qui m'arrachent des gémissements que je ne pensais pas capable de pousser. Tout est exacerbé : la friction de nos corps, la moiteur de nos peaux entrelacées, le souffle court qui se mêle dans le silence de la pièce. C'est un acte de résistance contre le monde entier. Ezra ne me quitte pas des yeux, ses doigts ancrés dans mes hanches, me murmurant qu'il m'aime, que je suis à lui, que rien ne pourra nous séparer. La douleur de l'absence prochaine se transforme en un plaisir brut, dévastateur, une longue danse désespérée où chaque mouvement est une promesse de retour. Lorsque l'orgasme nous foudroie, nous restons soudés l'un à l'autre, tremblants, le cœur battant à l'unisson dans un moment de grâce absolue.
Mais la réalité reprend ses droits avec le bip de la montre d'Ezra. Le milieu de l'après-midi. Le train.
Le départ est déchirant. Ezra m'aide à m'habiller, me tendant son propre sweat à capuche noir, celui qu'il porte pour passer incognito.
— Garde-le. Il sent mon parfum. Ça t'aidera, murmure-t-il.
Son visage est marqué par une tristesse profonde. Il me serre contre lui sur le pas de la porte, ses mains crispées dans mon dos. Je sens ses larmes mouiller mon épaule avant qu'il ne se reprenne. Il ne veut pas me laisser partir, je le vois à la façon dont il retient ma main jusqu'à la dernière seconde, au moment où Thomas, l'assistant, vient me chercher pour l'exfiltration.
Dans la voiture qui me mène à la gare, je m'effondre. Je pleure en silence, le visage enfoui dans le col du sweat d'Ezra. Les larmes roulent sans s'arrêter, nourries par la peur de ce qui m'attend et le manque déjà insupportable de sa présence.
À la gare, je suis une ombre. Je rabats la capuche d'Ezra sur mes yeux, mes lunettes vissées sur le nez, la tête basse. Je m'installe dans le train pour Besançon, me serrant contre la vitre, essayant de disparaître dans le tissu noir. Le trajet dure une éternité. Chaque arrêt est une agonie.
Quand le train entre enfin en gare de Besançon, je prends une grande inspiration. Je marche d'un pas rapide sur le quai, fuyant les regards. Mais alors que je traverse le hall pour rejoindre la sortie, mon cœur manque un battement.
Devant le kiosque à journaux, des piles de magazines et de quotidiens locaux sont disposées en évidence. Je m'arrête, pétrifié. Sur les couvertures, c'est nous. Ezra me tirant vers la voiture à Strasbourg. La photo est partout. Les titres s'étalent en lettres grasses : "LE MYSTÉRIEUX AMOUREUX D'EZRA : QUI EST-IL ?", "SCANDALE À STRASBOURG".
Je vois des gens s'arrêter, commenter, pointer du doigt la photo. Mon visage est là, exposé à la vue de tous mes voisins, de mes clients, de mon père. Le garçon invisible est mort.
Je sors de la gare presque en courant, les larmes aux yeux, la capuche du sweat d'Ezra rabattue si bas qu'elle me mange le front. Je grimpe dans un taxi, le cœur battant à un rythme effréné. Pendant tout le trajet vers mon quartier, je reste prostré contre la portière, priant pour que personne ne me reconnaisse à travers la vitre.
Mais le véritable choc m'attend au pied de mon immeuble. À quelques mètres de l'entrée, je les vois. Mon père et ma mère sont là, debout près de leur voiture grise, les visages marqués par une attente qui semble avoir duré des siècles. Ils ne crient pas. Ils ne font pas de grands gestes. Ils sont juste là, graves et immobiles.
Mes jambes deviennent du coton alors que je m'approche d'eux. Le monde semble ralentir, les bruits de la rue s'estompent pour ne laisser place qu'au bourdonnement de mon propre sang dans mes oreilles. La honte et la peur se mélangent dans ma gorge comme un poison amer. Je m'arrête à deux mètres d'eux, les mains tremblant dans les poches du sweat, incapable de soutenir leur regard.
— Marceau...
C'est la voix de mon père. Elle est basse, sourde, chargée d'une émotion que je n'arrive pas à identifier. Elle n'est pas remplie de la colère que je redoutais, mais d'une immense, d'une infinie interrogation.
— On t'a attendu, Marceau. On a vu les journaux. On a vu ce qui se dit partout sur Internet.
Je sens les premières larmes rouler sur mes joues, chaudes et irrépressibles. Le barrage cède. Je ne sais pas par quoi commencer. Je ne sais pas comment leur avouer que j'aime un homme, que cet homme est une icône mondiale, et que je me sens si petit, si terrifié face à tout cela. Je ne sais pas comment leur dire que je suis gay, ce mot que j'ai étouffé en moi pendant tant d'années pour ne pas les décevoir.
— Je... je suis désolé, je balbutie entre deux sanglots qui me déchirent la poitrine. Je ne savais pas comment vous le dire... je voulais vous protéger... je suis tellement désolé...
Je m'effondre littéralement sur moi-même, le corps secoué par des spasmes de douleur pure. C'est à cet instant que ma mère s'approche. Elle ne pose pas de questions. Elle ne me fait pas de reproches. Elle me regarde avec cette intuition profonde, cette clarté que seules les mères possèdent face à la détresse de leur enfant. Elle pose une main douce sur mon bras et me guide vers la porte de l'immeuble.
— Viens, Marceau. Monte. On va s'asseoir tous les trois.
Une fois dans mon petit studio, l'atmosphère est pesante, mais étrangement exempte d'hostilité. Je m'assois sur une chaise, le dos voûté, tandis que ma mère s'installe en face de moi. Mon père reste debout près de la fenêtre, les bras croisés, le regard fixé sur les toits de Besançon avant de se tourner vers moi.
— Tu sais, Marceau, commence ma mère d'une voix posée, presque murmurée. On est tes parents. Et une mère, ça sait ces choses-là. Elle le sent.
Je relève la tête, les yeux rougis, totalement hébété par ce qu'elle vient de dire.
— On voulait juste que tu sois prêt à nous le dire toi-même, continue-t-elle avec un sourire triste. On attendait ton signal, on attendait que tu te sentes assez en sécurité pour nous ouvrir ton cœur. Nous sommes au courant, Marceau. Depuis longtemps.
Ces mots agissent comme un déclic. Toute la pression accumulée depuis des mois explose. Je bascule en avant et je tombe dans les bras de ma mère. Je pleure de plus belle, mais cette fois, ce sont des larmes de libération, un torrent qui emporte avec lui des années de dissimulation, de mensonges par omission et de solitude dévorante. Je m'accroche à elle comme si j'avais de nouveau cinq ans, et je me sens soudainement si léger, si incroyablement soulagé.
Mon père s'approche alors. Il pose sa main calleuse sur ma tête, un geste de tendresse qu'il ne s'autorise presque jamais.
— Ce garçon sur les photos... Ezra. C'est avec lui que tu étais tout ce temps ? Vous êtes ensemble, c'est ça ?
Je me redresse doucement, essuyant mon visage avec la manche du sweat. Je prends une grande inspiration, le cœur encore lourd mais l'esprit plus clair.
— Oui, je souffle enfin. On s'est rencontrés sur une application. Il se faisait appeler Félix. Je ne savais pas qui il était au début... et puis c'est devenu sérieux. Il est... il est merveilleux avec moi, Papa. Il me protège. Il m'aime pour ce que je suis.
Je leur raconte tout. La rencontre, les rendez-vous secrets, Strasbourg, la peur de Paul, et la façon dont Ezra a décidé de ne plus me cacher, quitte à tout risquer. Je leur parle de l'homme derrière la star, de ses doutes, de sa solitude à lui aussi.
Cependant, je garde le plus sombre pour moi. Je ne leur dis pas qu'avant de le rencontrer, j'avais envisagé l'irréparable. Je ne leur parle pas de l'abîme où je me trouvais, de cette envie d'en finir qui me rongeait. C'est ma cicatrice, mon jardin secret, et je ne veux pas les blesser avec cette douleur passée.
Mon père me regarde longuement, ses yeux sondant les miens avec une gravité paternelle.
— Marceau, écoute-moi bien. Ce qui arrive avec les journaux et les gens qui parlent, ça va être difficile, je ne vais pas te mentir.
— Mais il ne faut pas que tu aies honte, ajoute-t-il fermement. Jamais. Tu n'as rien fait de mal.
— Ton père a raison, renchérit ma mère en serrant mes mains dans les siennes. Si tu l'aimes et qu'il t'aime, c'est tout ce qui compte pour nous. On est là. On va gérer le reste ensemble, comme une famille.
Pour la première fois depuis que je suis revenu à Besançon, je ne me sens plus comme un fantôme.
……….
Le silence de la suite d'hôtel est devenu une présence physique, une chape de plomb qui m'écrase en ce dimanche soir. Les projecteurs du Zénith de Strasbourg se sont éteints depuis près de vingt-quatre heures maintenant, et avec eux, toute la force factice que me donne la scène s'est évaporée. L'adrénaline a laissé place à une angoisse sourde, une morsure au creux de l'estomac que je n'arrive pas à calmer. Je ne suis plus l'idole de cuir que les fans acclament ; je ne suis qu'un homme seul, errant dans une chambre trop vaste pour lui. Je porte un vieux jogging gris et un t-shirt blanc un peu lâche, mes cheveux sont en pagaille et mes yeux, rougis par le manque de sommeil et l'inquiétude, ne quittent pas l'écran de mon téléphone posé sur les draps de soie.
Rien. Toujours rien. Pas un signe de vie depuis que je l'ai vu s'éloigner sur le quai de la gare, emportant avec lui une partie de mon âme.
Je me lève et je recommence à faire les cents pas sur la moquette épaisse. Ce dimanche de repos, qui aurait dû être une parenthèse de calme avant de reprendre la route, est devenu un calvaire. Je n'arrête pas de revoir son visage baigné de larmes dans la voiture, cette détresse pure quand il a réalisé que le monde entier le regardait. Je m'en veux. Je m'en veux tellement que j'ai envie de frapper dans les murs. J'ai été égoïste. J'ai voulu briser mon propre carcan, j'ai voulu crier au monde que je l'aimais, mais j'ai oublié qu'en faisant cela, j'arrachais son armure à lui. Je l'ai jeté dans la fosse aux lions sans lui donner mes armes, sans mes gardes du corps, sans cette habitude du mépris public que j'ai mis des années à forger.
Paul est passé me voir cet après-midi. Il avait ce ton condescendant et glacial qui me donne des envies de meurtre. Il m'a étalé les journaux sur la table. À Besançon, l'incendie a pris partout. Ils parlent de "l'enfant du pays", ils spéculent, ils fouillent. Mon cœur se serre à chaque fois que j'imagine Marceau traversant la ville, seul, sous le poids de ces regards. Est-ce qu'il est bien arrivé ? Est-ce qu'on l'a agressé verbalement ? Est-ce que ses parents l'ont mis à la porte ?
Je ne tiens plus. L'incertitude est une torture. Je saisis l'appareil et je lance l'appel. Je porte le téléphone à mon oreille, le cœur battant contre mes côtes comme s'il voulait s'échapper. Chaque tonalité est une éternité. À la quatrième, j'entends enfin le déclic.
— Ezra ?
Sa voix. Sa voix est basse, un peu rauque, chargée d'une fatigue émotionnelle immense, mais elle est là. Elle vibre. Un poids colossal s'envole de mes épaules, remplacé par une vague de tendresse si puissante qu'elle m'arrache presque un sanglot de soulagement.
— Marceau... Mon Dieu, j'ai cru devenir fou. J'ai imaginé le pire tout l'après-midi. Dis-moi que tu vas bien. Tu es chez toi ? Tu es en sécurité ?
J'entends son long soupir à l'autre bout du fil, un frisson qui traverse la ligne. Je l'imagine si bien, là-bas, dans son petit studio, peut-être encore enveloppé dans le sweat à capuche noir que je lui ai donné, cherchant mon odeur pour se rassurer.
— Oui, je suis dans mon lit, Ezra. Je viens juste de me coucher... Mes parents... ils étaient là. Ils m'attendaient en bas de l'immeuble.
Je me fige net au milieu de la pièce, le souffle court.
— Et alors ? Raconte-moi, Marceau. Est-ce que ça a été dur ? Est-ce qu'ils t'ont crié dessus ? Est-ce que tu as besoin que je vienne ?
— Non, murmure-t-il, et je perçois une petite lueur dans sa voix, quelque chose de fragile mais de beau. Non, Ezra. Ils savaient. Ma mère... elle m'a dit qu'elle le sentait depuis longtemps. On a parlé pendant des heures tous les trois. Je leur ai tout raconté. Ils ont été... incroyables. Mon père m'a pris dans ses bras. Il m'a dit de ne jamais avoir honte de ce que je suis.
Je m'affale sur le rebord du lit, les yeux fixés sur le vide, sentant des larmes de pure gratitude brûler mes paupières. Je n'ai jamais rencontré ses parents, mais à cet instant, je les aime plus que n'importe qui. Ils ont réparé un peu de ce que j'avais brisé.
— Je n'arrive pas à y croire, Marceau. C'est la plus belle chose que j'ai entendue depuis des années. Tu vois ? Tu es bien plus fort que tu ne le penses. Tu es entouré de gens magnifiques, tu ne seras plus jamais seul.
— Je leur ai dit, Ezra, continue-t-il après un silence chargé d'une émotion palpable. Je leur ai dit que je t'aimais. C'était la première fois que je le disais à voix haute devant quelqu'un d'autre que toi.
Entendre cela, maintenant, dans le calme plat de ce dimanche soir, c'est comme une ancre qui me ramène à la vie.
— Je t'aime encore plus, Marceau. Tu n'as pas idée du courage que tu me donnes. Si je pouvais, je plaquerais tout, la tournée, le contrat, tout, pour être avec toi dans ce lit en ce moment. Juste pour te tenir et te dire que tout ira bien.
— Moi aussi, répond-il dans un souffle. Mais demain... demain, c'est lundi. La réalité revient, Ezra.
Sa voix s'est assombrie brusquement. Je sens l'ombre de l'hypermarché et des regards des clients planer sur notre conversation comme un couperet.
— Ton travail... je commence, la gorge nouée par l'impuissance. Tu penses que tu vas pouvoir y aller ? Si tu veux, je demande à Paul de t'envoyer un chauffeur, ou on trouve un médecin pour t'arrêter ? Je ne veux pas que tu subisses ça.
— Non, ne fais pas ça, ça ne ferait qu'aggraver les choses. Mais j'ai peur, Ezra. J'ai vraiment peur des jugements des autres. Mes collègues... ils vont me regarder comme une bête curieuse. Je ne suis plus le Marceau discret. Je suis devenu "le garçon de la star". Certains vont être jaloux, d'autres vont se moquer ou dire des méchancetés. Je ne sais pas si j'aurai la force de scanner des articles demain alors que tout le monde aura vu ma tête dans le journal en prenant son petit-déjeuner.
Je ferme les yeux, maudissant ma propre célébrité qui le blesse par ricochet. Je déteste l'idée qu'il doive affronter cette petitesse humaine à cause de moi.
— Écoute-moi bien, mon ange. S'il se passe quoi que ce soit, si un seul client ou un collègue te manque de respect, tu t'en vas. Tu poses ton badge et tu sors. Je m'occuperai de tout, financièrement, juridiquement, tout ce que tu veux. Tu n'as pas à subir leur venin pour moi. Tu m'entends ?
— On verra bien, répond-il avec une lassitude qui me brise le cœur. Je vais essayer de fermer l'œil, même si mon cerveau n'arrête pas de tourner. J'ai l'impression d'attendre une exécution.
— Je sais. Essaye de respirer mon parfum sur le sweat. Imagine que je suis juste là, dans ton dos, et que ma main serre la tienne comme à Strasbourg. Je ne quitte pas mon téléphone de la nuit, promis. Je suis là.
— Merci, Ezra. On se rappelle demain ?
— Dès que tu sors. Ou même avant si c'est trop dur. Je t'aime, Marceau. Dors, s'il te plaît.
— Je t'aime, Ezra.
Le clic de la fin d'appel résonne avec une brutalité froide dans la pièce vide. Je reste de longues minutes l'appareil contre mon front, les yeux clos, priant pour que le monde soit clément avec lui demain.
……….
Le lundi matin se lève sur Besançon comme un couperet, tranchant et sans pitié. Le ciel est d'un gris métallique, une nappe de plomb qui semble écraser les toits de la ville et s'accorder parfaitement à la façade austère de l'hypermarché. Je suis garé sur le parking depuis plus de dix minutes, les mains crispées sur le volant, mes phalanges si blanches qu'elles semblent prêtes à percer la peau. Mon regard est fixé, presque hypnotisé, sur les doubles portes automatiques qui s'ouvrent et se ferment dans un sifflement mécanique, avalant les premiers clients de l'aube.
Je porte toujours le sweat à capuche noir d'Ezra. Je n'ai pas pu m'en séparer ce matin, c'était au-dessus de mes forces. Sa texture douce contre ma peau et son parfum de bois de santal et de tabac froid, qui s'estompe lentement, sont les derniers remparts, les dernières parcelles de lui qui me protègent encore de la violence du monde extérieur. Je rabats la capuche le plus bas possible, mes lunettes de vue vissées sur le nez pour masquer mes yeux rougis, et je sors de la voiture en rasant les murs du bâtiment. Je me sens comme un fugitif pénétrant sur les lieux de son propre crime, le cœur battant une chamade assourdissante contre mes côtes.
Je traverse les réserves sombres, évitant le regard des caristes, et je me faufile jusqu'aux vestiaires. Là, dans le silence froid et l'odeur de métal de la pièce carrelée, je dois me résoudre à retirer le sweat. C'est un déchirement physique, comme si on m'arrachait une seconde peau. Je l'enroule avec un soin infini, presque religieux, et je le dépose tout au fond de mon casier métallique, caché sous mon sac, comme un trésor sacré qu'on ne doit pas profaner. J'enfile mon gilet de travail sans conviction. Mon badge « Marceau » pèse une tonne sur ma poitrine. Le garçon invisible n'existe plus, et pourtant, je dois aller m'asseoir là-bas, dans la lumière crue et impitoyable des néons, sous le regard de tous.
Avant de prendre mon poste, je me dirige vers la salle de pause. J'ai un besoin vital de caféine, mais j'ai surtout besoin de voir un visage ami pour ne pas sombrer. Tiphaine est là, assise à la table ronde, un gobelet de plastique entre les mains. Elle lève les yeux vers moi et je vois immédiatement l'inquiétude et une pointe d'excitation contenue se battre dans son regard.
— Marceau… souffle-t-elle. Ça va ? J'ai eu une peur bleue que tu ne viennes pas ce matin. Tu as vu les réseaux ? C'est la folie.
— Je n'avais pas le choix, Tiphaine, je réponds d'une voix sourde, presque inaudible, en me servant un café noir qui fume. Il faut bien que je gagne ma vie, même si j'ai l'impression d'aller à l'échafaud.
Mais le moment de calme est de courte durée. À l'autre bout de la table, Myriam m'observe. Elle a un sourire en coin, ce genre de rictus cruel et satisfait qui précède une mise à mort sociale. Sur la table, juste devant elle, un exemplaire du magazine People est grand ouvert, comme un trophée de chasse exposé à la vue de tous.
Elle se lève lentement, savourant son effet, et s'approche de moi, le magazine à la main. Elle ne se contente pas de le poser ; elle le jette violemment sur le coin de la table, juste sous mon nez, faisant sursauter Tiphaine.
— Alors, Marceau ? On se tait ? Cette fois-ci, tu vas encore essayer de nous faire croire que ce n'est pas toi ?
Je baisse les yeux sur la page, le cœur au bord des lèvres. La photo est d'une netteté qui me donne la nausée. On ne devine pas seulement ma silhouette ou le bord de mes lunettes. Non. On voit mon visage en plein milieu du cadre, sans aucun filtre. Mes traits sont parfaitement reconnaissables, ma peau éclairée brutalement par les flashs, mes yeux écarquillés par la surprise et la panique. C'est moi, Marceau, exposé aux yeux de la France entière.
— Regardez-moi ça, continue Myriam, sa voix montant d'un cran pour s'assurer que les autres collègues qui entrent ne perdent pas une miette de la scène. On voit bien chaque détail de ton visage. Ton petit air de sainte-nitouche, ta bouche entrouverte... C'est pathétique. Un petit gars comme toi, qui fait semblant d'être timide, qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre, et qui en fait se tape une star internationale en cachette. Tu te sens supérieur maintenant, c'est ça ? Tu penses que tu es mieux que nous parce que tu as réussi à te glisser dans ses draps ? C'est quoi ton plan ? Tu attends qu'il t'achète une villa pour nous lâcher ? C'est dégoûtant de fausseté.
Le silence qui suit est lourd de venin. Je sens les regards peser sur moi, un mélange de curiosité malsaine, d'envie et de mépris pur. Je pourrais lui répondre. Je pourrais lui hurler qu'elle ne sait rien de notre histoire, rien de la solitude déchirante d'Ezra, rien de mes propres gouffres et de l'espoir qu'il m'a redonné. Mais ma gorge est nouée par l'humiliation.
Je pose mon café intact, je ramasse mes clés et mon téléphone, et je quitte la pièce sans un mot, le dos brûlant sous les murmures qui s'élèvent déjà. Je marche droit devant moi, la tête haute malgré l'envie de m'effondrer sur le carrelage, et je vais m'installer à ma caisse, la numéro 4.
L'ouverture de la session est un supplice. À peine ai-je activé mon écran que je sens déjà les premiers regards. Ce n'est pas une paranoïa : les gens ralentissent en passant devant ma caisse, même s'ils n'ont rien à acheter.
Le premier client est un homme d'une cinquantaine d'années qui dépose ses articles avec une lenteur calculée. Il me fixe, puis regarde la pile de magazines juste à côté, sur le présentoir. Il fait l'aller-retour entre mon visage et la couverture trois fois.
— Dites-moi, c'est bien vous sur la photo, là ? demande-t-il avec une familiarité déplacée. Ça rapporte combien de sortir avec un chanteur ? Vous allez continuer à scanner des poireaux longtemps ?
Je ne réponds pas. Je scanne, le bip du laser devient le seul rempart entre lui et moi. Je rends la monnaie sans un mot. Mais le répit est de courte durée. Deux de mes collègues de la sécurité s'arrêtent près de mon poste. Je les entends murmurer.
— C'est dingue, quand même, dit l'un d'eux, assez fort pour que je l'entende. Le petit Marceau... Il cache bien son jeu. Tu crois qu'il a des entrées VIP pour tous les concerts maintenant ? Il va nous oublier, c'est sûr.
Une autre collègue, Julie, s'approche sous prétexte de me demander un rouleau de tickets de caisse. Elle se penche vers moi, les yeux brillants d'une curiosité presque agressive.
— Alors Marceau, c'est vrai ce qu'on dit ? Il est comment, Ezra, dans l'intimité ? Il est aussi prétentieux qu'il en a l'air ? Tu nous l'amèneras pour la fête du personnel ?
Je sens la colère monter, une chaleur cuisante derrière mes oreilles. Je lui tends le rouleau sans un mot, le regard fixe. La jalousie est palpable, elle suinte de chaque question, de chaque regard en biais. Ils me voient comme un intrus qui a décroché le gros lot, pas comme un homme qui est simplement tombé amoureux.
Un groupe de trois jeunes filles arrive ensuite. Elles ne regardent même pas leurs articles. Elles me fixent, les yeux écarquillés, leurs téléphones déjà dégainés sous le tapis pour essayer de me filmer en douce.
— Oh mon Dieu, c'est lui ! chuchote l'une d'entre elles. Regarde la photo sur le journal et regarde-le, c'est exactement le même visage ! C'est le gars du Zénith !
Elle pose son pack d'eau sur le tapis et se penche vers moi, envahissant mon espace vital.
— Excusez-moi... c'est vrai ? Vous êtes vraiment avec Ezra ? C'est votre visage sur le magazine, on vous reconnaît trop bien ! Il est comment en vrai ? Il est gentil ? Est-ce qu'on peut prendre un selfie avec vous ?
— Je suis désolé, je réponds d'une voix blanche. Je suis en train de travailler. Ça fera douze euros cinquante, s'il vous plaît.
— Oh, il fait son mystérieux ! lance une autre en ricanant. On a vu les photos, tu n'as plus besoin de te cacher ! C'est fou, quoi... Ezra avec un caissier d'ici. C'est comme dans une série sur Netflix !
Je sens le rouge me monter aux joues. La sensation d'être disséqué, jugé sur mon physique et ma condition sociale, est insupportable. La pression devient trop forte. Je profite d'une micro-seconde de vide entre deux caddies pour sortir mon téléphone sous le rebord du comptoir. Mes doigts volent sur l'écran pour envoyer ce message à Ezra, mon seul lien avec la surface.
[SMS] Marceau : « Je t'aime tellement, Ezra. J'aimerais être n'importe où sauf ici. La journée commence mal, Myriam m'a agressé devant tout le monde en salle de pause avec le magazine. La photo est terrible, on me voit tellement bien... Et les clients... j'ai l'impression d'être une bête de foire. Mes collègues n'arrêtent pas de me poser des questions déplacées, je sens leur jalousie, ça me dégoûte. Je ne sais pas si je vais tenir jusqu'à ce soir. Tu me manques à en crever. »
Je range l'appareil juste au moment où une femme d'un certain âge me regarde avec un dégoût non feint en tendant sa carte bleue, ses lèvres pincées par la réprobation.
— Vous n'avez pas honte d'étaler votre vie comme ça ? À cause de gens comme vous, on ne peut même plus faire ses courses tranquillement sans voir ces histoires partout. C'est indécent.
Heureusement, tout le monde n'est pas aussi cruel. Un peu plus tard, deux jeunes hommes arrivent. Ils posent quelques articles de sport. L'un d'eux me sourit franchement, un regard sincère et solidaire qui me redonne un peu d'air.
— Hé, mec, dit-il en baissant le ton. On a vu pour Ezra. Franchement, bravo. T'as une chance de dingue, c'est un artiste incroyable. Écoute pas les rageux ici, ils crèvent juste de jalousie derrière leurs chariots. On te soutient, nous. C'est cool de voir qu'il est avec un mec normal. Tiens bon.
Ce simple témoignage de sympathie manque de me faire fondre en larmes devant mon écran de contrôle. Je leur adresse un petit signe de tête reconnaissant, incapable de sortir le moindre son tant ma gorge est serrée.
Mais la matinée n'en finit plus. Chaque client devient un journaliste potentiel, chaque regard devient une agression, une intrusion dans mon intimité. Je me sens comme une proie piégée dans une cage de verre au milieu du magasin. Les bips du scanner résonnent dans ma tête comme des coups de marteau. Je regarde l'horloge toutes les cinq minutes. Il reste encore des heures avant la fin de mon service. Des heures à subir les murmures, les photos volées par-dessus les présentoirs de chewing-gums et le mépris de Myriam qui repasse régulièrement dans mon dos en ricanant avec d'autres collègues.
Dans ma poche, mon téléphone vibre. C'est Ezra, je le sais. Je ne peux pas le lire tout de suite, mais cette simple vibration contre ma cuisse est mon seul ancrage. Elle me rappelle qu'à des centaines de kilomètres de là, quelqu'un m'aime pour qui je suis vraiment, loin des flashs, des magazines et de la méchanceté gratuite de ce lundi matin sans fin.
Fin du chapitre 10.
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