Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le poids du souvenir — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le poids du souvenir
Chapitre 3
Chapitre 3
Je rentre chez moi dans un état second. La berline noire me dépose devant la petite maison vers minuit trente. Le chauffeur n'a pas prononcé un mot de tout le trajet. Moi non plus. Je descends, la clé tremble dans ma main quand j'ouvre la porte en bois bleu pâle. L'entrée sent le bois ciré et le feu de cheminée éteint depuis la veille. Je referme derrière moi, m'appuie au battant un instant, le manteau encore sur les épaules.
Mes lèvres brûlent encore.
Je porte deux doigts à ma bouche. Je les effleure lentement, comme pour vérifier que le baiser était réel. Elles sont gonflées, chaudes, sensibles. Je sens encore la pression douce des siennes, le goût léger du vin, la façon dont il a retenu son souffle quand nos lèvres se sont touchées. Mon cœur cogne toujours aussi fort. Je ferme les yeux et je revois tout : ses yeux noisette à quelques millimètres des miens, sa main dans mes cheveux, son front contre le mien, ce moment suspendu où le monde s'est réduit à nous deux.
Je porte deux doigts à ma bouche. Je les effleure lentement, comme pour vérifier que le baiser était réel. Elles sont gonflées, chaudes, sensibles. Je sens encore la pression douce des siennes, le goût léger du vin, la façon dont il a retenu son souffle quand nos lèvres se sont touchées. Mon cœur cogne toujours aussi fort. Je ferme les yeux et je revois tout : ses yeux noisette à quelques millimètres des miens, sa main dans mes cheveux, son front contre le mien, ce moment suspendu où le monde s'est réduit à nous deux.
Je traverse le salon sans allumer la grande lumière. Juste la petite lampe sur la console, celle qui diffuse une lueur orangée sur les murs blancs et les poutres apparentes. Je laisse tomber mon manteau sur le dossier du vieux canapé en velours vert. Mon sac à dos atterrit par terre près de la cheminée. Je passe dans la cuisine, bois un grand verre d'eau au robinet, les mains tremblantes. L'eau est froide, mais elle ne calme rien.
Je monte à l'étage. La maison est silencieuse, seulement le craquement occasionnel du parquet ancien. Ma chambre est sous les combles, avec une petite fenêtre mansardée qui donne sur le jardin sombre. Je me déshabille dans la pénombre. Jean, chemise, pull. Tout tombe en tas sur le tapis. Je passe sous la douche brûlante de la petite salle de bain attenante. L'eau ruisselle sur mes épaules, sur mon dos, mais je sens encore ses doigts entrelacés aux miens, sa paume sur mon bras quand il m'a retenu. Je sens encore son souffle sur ma nuque juste avant que je ne parte. Je reste longtemps sous le jet, les yeux fermés, à revivre chaque seconde. Chaque frôlement. Chaque regard.
Je me couche vers deux heures du matin. Le lit est froid, les draps blancs froissés de la veille. Je fixe le plafond en pente, les poutres sombres qui traversent la pièce. Je n'éteins pas la lampe de chevet sur la table de nuit. J'ai peur du noir. Peur de ce qui pourrait revenir si je ferme les yeux.
Le sommeil finit par m'emporter, brutal, sans transition.
Et le rêve arrive.
Il est plus ancien. Beaucoup plus ancien. Pas de maison blanche cette fois. Pas de volets bordeaux. Juste la forêt. Une forêt dense, primitive, comme sortie d'un autre siècle. Les arbres sont immenses, troncs couverts de mousse épaisse, branches basses qui griffent le ciel noir comme des doigts crochus. Le sol est humide, jonché de feuilles mortes et de racines saillantes qui serpentent comme des veines. L'air est lourd, chargé d'odeur de terre pourrie, de pluie ancienne, et surtout de peur – une peur viscérale qui colle à la peau.
Il est plus ancien. Beaucoup plus ancien. Pas de maison blanche cette fois. Pas de volets bordeaux. Juste la forêt. Une forêt dense, primitive, comme sortie d'un autre siècle. Les arbres sont immenses, troncs couverts de mousse épaisse, branches basses qui griffent le ciel noir comme des doigts crochus. Le sol est humide, jonché de feuilles mortes et de racines saillantes qui serpentent comme des veines. L'air est lourd, chargé d'odeur de terre pourrie, de pluie ancienne, et surtout de peur – une peur viscérale qui colle à la peau.
Je cours.
Je cours derrière un homme.
Je cours derrière un homme.
Je ne vois pas son visage. Seulement son dos large, ses épaules qui se soulèvent violemment à chaque foulée, ses cheveux bruns plaqués par la sueur et le vent nocturne. Il court plus vite que moi. Ses bottes – des bottes anciennes, en cuir usé – écrasent les branches mortes avec un bruit sec. Il tourne la tête une fraction de seconde. Je ne vois que sa mâchoire crispée, sa bouche ouverte sur un cri étouffé.
— Il ne faut pas qu'il nous trouve ! hurle-t-il d'une voix essoufflée, rauque, brisée par la terreur. Sinon nous serons perdus ! Perdus pour toujours !
Sa voix résonne entre les arbres comme un écho de cauchemar. Elle se répercute dans ma poitrine, dans mes os. La panique monte en moi comme une vague noire. Mes poumons brûlent. Mes pieds nus – nus, pourquoi suis-je pieds nus ? – glissent sur la mousse glissante. Des branches me fouettent le visage, m'arrachent la peau, laissent des traînées chaudes sur mes joues. Derrière nous, j'entends les bruits. Des craquements lourds. Des pas qui martèlent la terre. Des voix lointaines qui aboient des ordres dans une langue gutturale, ancienne, que je ne comprends pas mais qui me glace le sang jusqu'aux os.
L'homme devant moi accélère encore. Il tend la main en arrière sans ralentir, les doigts écartés, désespérés.
— Viens ! Attrape ma main ! Ne me lâche pas !
Je tends le bras. Nos doigts se frôlent. Presque. Le bout de ses doigts effleure les miens. Mais je glisse. Mon pied heurte une racine. Je tombe violemment. Mes genoux heurtent la terre froide, humide. La douleur explose, réelle, vive. Je relève la tête, haletant. Il est déjà loin. Il se retourne une dernière fois. Je ne vois toujours pas son visage, seulement ses yeux – deux points brillants, noisette, emplis d'une terreur absolue, d'un désespoir qui me transperce.
— Cours ! hurle-t-il encore, la voix cassée. Si tu te fais prendre, c'est fini ! Nous serons séparés pour l'éternité !
Les bruits derrière moi se rapprochent. Des torches crépitent dans la nuit. Des chiens aboient, rauques, sauvages. Des hommes en uniformes sombres, capes flottantes, épées qui brillent sous la lune fragmentée par les branches. Ils crient mon nom – pas Basile, un autre nom que je ne reconnais pas mais qui me fait hurler de terreur intérieure.
Je me relève. Je cours. Mais mes jambes sont lourdes, comme engluées dans la boue. La forêt se referme sur moi. Les branches deviennent des mains qui me retiennent, me griffent, me tirent en arrière. L'homme devant moi disparaît dans l'obscurité. Sa voix me parvient encore, lointaine, désespérée, presque un sanglot :
— Ne me laisse pas… ne me laisse pas…
Je crie. Un cri silencieux qui me déchire la gorge.
Je me réveille en sursaut.
Je me redresse d'un bond dans le lit, le cœur prêt à exploser, le corps trempé de sueur froide. Mon tee-shirt colle à ma peau comme une seconde peau. Mes cheveux blonds sont plaqués sur mon front. Je halète comme si j'avais couru pendant des heures. Mes jambes tremblent sous le drap. La sueur coule dans mon dos, entre mes omoplates. J'ai mal aux poumons, comme si j'avais vraiment inspiré cet air humide et pourri de la forêt.
Je me redresse d'un bond dans le lit, le cœur prêt à exploser, le corps trempé de sueur froide. Mon tee-shirt colle à ma peau comme une seconde peau. Mes cheveux blonds sont plaqués sur mon front. Je halète comme si j'avais couru pendant des heures. Mes jambes tremblent sous le drap. La sueur coule dans mon dos, entre mes omoplates. J'ai mal aux poumons, comme si j'avais vraiment inspiré cet air humide et pourri de la forêt.
Je regarde autour de moi. Ma chambre. La petite fenêtre mansardée. La lampe de chevet qui diffuse toujours sa lueur orangée. Le réveil indique 4 h 17. Tout est calme. La maison est silencieuse, seulement le tic-tac lointain de l'horloge en bas.
Mais la peur reste. Collante. Réelle. Je sens encore l'odeur de la forêt, le goût métallique de la terreur dans ma bouche. Je sens encore cette main qui essayait de saisir la mienne avant de disparaître dans le noir.
Je me lève. Mes pieds nus touchent le parquet froid. Je vais jusqu'à la fenêtre, ouvre les volets intérieurs. Dehors, la nuit est noire, les arbres du jardin se balancent doucement. Je m'appuie au rebord, respire l'air frais. Ça ne suffit pas.
Je retourne m'asseoir sur le lit. Je prends mon carnet sur la table de nuit – celui où je note les rêves depuis des jours. Mes mains tremblent tellement que je peine à ouvrir la couverture. Je note, l'écriture saccadée :
— Forêt ancienne. Course désespérée. Peur viscérale. Un homme devant moi qui crie “il ne faut pas qu'il nous trouve sinon nous serons perdus”. Il tend la main. Je glisse. Des poursuivants avec torches, chiens, épées. Terreur absolue. Séparation éternelle.
Je referme le carnet. Je le serre contre ma poitrine comme un bouclier. Je reste assis longtemps, le dos contre la tête de lit, à essayer de calmer ma respiration. La sueur sèche lentement sur ma peau.
Le baiser de Peter me revient par vagues. Doux. Chaud. Réconfortant. Mais maintenant il se mélange à la terreur du rêve. Comme si les deux étaient liés. Comme si ce baiser avait réveillé non seulement du désir, mais aussi une peur ancienne, enfouie, qui nous concernait tous les deux.
Je ne dors plus.
Je reste éveillé jusqu'à l'aube, à toucher mes lèvres du bout des doigts, à revivre le moment où nos bouches se sont touchées, à me demander pourquoi ce rêve m'a fait si peur – et pourquoi j'ai l'impression que nous avons déjà fui ensemble, dans une autre vie.
Je reste éveillé jusqu'à l'aube, à toucher mes lèvres du bout des doigts, à revivre le moment où nos bouches se sont touchées, à me demander pourquoi ce rêve m'a fait si peur – et pourquoi j'ai l'impression que nous avons déjà fui ensemble, dans une autre vie.
Vers huit heures, mon téléphone vibre sur la table de nuit.
Un message. Numéro inconnu, mais je sais.
Un message. Numéro inconnu, mais je sais.
— Merci pour hier soir. Quand tu veux. Peter.
Je fixe l'écran longtemps. Mon pouce tremble au-dessus du clavier.
Je tape lentement.
Je tape lentement.
— Oui. Bientôt.
J'envoie.
Puis j'ouvre à nouveau le carnet. Je tourne les pages jusqu'à une feuille blanche. Je note, d'une écriture plus petite, plus serrée :
Puis j'ouvre à nouveau le carnet. Je tourne les pages jusqu'à une feuille blanche. Je note, d'une écriture plus petite, plus serrée :
— Cette nuit, le rêve était différent. Plus ancien. Plus effrayant. Il y avait de la peur vraie. Comme si nous avions déjà été poursuivis. Comme si nous avions déjà risqué de tout perdre.
Je referme le carnet. Je le pose sur ma poitrine. Je ferme les yeux.
Le lundi matin arrive comme une obligation mécanique. Je me lève à six heures quarante-cinq, le corps encore lourd de la nuit blanche. La maison est froide, l'air sent le bois froid et la cendre d'hier. Je descends pieds nus dans la cuisine, fais couler du café que je bois debout, le regard perdu sur les arbres du jardin qui commencent à reverdir. Je me force à respirer calmement. Il faut que je reprenne le contrôle. Que je redevienne le professeur, l'homme qui parle aux enfants, qui corrige des cahiers, qui sourit quand on lui demande si ça va.
Je me douche rapidement, enfile un jean sombre, une chemise verte olive et un pull noir fin. Je prends mon cartable, mes clés, et je sors. La voiture démarre au quart de tour. La radio parle de politique, de grèves, de Matignon. Je coupe le son.
À l'école, tout semble normal de l'extérieur. La cour est déjà pleine de cris, de cartables qui volent, de petits qui courent. Je salue les collègues, je souris, je fais semblant. La cloche sonne. Mes CP-CE1 entrent en rang, s'assoient, me regardent avec leurs yeux curieux. Je commence la journée comme d'habitude : appel, date, météo. Ma voix est stable. Presque.
À 9 h 20, lecture à voix haute. Aujourd'hui c'est une histoire d'aventure : deux enfants perdus dans une grande forêt enchantée. Je lis lentement, en mettant le ton, en faisant les voix. Les enfants sont captivés. Moi aussi, jusqu'à ce que…
— Ils couraient entre les arbres, le cœur battant, quand soudain une voix lointaine cria : “Il ne faut pas qu'il nous trouve !”
Je m'arrête net. Ce n'est pas dans le livre. C'est dans ma tête. La même voix rauque, essoufflée, brisée par la terreur que dans le rêve. « Il ne faut pas qu'il nous trouve ! Sinon nous serons perdus ! Perdus pour toujours ! »
Ma gorge se noue d'un coup. Je sens la forêt revenir : l'odeur de terre humide, les branches qui griffent, les pas lourds derrière. Mon cœur s'emballe. Les mots suivants refusent de sortir. Je fixe la page sans la voir. Les enfants me regardent, surpris.
— Maître Basile ? demande une petite voix. Vous allez bien ?
Je cligne des yeux. Je force un sourire.
— Oui… pardon. J'ai perdu ma page.
Je reprends, mais ma voix tremble légèrement. Je lis mécaniquement. À la fin de la lecture, je suis en sueur froide. Je passe à l'activité suivante comme un robot. Les enfants ne remarquent rien. Moi, je sens encore cette voix dans ma tête, comme un écho qui refuse de mourir.
À la récréation de 10 heures, je sors dans la cour. Le soleil de mars est pâle. Les enfants courent, crient, jouent à chat. Je reste près du banc des maîtres, les bras croisés, pour surveiller. Et puis je le vois : un petit garçon, Léo, qui file entre les arbres du fond de la cour, riant, poursuivi par deux camarades. Il court vite, les jambes qui battent l'air.
Mon corps réagit avant mon cerveau. La chute. La racine. La main qui s'échappe. La douleur dans les genoux. La voix qui hurle « Cours ! Si tu te fais prendre, c'est fini ! Nous serons séparés pour l'éternité ! »
Je sursaute violemment. Mon cœur explose dans ma poitrine. Mes mains deviennent moites en une seconde. Je recule d'un pas, comme si j'allais tomber moi-même. Je m'assois lourdement sur le banc. Je pose les coudes sur mes genoux, la tête entre les mains. Respire. Respire. Les enfants continuent de jouer. Personne n'a rien vu. Mais moi, je tremble. Je sens encore la mousse glissante sous mes pieds nus, les torches derrière, les chiens. Je sens encore cette séparation qui arrive, inévitable.
Je reste assis jusqu'à la fin de la récré. Quand la cloche sonne, je me lève lentement. Mes jambes sont en coton. Je retourne en classe. Je fais semblant le reste de la matinée.
Le midi, je mange seul dans la salle des maîtres. Je n'ai pas faim. Je fixe mon assiette. Claire passe, me demande si je suis malade. Je dis que non, juste fatigué. Elle n'insiste pas.
L'après-midi est un calvaire. Chaque bruit de course dans le couloir, chaque cri dans la cour, chaque histoire que je lis déclenche un mini-flash : un craquement de branche, une voix rauque, une main qui s'échappe. À 16 h 30, quand les enfants partent, je reste dans la classe vide. Je range lentement. Je m'assois à mon bureau. Je reste là un moment, immobile, à fixer le vide. Je ne sais plus quoi faire de moi-même.
Le soir, je rentre directement chez moi. La maison est silencieuse. Je fais un thé que je ne bois pas. Je m'assois sur le canapé du salon, les lumières éteintes, seulement la lueur pâle de la rue qui filtre par les volets. Je fixe le mur. Je sens encore la chaleur de ce baiser, la douceur de sa bouche, la façon dont il a tenu ma nuque comme si j'allais disparaître. Mais cette douceur se mélange maintenant à l'angoisse du rêve. Je ferme les yeux. Je sais que je vais dormir. Je sais que ça va revenir.
Et ça revient.
Le rêve est plus ancien, plus dense, plus cruel. La forêt est la même, mais les détails s'affinent comme si mes yeux s'habituaient à l'obscurité. Les arbres sont plus hauts, les troncs plus noirs, la mousse plus épaisse et glissante. L'air est glacé, chargé d'une humidité qui colle aux poumons. Je cours pieds nus, les plantes des pieds écorchées par les racines et les cailloux. Devant moi, l'homme court toujours. Son dos large, sa respiration hachée, ses cheveux bruns trempés de sueur qui collent à sa nuque.
Le rêve est plus ancien, plus dense, plus cruel. La forêt est la même, mais les détails s'affinent comme si mes yeux s'habituaient à l'obscurité. Les arbres sont plus hauts, les troncs plus noirs, la mousse plus épaisse et glissante. L'air est glacé, chargé d'une humidité qui colle aux poumons. Je cours pieds nus, les plantes des pieds écorchées par les racines et les cailloux. Devant moi, l'homme court toujours. Son dos large, sa respiration hachée, ses cheveux bruns trempés de sueur qui collent à sa nuque.
Il tourne la tête une fraction de seconde. Toujours pas de visage clair, mais sa voix est plus nette, plus désespérée :
— Dépêche-toi ! Ils sont tout proches !
Je tends la main vers lui. Nos doigts se frôlent à nouveau. Presque. Mais mon pied heurte une racine saillante. Je tombe en avant, violemment. Mes genoux s'écrasent sur la terre noire, humide. La douleur est fulgurante. Je hurle sans un son. Derrière moi, les bruits se multiplient : craquements de branches, aboiements de chiens, cris d'hommes.
L'homme s'arrête. Il se retourne complètement cette fois. Il revient vers moi en courant. Il tend la main pour m'aider à me relever.
— Lève-toi ! Vite !
Je saisis sa main. Nos paumes se rejoignent enfin. Chaude. Forte. Familière. Il me tire vers le haut. Nos regards se croisent une fraction de seconde – ses yeux noisette brillent dans la nuit, emplis de panique et d'une détermination farouche.
Mais c'est trop tard.
Les poursuivants surgissent des arbres. Une dizaine d'hommes en vêtements sombres et grossiers, tenant des bâtons noueux, des torches hautes. L'un d'eux, plus grand, avance, son bâton levé comme une arme. Il crie, d'une voix grave et autoritaire :
Les poursuivants surgissent des arbres. Une dizaine d'hommes en vêtements sombres et grossiers, tenant des bâtons noueux, des torches hautes. L'un d'eux, plus grand, avance, son bâton levé comme une arme. Il crie, d'une voix grave et autoritaire :
— Arrête-toi ! Tu ne peux pas lui échapper !
L'homme qui me tient la main se fige une seconde, puis resserre ses doigts autour des miens.
— Ne les écoute pas, murmure-t-il. Ne les écoute jamais.
Mais ils sont déjà sur nous. Un autre homme, le visage masqué par l'ombre de sa capuche, brandit son bâton et hurle :
— Rends-toi ! Ou c'est lui qui paiera !
Je sens la terreur pure m'envahir. Pas seulement la mienne. La sienne aussi. Nos mains se crispent l'une dans l'autre. Je veux crier. Je veux courir. Mais mes jambes refusent de bouger.
L'homme au bâton lève son arme.
Et tout s'efface dans un cri muet.
Je me réveille en sursaut.
Et tout s'efface dans un cri muet.
Je me réveille en sursaut.
Je me redresse d'un bond dans le lit, le cœur prêt à éclater, le corps trempé de sueur froide. Mon tee-shirt colle à ma peau. Je halète comme si j'avais couru des kilomètres. Mes jambes tremblent sous le drap. La sueur coule dans mon dos, entre mes omoplates. J'ai mal aux poumons, comme si j'avais vraiment inspiré cet air glacé et humide de la forêt.
Je regarde autour de moi. Ma chambre. La petite fenêtre mansardée. La lampe de chevet allumée. Le réveil indique 3 h 42. Tout est calme. La maison est silencieuse.
Mais la peur est là. Plus forte que jamais. Je sens encore la main de l'homme dans la mienne. Je sens encore les bâtons qui s'approchaient. Je sens encore cette séparation imminente.
Je me lève. Mes pieds nus touchent le parquet froid. Je vais jusqu'à la fenêtre, ouvre les volets intérieurs. Dehors, la nuit est noire, les arbres du jardin immobiles. Je m'appuie au rebord, respire l'air frais. Ça ne suffit pas.
Je retourne m'asseoir sur le lit. Je prends mon carnet sur la table de nuit. Mes mains tremblent. J'écris, l'écriture saccadée :
— Forêt encore. Course. Il me dit “Dépêche-toi ! Ils sont tout proches !” Je tombe. Il revient m'aider. Nos mains se rejoignent. Les poursuivants arrivent avec des bâtons. Ils crient “Arrête-toi !” et “Rends-toi !” Terreur totale. Séparation.
Je referme le carnet. Je le serre contre ma poitrine. Je reste assis dans le noir, la lampe éteinte maintenant, à écouter mon cœur ralentir très lentement.
Je sais que je n'ai plus envie de dormir.
Pas ce soir.
Pas ce soir.
Pas tant que je n'aurai pas compris pourquoi cette main refuse de me lâcher dans mes rêves – et pourquoi je sais, au fond de moi, que la perdre serait pire que mourir.
Le retour à la réalité est d'une brutalité sourde. Ce matin, le silence de ma maison, sur les hauteurs de Clermont-Ferrand, me pèse. Une lourdeur inhabituelle, imprégnée de l'odeur persistante de cèdre et de cuir qui semble s'être logée dans les fibres de ma veste. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Chaque fois que je laisse mes paupières s'abaisser, le film des événements se rejoue en boucle : le mouvement de sa gorge quand il déglutissait, la chaleur de sa paume contre ma nuque, l'électricité statique entre nos deux corps.
Mais ce qui me glace le sang, ce n'est pas seulement le baiser. C'est cette image. Cette bâtisse blanche aux volets bordeaux qui s'est imposée à moi avec la force d'un impact, au moment même où nos lèvres se touchaient. Ce n'est pas une invention de mon esprit fatigué, c'est une certitude physique. Une réminiscence d'un lieu où je n'ai pourtant jamais mis les pieds, et qui, dans le silence de ma maison clermontoise, me semble familière au point d'en devenir douloureuse.
Je m'installe dans mon bureau, face à la fenêtre qui donne sur la silhouette sombre du Puy de Dôme. Je tire les rideaux pour bloquer la lumière crue de mars. Mes doigts courent sur le clavier, fébriles. Je tape des mots-clés, comme on jette des bouteilles à la mer : « rêves récurrents lieux inconnus », « mémoire cellulaire », « déjà-vu intense ». Les résultats défilent, un mélange indigeste de forums ésotériques et d'articles qui ne parviennent pas à apaiser mon esprit.
Puis, après une longue hésitation, je tape : « hypnose régressive Auvergne ».
Je fixe l'écran, le souffle court. Je cherche un moyen de forcer les serrures de mon propre cerveau pour comprendre pourquoi cet homme, ce Premier ministre si lointain, me donne l'impression de sortir d'un souvenir d'enfance enfoui. J'enregistre quelques numéros dans mon répertoire, le cœur battant à tout rompre, tout en me demandant si je ne suis pas en train de perdre pied.
L'après-midi s'étire, poisseuse. Je suis incapable de me concentrer. Son visage est partout. À la télévision, il apparaît dans un cadre solennel, discutant d'une énième réforme avec une austérité qui me semble désormais être un masque. Je fixe ses mains à l'écran — ces mains qui ont ébouriffé mes cheveux la veille — et un vertige m'envahit. Comment le monde peut-il continuer de tourner, comment les gens peuvent-ils l'écouter parler d'économie, alors que tout a basculé dans ma maison clermontoise ?
Le silence est soudain rompu vers dix-neuf heures. Mon téléphone vibre sur la table en bois, provoquant un sursaut qui me fait presque renverser mon café. Numéro masqué.
Je décroche, la gorge nouée.
Je décroche, la gorge nouée.
— Allô ?
— Basile ?
— Basile ?
C'est lui. Cette voix basse, un peu éraillée par la fatigue, qui semble avoir été sculptée pour n'être entendue que par moi. Mon estomac se contracte violemment.
— Peter.
— Je… je ne savais pas si je devais appeler, murmure-t-il. La journée a été un enfer. Mais je n'ai pas arrêté d'y penser. À nous. À ce qui s'est passé.
— Je… je ne savais pas si je devais appeler, murmure-t-il. La journée a été un enfer. Mais je n'ai pas arrêté d'y penser. À nous. À ce qui s'est passé.
Je m'assois dans le canapé du salon, les yeux fixés sur le foyer éteint de la cheminée.
— Moi aussi, avouai-je dans un souffle. Je ne fais que ça. Je cherche des réponses. Je ne comprends pas ce qui m'arrive.
Un silence s'installe au bout du fil, une respiration lourde.
— Je veux te revoir, Basile. Mais pas ici. Pas à Paris. C'est trop dangereux. Les murs ont des oreilles. On ne peut pas prendre ce risque.
— Je sais. Je comprends. Justement... je suis en vacances la semaine prochaine. Les congés de printemps commencent.
— Je sais. Je comprends. Justement... je suis en vacances la semaine prochaine. Les congés de printemps commencent.
Je l'entends prendre une longue inspiration, comme s'il reprenait espoir.
— La semaine prochaine ? C'est une chance. J'ai une maison... une propriété de famille, vers le bassin d'Arcachon. C'est un endroit très isolé. Personne ne vient m'y déranger. On pourrait être tranquilles. Juste toi et moi, loin de tout ça.
L'image de la maison blanche aux volets bordeaux me traverse l'esprit comme une décharge électrique. Est-ce là-bas ? Est-ce le lieu de mon rêve ? L'hésitation me submerge. Partir avec lui, l'homme le plus exposé du pays, c'est franchir un Rubicon définitif.
— Je... je ne sais pas, Peter. C'est loin. C'est insensé. Si on nous repère... Et puis, je ne suis pas certain d'être prêt pour une telle fuite en avant.
— Je m'occupe de la logistique, coupe-t-il, sa voix se faisant plus pressante. J'enverrai un chauffeur de confiance te chercher devant chez toi, à Clermont. Il te conduira jusqu'à la maison, personne ne verra ton visage. La demeure est vaste, Basile. Il y a plusieurs chambres, tu auras ton indépendance... Mais j'ai besoin de te revoir. C'est devenu vital.
— Je m'occupe de la logistique, coupe-t-il, sa voix se faisant plus pressante. J'enverrai un chauffeur de confiance te chercher devant chez toi, à Clermont. Il te conduira jusqu'à la maison, personne ne verra ton visage. La demeure est vaste, Basile. Il y a plusieurs chambres, tu auras ton indépendance... Mais j'ai besoin de te revoir. C'est devenu vital.
Le "plusieurs chambres" est une main tendue, mais au fond de mes tripes, je sais que si j'accepte, ce n'est pas pour dormir dans l'aile opposée. L'attraction est une force gravitationnelle contre laquelle je ne peux plus lutter. L'odeur de sa peau, le mystère de nos souvenirs communs... tout m'attire vers lui.
— Moi aussi, Peter, finis-je par lâcher, la voix tremblante. J'ai très envie de te revoir.
— Alors c'est décidé, dit-il, et je devine son sourire à travers le combiné. Je t'envoie les instructions. Prépare un sac léger. À bientôt, Basile.
— Alors c'est décidé, dit-il, et je devine son sourire à travers le combiné. Je t'envoie les instructions. Prépare un sac léger. À bientôt, Basile.
Il raccroche. Le silence retombe sur ma maison, plus lourd qu'avant. Je reste immobile, le téléphone pressé contre ma tempe, mon cœur battant la chamade. Dans quelques jours, je quitterai Clermont pour le rejoindre.
Fin du chapitre 3.
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