Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le poids du souvenir — Chapitre 7
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le poids du souvenir
Chapitre 7
Chapitre 7
Le silence qui sépare nos deux corps est devenu un gouffre. Ses paroles sur la poésie résonnent encore, empoisonnées par le sous-entendu. Je dois savoir. La peur, pour une fois, cède le pas à un besoin viscéral de vérité.
— Peter, commencé-je en essayant de stabiliser ma respiration. J'ai vu... ton carnet. Les prénoms. Jean et Samuel. 1944. Je ne comprends pas comment ils peuvent être là. Je ne les ai pas inventés, ces noms, ils font partie de... de mes rêves. Comment as-tu pu les noter ?
Je le regarde droit dans les yeux, cherchant une faille, un signe de détresse ou de culpabilité. Il ne cille pas. Son expression s'adoucit, mais c'est une douceur qui me glace, une compassion presque chirurgicale.
— Basile, murmure-t-il, un soupir lourd s'échappant de ses lèvres. Je suis désolé. Je ne voulais pas que tu les découvres comme ça, pas dans un moment de panique. Ces notes ne sont que des fragments, des hypothèses de travail, rien de plus. Je t'en prie, ne cherche pas de réponses dans ce carnet, tu n'es pas prêt.
Il pose ses mains sur mes épaules, ses pouces caressant mes clavicules. Son regard est empreint d'une tristesse sincère qui me laisse pantois.
— J'aimerais rester et te parler, continuer cette discussion, mais la situation exige mon départ immédiat. Cet après-midi est une épreuve pour moi, et je dois m'absenter. Cependant, je n'ai pas oublié que tu es ici, prisonnier de tes propres tourments. J'ai organisé une visite pour toi, une surprise. Un de mes employés viendra te chercher à 13h30. Je veux que tu y ailles, Basile. C'est nécessaire pour toi.
— Une surprise ? Quel genre de surprise ? Peter, je ne peux pas... pas après ce que j'ai vu, pas après tout ça ! Je veux des explications, pas des sorties !
— Une surprise ? Quel genre de surprise ? Peter, je ne peux pas... pas après ce que j'ai vu, pas après tout ça ! Je veux des explications, pas des sorties !
Il m'ignore doucement, se dirigeant vers la penderie pour récupérer sa veste. Avant de franchir le seuil, il revient vers moi. Il me prend dans ses bras avec une force qui me coupe le souffle, son étreinte est un étau. Il presse ses lèvres contre les miennes, un baiser passionné, brûlant, presque désespéré. Il s'écarte juste assez pour murmurer contre ma bouche :
— Je me sens tellement bien depuis que tu es revenu auprès de moi, Basile. Ne l'oublie jamais.
Le mot « revenu » résonne dans la pièce bien après que son souffle a quitté mon visage. Revenu ? Comme si j'étais parti, comme si j'étais déjà passé par là, comme si cet amour n'était pas le premier, mais une répétition.
— À tout à l'heure, ajoute-t-il avec ce sourire indéchiffrable. J'espère sincèrement que, d'ici là, tu te remémoreras tout.
La porte se referme avec un clic métallique. Je reste seul au milieu de la bibliothèque, pétrifié. Qu'a-t-il voulu dire ? Pourquoi a-t-il insisté sur ce terme ? Je tourne en rond, les mains tremblantes, scrutant le carnet toujours ouvert sur le bureau, les noms Jean et Samuel semblant se moquer de moi. Suis-je en train de devenir fou, ou est-ce que, dans ce palais, le passé est tout simplement en train de m'avaler vivant ?
La porte vient de se refermer, laissant derrière elle un silence aussi épais que les murs de Matignon. Je reste planté au milieu de la bibliothèque, le souffle court, le cœur battant dans un rythme irrégulier, comme si mon corps lui-même cherchait à s'échapper de cette réalité. Le mot « revenu » résonne encore contre les boiseries anciennes, une onde de choc qui perturbe l'ordonnance parfaite de cette pièce. Revenu. D'où ? De quand ? L'idée germe en moi, absurde, monstrueuse, mais impossible à balayer : et si tout cela n'était pas une première fois ?
Je m'approche du bureau, attiré par le carnet comme par un aimant. Je n'ose plus le toucher, comme si le simple contact avec ce papier pouvait m'effacer. Jean. Samuel. 1944. Les noms sont là, noirs, nets, raturés. Mon esprit s'emballe, traçant des ponts impossibles entre ces prénoms et mes rêves, entre cet homme que j'ai aimé dans la clandestinité et celui qui, ce matin, m'a embrassé avec une ferveur qui ne relevait pas seulement de la passion, mais de la reconnaissance.
Je me laisse tomber dans le fauteuil de Peter. L'air ici est neutre, purifié, presque trop aseptisé. Je ferme les yeux, essayant de visualiser Samuel. Il n'est plus seulement une silhouette dans un grenier ; son visage commence à se préciser, les traits tirés par la peur, cette cicatrice fine au-dessus du sourcil droit, la façon dont il posait sa main sur mon épaule pour me rassurer. Et puis, je projette ces traits sur le visage de Peter. Ce n'est pas une copie conforme, non, c'est une évolution, un glissement temporel. Le même regard intense, la même façon de dominer l'espace, la même manière de me fixer quand il pense que je ne le vois pas.
La panique m'envahit. Est-ce que Peter a trouvé un moyen de m'arracher au néant ? Est-ce que je suis une marionnette qu'il a réanimée pour combler le vide de son propre passé ? L'angoisse me noue l'estomac. Je regarde l'horloge murale, dont le tic-tac semble être le compte à rebours d'une condamnation. Il est 12h15. Il me reste un peu plus d'une heure.
Je me lève, marchant nerveusement, mes pas résonnant sur le parquet. Chaque objet dans cette pièce me semble porter un poids historique : ce presse-papier en bronze, cette lampe de notaire, ces dossiers confidentiels empilés avec une rigueur militaire. Tout est organisé, verrouillé, comme si Peter gérait non seulement le pays, mais aussi le flux du temps lui-même.
Soudain, une intuition glaciale me traverse. Si je suis « revenu », si cette vie n'est qu'une strate de plus, est-ce que je suis condamné à revivre cet amour interdit jusqu'à ce que la roue se brise ? Je me précipite vers la fenêtre, tirant légèrement le rideau. Paris est là, indifférent, baigné dans une lumière de printemps qui semble dérisoire face à la noirceur de mes pensées.
Je m'assois par terre, adossé à la bibliothèque. Je sens les larmes monter, non pas de tristesse, mais d'une frustration épuisante. Pourquoi ne puis-je pas me souvenir de tout ? Si j'ai vécu cela, si Peter m'a « ramené », pourquoi ces trous noirs dans mon esprit ? Est-ce une protection, ou une punition ?
Je me souviens de notre étreinte, de la sueur sur nos corps, de l'intensité brutale de son désir. C'était vrai, c'était physique, c'était douloureux. Mais était-ce un acte d'amour ou une manière de marquer son territoire sur une chose qui lui appartient depuis 1944 ? Je me regarde, mes mains, mon corps. Sont-ils réellement à moi, ou suis-je le produit d'une alchimie secrète, une créature façonnée par les besoins et les regrets d'un homme qui refuse de laisser le passé mourir ?
Le temps s'étire. Chaque minute est une éternité de doutes. Je tente de me remémorer un détail, un seul, du train, du grenier, de la vie que j'ai pu avoir avant de me réveiller dans cette chambre avec Peter. Mais tout est flou, une peinture à l'huile dont on aurait essuyé la toile avant que les couleurs ne sèchent. Il ne reste que des émotions : la peur, l'amour, le froid, la faim. Et cette sensation de déjà-vu, constante, qui me donne le vertige.
À 13h00, je me lève, me dirigeant vers la salle de bain pour m'asperger le visage d'eau froide. Le reflet dans le miroir me montre un homme que je ne reconnais qu'à moitié. Les yeux sont les mêmes, mais le regard est celui d'un étranger qui cherche désespérément une clé dans un labyrinthe dont les murs bougent sans cesse.
Qu'est-ce qu'il m'a préparé pour 13h30 ? Une visite. Un lieu. Quelque chose qui doit déclencher le mécanisme final, la remémoration totale. Il veut que je me souvienne, mais j'ai peur qu'en recouvrant la mémoire, je ne perde ce qu'il reste de mon présent. Si je redeviens Jean, que deviendra Basile ? Est-ce que cette fusion est le but ultime de Peter ?
Je m'habille en silence, le cœur serré, sentant que le moindre choix que je fais est déjà prédéterminé. Je n'ai plus aucune liberté. Je suis un rouage dans une machine qu'il a activée le jour où il a décidé de m'arracher au temps. Alors que j'entends le premier signal sonore de la demeure indiquant l'arrivée du chauffeur, je prends une profonde inspiration. Peu importe ce qui m'attend, je dois affronter cette vérité, même si elle doit me consumer. Je ne suis pas seulement un amant, je suis un mystère, un secret de 1944 qui a osé revenir hanter le XXIe siècle.
À 13h30 précises, un coup sec est frappé à la porte. Un homme au visage impassible, en costume gris foncé, m'attend dans le couloir. Il ne m'adresse pas un mot, se contentant d'un signe de tête autoritaire vers la sortie. Je le suis, le cœur battant à tout rompre, mes pensées tourbillonnant autour de ce fameux « revenu » que Peter a asséné comme une vérité implacable.
Nous descendons par un ascenseur de service qui débouche sur une berline noire aux vitres teintées. Une fois installés, le silence s'installe, lourd, pesant, entrecoupé seulement par le ronronnement du moteur. Je tente à plusieurs reprises d'interroger le chauffeur.
— Où m'emmenez-vous ? Peter m'a dit que c'était une surprise, mais j'ai besoin de savoir. Il ne répond pas. Son regard, fixé sur la route, est aussi vide que les dossiers de Peter sont chargés.
Une heure s'écoule. Les paysages urbains parisiens laissent place à une campagne plus aride, presque mélancolique. Finalement, la voiture ralentit devant un bâtiment isolé, aux façades de pierre ancienne et à l'architecture austère : le « Musée Éphémère de l'Inquisition ».
Le chauffeur stoppe le moteur. Il se retourne enfin, son visage restant une énigme totale. Sans un mot, il me tend un ticket en carton rigide. Je le saisis avec des doigts tremblants. En lettres gothiques, il est écrit : « Les homosexuels à l'époque médiévale ».
— Voici le premier endroit, lâche-t-il simplement avant de détourner le regard.
Je descends, hébété. L'air est frais, presque glacial. Je pousse la lourde porte en chêne. À l'intérieur, l'atmosphère est étouffante, chargée d'une poussière de siècles. Les murs sont tapissés de toiles sombres, aux pigments craquelés par le temps. Je déambule comme un automate. Je vois des tableaux représentant des duos d'hommes et de femmes dans des enlacements interdits, des corps contorsionnés par le plaisir et la peur. Mais c'est une vitrine, plus loin, qui stoppe net ma progression.
Sous une vitre épaisse, un vieux manuscrit est ouvert. L'écriture est serrée, nerveuse, une plume ayant griffonné des comptes-rendus de procès. Mes yeux se posent sur un nom qui me frappe comme une décharge électrique : Yvon Marchand. « Arrêté et traqué dans les bois pour le crime de sodomie. »
Mon souffle se coupe. Ma main se pose sur le verre froid de la vitrine. Yvon Marchand. Le nom n'est pas juste un mot ; c'est un séisme. À quelques mètres, un tableau attire mon regard. Une scène d'une violence inouïe : un bûcher, des flammes qui lèchent un corps, un ciel noir, et en bas, une légende : « Yvon Marchand, brûlé sur le bûcher en 1489 ».
Tout bascule. Le musée disparaît, les murs s'effacent. Je ne suis plus dans ce lieu, je suis ailleurs.
Le souvenir m'assaille avec la brutalité d'un coup de poignard. Le froid des bois, l'odeur de la sève et de la terre humide. Je suis Yvon. Je suis maréchal-ferrant au château. Et il est là, Clotaire. Il est le fils du Seigneur de Valençay, doté d'une beauté sauvage, des yeux comme des braises qui ne regardaient que moi. Je me souviens de nos rencontres, furtives, derrière les écuries, dans l'ombre des remparts. Je me souviens de l'intensité de son corps contre le mien, cette fusion qui transcendait nos classes sociales et les lois des hommes.
Le souvenir m'assaille avec la brutalité d'un coup de poignard. Le froid des bois, l'odeur de la sève et de la terre humide. Je suis Yvon. Je suis maréchal-ferrant au château. Et il est là, Clotaire. Il est le fils du Seigneur de Valençay, doté d'une beauté sauvage, des yeux comme des braises qui ne regardaient que moi. Je me souviens de nos rencontres, furtives, derrière les écuries, dans l'ombre des remparts. Je me souviens de l'intensité de son corps contre le mien, cette fusion qui transcendait nos classes sociales et les lois des hommes.
— Yvon, il faut fuir, me murmure-t-il, son souffle contre ma peau.
Nous avons couru dans les bois, le cœur en miettes, espérant atteindre la lisière de la forêt pour disparaître à jamais. Mais ils nous ont rattrapés. Ils ont traqué le maréchal-ferrant comme une bête, pendant que le fils du Seigneur était ramené de force sous le regard de son père.
La douleur, le supplice, les chaînes qui me brûlaient les poignets. Et le souvenir le plus atroce : Clotaire, retenu par deux gardes, forcé par son père à regarder. Ils m'ont attaché à ce bûcher. Je revois son visage, déformé par des larmes silencieuses, la détresse pure de celui qui perd sa moitié. Son père ne l'a pas tué, lui, le sang noble devait être préservé, mais il lui a fait subir le pire des châtiments : m'obliger à mourir sous ses yeux, en le tenant immobile pour qu'il ne puisse même pas tenter de me rejoindre dans les flammes.
Je vacille dans le musée, manquant de m'écrouler. Je me tiens aux vitrines, la sueur froide perlant sur mes tempes. Ce n'était pas un rêve. C'était une vie. Une vie volée, brûlée, réduite en cendres en 1489.
Le « revenu » de Peter prend un sens effroyable. Je ne suis pas seulement Basile. Je suis une âme qui a traversé les siècles, une âme qui a été traquée, condamnée, et que Peter semble avoir, par un artifice qui dépasse l'entendement, ramené à la surface. Est-ce que Peter est Clotaire ? Est-ce que cet homme, dans sa quête de pouvoir et de contrôle, a cherché à restaurer ce qui a été détruit par les flammes de l'Inquisition ?
La terreur m'envahit, mais une terreur mêlée d'une fascination sombre. Je comprends enfin pourquoi il m'observait comme une expérience scientifique. Il attendait que je me souvienne. Il attendait que le maréchal-ferrant revienne habiter ce corps pour que l'histoire puisse, peut-être, reprendre son cours.
Je traîne mes jambes hors du musée comme si elles étaient lestées de plomb. Chaque mouvement est une torture ; mon esprit est encore embrumé par l'odeur âcre du bois consumé et par le spectre de Clotaire, hurlant en silence alors que les flammes de 1489 dévoraient ma peau. Je regagne la berline, les mains tremblantes, incapable de soutenir le regard du chauffeur. Je m'affale sur le cuir, la tête appuyée contre la vitre glacée, cherchant dans le paysage qui défile un semblant de normalité que je sais désormais inaccessible.
Le voyage dure une demi-heure de plus. Le silence dans l'habitacle est une entité vivante, pesante, presque étouffante. Je me sens comme un condamné à mort que l'on promène entre les lieux de ses propres exécutions passées. Finalement, la voiture ralentit, quitte la route principale et s'immobilise à la lisière d'un village pittoresque, là où la forêt reprend ses droits.
Le chauffeur ne se retourne pas tout de suite. Il attend, immobile, son visage n'étant qu'un masque d'indifférence. Puis, dans un geste mécanique, il passe un morceau de papier plié par-dessus son épaule. Je le saisis, les doigts crispés. Mon cœur bat si violemment qu'il en devient douloureux. Je déplie la feuille, reconnaissant instantanément l'écriture de Peter : cette graphie élégante, presque chirurgicale, que j'ai vue sur le carnet.
— Voici les restes de notre demeure en 1858. Nous y avons vécu des années jusqu'à ma mort, à l'âge de 54 ans, emporté par la tuberculose. C'était une magnifique demeure à étage, blanche, aux volets bordeaux. Te souviens-tu ?
En bas, deux noms sont inscrits, comme une sentence gravée dans le temps : Hyppolite Mercier et Charles Mermet.
Je laisse le papier glisser sur mes genoux. Charles. C'était moi. Hyppolite était mon ancre, mon souffle, la seule lumière dans cette vie de lutte. Le chauffeur ouvre la porte. Je m'extirpe du véhicule avec une lenteur extrême. Devant moi, ce ne sont que des ruines envahies par les ronces et le lierre, mais mon esprit, avec une vivacité terrifiante, superpose à ce spectacle de désolation l'image de la demeure d'autrefois. Je vois la façade blanche éclatante sous le soleil, le rouge profond des volets, la vie qui grouillait en ces lieux.
Je m'approche des pierres moussues, le cœur en lambeaux. Soudain, le voile se déchire.
Le souvenir m'enveloppe, doux, chaud, presque insupportable. Nous étions là, Hyppolite et moi, dans ce salon baigné par la lumière du matin. La précision du flashback me coupe le souffle : Hyppolite est assis dans le fauteuil à oreilles près de la fenêtre. La lumière, filtrée par les rideaux bordeaux, caresse ses traits. Il est en train de lire, plongé dans un ouvrage, ses sourcils légèrement froncés par la concentration. Il porte cette chemise en lin blanc qu'il aimait tant, celle dont les manches relevées dévoilaient ses avant-bras. Il tourne une page avec une délicatesse infinie, et un sourire distrait, presque imperceptible, étire ses lèvres.
C'était notre havre. Une bulle de complicité absolue où le monde extérieur n'avait plus de prise. Je me souviens du silence paisible, troublé seulement par le bruissement du papier et le chant des oiseaux. Je m'approchais de lui par derrière, posant mes mains sur ses épaules. Il levait alors les yeux vers moi, son regard se voilant de cette affection profonde qui me faisait oublier toutes mes tracas. Nous n'avions pas besoin de mots ; nous étions Charles et Hyppolite, invulnérables dans cette maison blanche.
Puis, la maladie est arrivée, sournoise, lente. Je revois ses mains, autrefois si vigoureuses lorsqu'il tournait les pages de ses livres, devenant diaphanes et tremblantes. Je me souviens de la façon dont je veillais sur lui chaque nuit, écoutant le râle de sa respiration qui s'étiolait, impuissant, déchiré, priant pour que le temps s'arrête. Il est mort dans mes bras, dans cette chambre à l'étage, en me promettant, d'une voix brisée, que nous nous retrouverions. Il m'a laissé seul dans cette maison devenue son mausolée.
Je m'assois sur une pierre plate, celle qui, je le sais, faisait autrefois partie du seuil. Je pose ma tête entre mes mains et les larmes, jusque-là contenues, s'échappent en torrents. Le poids des siècles s'abat sur moi. Je ne suis plus Basile. Je suis Charles Mermet. Je suis le veuf de 1858, le témoin de 1489, le survivant d'un cycle dont Peter est le maître absolu. Je suis terrassé par l'ampleur de ce que je découvre, par ces existences qui se succèdent, liées par un fil invisible dont je ne peux plus ignorer la tension.
Le silence des ruines de notre maison de 1858 semblait vouloir m'ensevelir, mais le chauffeur était impitoyable. Je n'avais même pas eu le temps de sécher mes larmes qu'il était déjà là, debout près de la portière, le visage fermé.
— Je ne veux plus monter, articulai-je, la voix brisée par le chagrin. Emmenez-moi à Peter. Maintenant.
Il ne cilla même pas. Ses yeux, glacés, semblaient traverser mon corps sans me voir.
— Il reste un dernier lieu à visiter, Monsieur. C'est l'ordre.
Je voulus protester, mais la lassitude, cette fatigue millénaire qui pesait désormais sur mes épaules, fut plus forte. Je montai, abattu. Le trajet dura encore une heure, une traversée du désert dans un paysage que je ne reconnaissais plus, ou que je préférais ignorer.
La voiture s'arrêta devant un édifice austère, une structure de béton gris qui semblait absorber toute la lumière environnante. Une exposition sur la Shoah. Je descendis, mes jambes chancelantes, sentant une nausée monter dès l'entrée. À l'intérieur, le silence était différent ; ce n'était pas un silence de recueillement, mais un silence de tombeau. Les murs étaient tapissés de photographies prises par les nazis, des clichés en noir et blanc, granuleux, qui fixaient pour l'éternité des visages disparus.
J'avançais comme dans un rêve fiévreux. L'exposition était consacrée spécifiquement au martyre des homosexuels. Je vis des visages, des numéros tatoués, des triangles roses cousus sur des uniformes de prisonniers. Mon cœur se serrait à chaque pas, une douleur lancinante au creux de la poitrine.
Après une heure de déambulation au milieu de ces âmes errantes, je fis face à une rangée de portraits de victimes. Je m'arrêtai net. Le temps se figea.
Sur le mur, une photographie. Un jeune homme, le regard perdu dans le vide, portant la tenue rayée des camps. C'était moi. Le nom gravé sur la plaque en laiton ne laissait aucune place au doute : Jean Lévi. Juste en dessous, la date de son décès : 1944. Je crus défaillir. La mémoire, jusqu'ici fragmentée, se reconnecta brutalement.
Je me revoyais dans ce wagon à bestiaux, l'air vicié, le claquement des roues sur les rails, ce bruit métallique et lancinant qui rythmait notre agonie commune. Samuel était contre moi, son épaule contre la mienne, sa main cherchant la mienne dans l'obscurité pour se donner du courage. Il m'avait murmuré à l'oreille, malgré la puanteur et les pleurs des autres, qu'il ne me lâcherait jamais, que même si le monde s'écroulait, nous resterions unis.
Puis, le grenier. Cette planque précaire où nous avions cru pouvoir survivre. La poussière dans l'air, le froid qui nous mordait la peau, et nos moments de tendresse volés à la terreur. Je me souviens de sa façon de me regarder, avec cette flamme qui refusait de s'éteindre, de ses mains qui parcouraient mon visage comme pour en mémoriser chaque trait avant que l'obscurité ne nous rattrape. Nous avions partagé notre dernière croûte de pain en riant, un rire amer mais sincère, une ultime résistance contre le néant.
Et puis, le fracas. La porte qui vole en éclats. La lumière crue des projecteurs qui nous aveugle. Le froid de l'acier contre mes tempes. Samuel criant mon nom alors qu'ils nous arrachaient l'un à l'autre, son visage tordu par une souffrance qui valait mille morts.
Je glissai mon regard plus loin sur le mur. La photo suivante : Samuel Cohen. L'inscription était explicite : « Survivant. Mort en 1989. »
Il avait survécu. Il avait vécu quarante-cinq ans de plus, traînant le poids de nos promesses dans un monde qui nous avait condamnés. Il avait vieilli seul, cherchant peut-être mon visage dans chaque foule, chaque rue, chaque ombre, tout en sachant que le Jean qu'il aimait était resté captif de cette année 1944. Il avait dû porter le fardeau de notre survie avortée, le silence assourdissant de mon absence, et la douleur d'un amour qui n'avait jamais pu s'épanouir au grand jour.
Mes genoux cédèrent. Je m'écroulai sur le sol froid, ma tête, plongeant entre mes mains. Un sanglot, pur, dévastateur, déchira ma gorge. Je pleurai pour Jean, qui avait été arraché à la vie, et pour Samuel, qui avait dû endurer l'éternité de l'oubli. Je pleurai pour toutes ces vies, ces amours, ces éclats de rire volés par la haine.
J'étais Basile, j'étais Charles, j'étais Jean. J'étais l'homme qui aimait, l'homme qui perdait, l'homme qui mourait. Les souvenirs s'entrechoquaient — les flammes du bûcher de 1489, la tuberculose qui emportait Hyppolite en 1858, la balle dans la nuque en 1944. C'était trop. L'humanité entière semblait s'être donné rendez-vous dans mon cœur pour y mourir une dernière fois. Le chauffeur restait à quelques pas, immobile, statue silencieuse assistant à la décomposition de mon âme.
Le trajet du retour vers Paris ne fut qu'un long tunnel de larmes silencieuses. Recroquevillé sur la banquette arrière de la berline, les mains plaquées sur mes lèvres pour étouffer mes sanglots, je contemplais le paysage qui filait à travers la vitre, un monde que je ne reconnaissais plus parce qu'il était devenu le cimetière de mes propres vies. Le chauffeur, dans sa rectitude inhumaine, ne tourna pas une seule fois la tête. Il me laissa sombrer, seul, dans l'abîme.
Car ce n'était plus seulement Jean, Charles ou Yvon qui défilaient dans mon esprit. Les vannes étaient ouvertes, et une inondation de mémoires m'emportait. Des dizaines, peut-être plus. Je n'étais pas né dans cette vie, j'y avais été jeté comme un naufragé après une énième noyade.
Je me souviens d'avoir été un musicien dans les rues de Vienne, mourant d'une blessure en duel pour un regard échangé avec un homme qui ne m'appartenait pas. Je me souviens d'avoir été un soldat dans les tranchées de 1916, écrivant des lettres passionnées à un camarade de régiment, ces lettres que je n'avais jamais osé envoyer, ces mots restés prisonniers de la boue et du sang. Je me souviens d'une vie au Moyen-Orient, sous un soleil écrasant, où nous étions des amants clandestins sous la menace d'une société qui ne pardonnait pas.
Toutes ces existences se superposaient, se mélangeaient, créant une tapisserie de souffrances et d'instants de grâce absolue. Chaque fois, la même dynamique : nous nous rencontrions, nous nous reconnaissions au-delà des époques, nous nous aimions avec une férocité qui défiait le temps, et chaque fois, le monde, la maladie, la guerre ou la cruauté humaine nous arrachaient l'un à l'autre. J'avais accumulé des siècles de deuils, des millénaires de cicatrices. J'étais une bibliothèque de tragédies, un recueil vivant de tous les adieux impossibles.
Lorsque la voiture stoppa enfin devant la grille de Matignon, mon visage était épuisé, mes yeux brûlaient, et mon âme semblait avoir vieilli de plusieurs siècles en l'espace d'une heure. Je sortis de la voiture, incapable de tenir droit. Chaque pas sur les pavés me rappelait que je n'étais qu'un spectre errant dans une réalité qui me rejetait.
Je franchis la porte, mon corps tremblant de froid malgré la douceur du printemps. Je m'attendais à trouver le silence, ou peut-être la froideur d'un Peter m'attendant pour terminer son « expérience ». Mais en poussant la porte du salon, je m'arrêtai net.
Peter était là, debout près de la cheminée. Il ne portait plus son masque de sérénité glaciale. Son costume était froissé, ses cheveux en désordre, et son visage, habituellement si impénétrable, était baigné de larmes. Ses épaules tremblaient d'une façon qui me brisa le cœur instantanément.
Il se tourna vers moi. Ses yeux, d'ordinaire gris comme l'acier, étaient injectés de sang, emplis d'une détresse qui égalait la mienne.
— Basile... murmura-t-il, sa voix se brisant dans un hoquet.
Je restai pétrifié sur le seuil, incapable de bouger. Il fit un pas vers moi, ses mains tendues, puis il s'arrêta, n'osant plus avancer.
— Je sais, continua-t-il dans un sanglot étouffé. Je sais ce que tu as vu. Je sais ce que tu as ressenti. Je sais que tu me détestes pour ce que je t'ai forcé à vivre aujourd'hui.
Il tomba à genoux, comme si ses forces l'avaient abandonné.
— Je suis désolé, répéta-t-il, la tête basse, ses larmes tombant sur le parquet ancien. Tellement désolé. Mais je n'avais pas le choix. Tu ne te souviendrais jamais de moi, de nous, sans ce choc. Tu étais Basile, une coquille vide, une âme qui avait oublié sa propre profondeur. Il fallait que tu te souviennes de tout. Chaque vie, chaque mort, chaque seconde où nous avons été séparés. Je ne pouvais plus supporter que tu m'oublies à chaque fois.
Il leva enfin les yeux vers moi, et pour la première fois, je ne vis pas le puissant homme d'État, je vis un homme qui avait, lui aussi, porté le poids de ces siècles.
— Je t'ai cherché dans toutes ces vies, Basile. Dans toutes. J'ai souffert autant que toi. Je t'ai vu brûler, je t'ai vu mourir dans mes bras, je t'ai vu disparaître dans la fumée des camps, et à chaque fois, j'ai dû recommencer. J'ai tout fait pour que nos chemins se croisent à nouveau. Mais tu ne savais jamais qui j'étais vraiment. Tu te réveillais à chaque fois dans une nouvelle ignorance, et moi... moi, je devais attendre que tu finisses par m'aimer, par me reconnaître.
Il tendit une main tremblante vers moi.
— Cette fois, je ne pouvais pas attendre que le temps fasse son œuvre. Je ne peux plus perdre de temps. Je voulais que tu te souviennes. Enfin.
Je le regardai, effondré, l'image de Jean, de Charles, d'Yvon et de tous les autres se mélangeant avec celle de Peter, ici, maintenant, brisé à mes pieds. La douleur était toujours là, atroce, mais quelque chose en moi, quelque chose de plus ancien et de plus profond, répondait à son agonie.
Je fis un pas vers lui, mes larmes coulant à nouveau. Je n'avais pas encore pardonné, peut-être ne le pourrais-je jamais, mais devant cet homme qui pleurait des siècles de solitudes pour moi, je ne pouvais plus être un étranger.
Fin du chapitre 7.
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()